3.2 - Que les leçons du passée te poussent à avancer

7 minutes de lecture

 Toutes ces pensées me causaient des maux de tête atroces. J’avais la sensation que mon crâne allait se briser d’un instant à un autre, jusqu’à ce qu’une petite voix fluette et épuisée me sorte de la torpeur engendrée par mes démons.

 « Ne t’en fais pas, grande sœur Keira… je n’ai plus mal... » prononça Aleyna.

Ne m’attendant pas à la voir éveillée, je redressai la tête, prise aux dépourvues.

Tournée dans ma direction, elle me dévisageait avec un regard qui se voulait doux et réconfortant. Mon visage avait en partie trahi le tourment causé par mes pensées.

Mes yeux ancraient dans les siens, je savais que ses paroles n’étaient qu’un tissu de mensonges. Elle n’allait pas bien. Ce regard n’était pas celui auquel elle m’avait habitué. Elle me fixait avec ces deux yeux vitreux, à moitié morts, encadrés par des gouttes de sueur perlant le long de ses tempes. Même le teint de son visage ne correspondait en rien à sa couleur d’origine. En définitive, elle cherchait seulement à me préserver, moi, la grande sœur.

Mon poing se resserra. Incapable de croire que tout ceci était la réalité, je me mordis l’intérieur de la joue, dans l’espoir de me réveiller. Mais rien ne se passait. Peu importe le nombre de fois, rien ne changeait, excepté le goût métallique du sang se rependant progressivement dans ma bouche.

 « Penses-tu pouvoir réussir à marcher toute seule ?

 — Pardonne-moi. Je n’arrive pas à me lever. Si seulement j’avais pu, je t’aurais apporté mon aide avant que ce salaud ne te touche. » répondit-elle avec une certaine animosité dans la voix.

Mes paroles s’étaient montrées plus froides que je ne le voulais. Au lieu de lui exprimer l’inquiétude qui me tordait les boyaux, j’avais inconsciemment cherché à mettre une distance à travers ces mots. Peut-être avais-je peur d’être encore plus affecté par son état. Et pourtant, elle n’avait pas tenu rigueur de mes propos.

 « C’est une blessure sans la moindre importance », répondis-je en référence à ma plaie.

 Toute son animosité s’évapora en un battement de cil, ne laissant dans son sillage qu’un sentiment d’impuissance. Cette même impression que je ressentais pour elle. Tel était l’ironie de notre situation. On s’inquiétait en vérité plus pour l’une et l’autre que pour nous-mêmes.

 « Je vais te porter. C’est le seul moyen pour qu’on réussisse à atteindre le campement toutes les deux.

 — Laisse-moi ici, je ne te…

 — J’ai dit que j’allais te porter, et c’est tout. » tranchai-je d’un ton ferme. Comme seule réponse à ma déclaration, le froissement des feuilles dans la brise remplaça le son de nos voix.

J’avais préféré couper court à la conversation. Je ne voulais pas me disputer avec elle pour quelque chose d’aussi risible. Après tout, je ne pouvais pas me résigner à l’abandonner ici. L’idée elle-même m’écœurait au plus haut point. Mise à part être un lâche, personne ne serait capable de laisser sa jeune sœur derrière soi.

Puis, des mots que je ne pouvais supporter traversèrent ses lèvres.

 « Pardonne-moi d’être un échec en tant que…

 — Ferme là ! » criai-je, incapable de me contrôler. Pendant un court instant, Aleyna ferma légèrement les yeux dans un mouvement de recul, prête à placer son bras devant son visage. Elle avait peur. Elle était terrifiée. Et moi, je me répugnais d’avoir agis de manière si impulsive et froide.

Ne pouvant supporter cette scène, je me mordis de nouveau l’intérieur de la joue jusqu’au sang. Une boule de tristesse et de colère s’entremêlait dans mon ventre, infligeant par la même occasion une douleur sans précédent à mon cœur. Ça me faisait mal. Je ne voulais pas qu’elle ait peur de moi ou qu’elle se mette à trembler d’effroi face à mes pertes de sang-froid.

Et pourtant, pour toutes les deux, c’était quelque chose qui était hors de notre contrôle. Même si elle cherchait à contenir ses émotions, elle n’y pouvait rien. Cette réaction était inscrite dans sa chair. La peur, la crainte. Telles avaient été les mots d’ordre de son éducation.

 En voyant ce geste, ma façade d’indifférence se brisa nette. Étrangement, c’était seulement lorsque je me retrouvais les deux pieds au bord du ravin et que je réalisais à quel point je pouvais la blesser, que j’arrivais à exprimer mes sentiments.

Me rapprochant au plus près d’elle, le corps légèrement incliné, je pris délicatement sa main au cœur des miennes et l’enveloppai. Je plongeai alors mon regard nerveusement dans le sien, où une lueur de crainte pouvait encore être perçue.

