Histoire n° 2 : Carabistouille et frisson d'horreur
Cela s’est passé un 31 décembre à l’heure de la fermeture du magasin. Il faisait déjà nuit noire, il ne restait plus que deux clients retardataires qui se dirigeaient en riant vers le comptoir un Carabistouille sous le bras – c’est un jeu de société qui permet d’inventer des histoires rocambolesques à partir de mots imposés, parfait pour mettre l’ambiance un soir de réveillon. Ils étaient déjà de bonne humeur et très heureux de l’avoir trouvé.
C’est Philippe qui était de garde au magasin, moi j’étais restée à la maison pour m’occuper des enfants encore petits à cette époque-là et pour préparer le repas. J’étais debout dans la cuisine, perplexe devant la friteuse qui avait bien choisi son jour pour tomber en panne – on avait prévu des croquettes aux crevettes au menu de la Saint-Sylvestre ! Le téléphone sonna, c’était Marie-Pierre qui me souhaitait une bonne année, adorable. Nous avons bavardé quelques minutes, nous avons ri et nous nous sommes dit comme on le fait toujours dans ce cas-là : « Allez, à l’année prochaine », puis je suis retournée à mes fourneaux – habituellement, c’est mon mari qui s’y colle et c’est