 « Pardonne-moi. Je n’aurais jamais dû te crier dessus, dis-je d’un ton calme, contrastant avec mon comportement d’avant. C’est juste que t’entendre prononcer ce genre de choses me met hors de moi et tu devrais le savoir depuis le temps. Même si ta propre vie n’a aucune valeur à tes yeux, pour moi, elle est ce qu’il me reste de plus précieux, Aleyna. Je te porte sincèrement dans mon cœur. Alors, ne te rabaisse plus jamais comme cela. Sois fière de qui tu es. »

 Pendant un instant, son visage laissa transparaître un éclair d’étonnement, avant de se transformer en un large sourire ; les yeux plissaient et les fossettes prononçaient. Puis, d’un geste fragile, elle emporta une de mes mains jusqu’au sien. Mes doigts effleuraient tendrement sa joue. Sa peau était tiède, comme si la chaleur de sa vie s’échappait de tous ses pores. Pourtant, son expression et son regard montraient tout l’inverse.

 « C’est la première fois… » À ces mots, Aleyna ferma les yeux et posa son front contre ma main. « Merci, grande sœur Keira. »

 « N- Nous, bafouillai-je. Nous devrions reprendre la route. » Peu habitué à tant de tendresse, je récupérai fébrilement ma main avant de me détourner d’elle. Son comportement m’avait réchauffé le cœur et ébranlait l’esprit.

Encore hébété par les mots d’Aleyna, je m’étais mis à détailler le paysage faisant face à la dense forêt. Après plusieurs balayages, mon regard fut attiré par un petit éclat rougeâtre qui valsait par-delà la cime des arbres. C’était la lumière émise par le brasier au sommet de la tour de ravitaillement. Notre phare dans l’obscurité de la nuit. Depuis sa capture quelques jours auparavant, cette tour aux abords de la frontière nous servait de campement.

Je me retournai vers Aleyna et fis passer son bras par-dessus mon épaule. De mon côté, je faufilai le mien sous son aisselle et agrippai son buste comme je pus. Même si la mandragore avait déjà commencé à faire effet, je sentis malgré tout un éclair de douleur me traverser le ventre. La mâchoire serrée, j’étouffai ma plainte. Sans un mot, j’amorçai notre marche en direction du campement.

 Alors qu’on s’éloignait de la forêt, en route pour rejoindre la tour, je m’arrêtai subitement. Perdu dans mes pensées, un souvenir différent des autres tournait en boucle dans ma mémoire. Ou du moins, un passage en particulier.

Si ce n’est maintenant, aurions-nous une autre occasion ? pensai-je. Mais est-ce une bonne idée d’y aller dans ces conditions ? Déjà que je trouvais l’idée dangereuse, mais là, au vu de notre état, elle serait davantage mortelle.

Mon regard se posa sur Aleyna. Elle me fixait, l’air inquiet.

 « Que se passe-t-il grande sœur Keira ? As-tu mal ? me demanda-t-elle.

 — Dis-moi, penses-tu être capable de supporter la douleur ? articulai-je calmement.

 — Hum… Je le peux. »

Concentrée, je pesai le pour et le contre de l’initiative que je me tenais prête à prendre. Peu importe le choix, nos vies étaient en danger. Le temps nous était compté.

La tête relevait vers le l’immensité nocturne, je me mis à rechercher un éclat en particulier, un éclat différent des autres. Il la surnommé « Steredenn ». Avec patience, il m’avait enseigné pourquoi elle était unique. Il disait qu’elle pouvait nous guider et nous empêchait de nous perdre. Elle avait cette caractéristique de toujours nous indiquer le Nord.

Alors que je m’étais tourné en direction de la forêt, je la vis haut dans le ciel. Plus scintillante et plus belles que ses semblables. Sa grandeur me désignant la route à suivre, je rebroussai chemin avec Aleyna.

Deux lumières, un seul choix, pensai-je. J’espère juste avoir fait le bon.

Pour la première fois, malgré la gravité de notre situation, j’avais décidé d’écouter mon cœur.

 « Pourquoi allons-nous par-là ? me demanda Aleyna, confuse.

 — Nous devons encore aller quelque part, lui dis-je, un sourire au coin des lèvres. Une fois cela fait, on rejoindra le reste des forces à la tour de ravitaillement. Pour l’instant, ça doit être le désordre là-bas. Le temps qu’on fasse le détour, ils auront terminé certaines de leurs tâches et ils pourront pensaient nos blessures. »

Pour seule réponse, elle acquiesça de la tête. Je sentis dans ce mouvement toute la confiance qu’elle m’accordait. Telle était la petite sœur qui se tenait à mes côtés ; elle m’idéalisait.

Et pourtant, au cours de ces derniers échanges, nous n’avions fait que de nous mentir mutuellement. Pleinement consciente nos paroles respectives, nous savions que nos mots n’étaient qu’une large mascarade. Après tout, bien que la blessure d’Aleyna ait été anesthésiée, elle avait perdu une grande quantité de sang. À côté cela, c’était du pareil au même pour moi. Certes, la lame n’avait pas touché d’organe, mais ce n’était qu’une question de temps avant que ma plaie ne s’infecte ou que je me vide à mon tour.

 Malgré cela, on se dirigeait à l’opposé de la tour. Après tout, nous connaissions la réalité de notre condition. Une fois qu’on aurait eu rejoint le reste des troupes, on aurait dû faire face à un autre problème. Un problème face auquel nous aurions été impuissantes, une fois de plus.

Avec de la chance, j’aurais fini par trouver un guérisseur pour s’occuper de ma blessure, mais pour Aleyna, ça n’aurait pas été pareil. Personne n’aurait accepté de soigner une fille comme elle, alors que finalement, je n’étais pas si différente d’elle.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire wSorael ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0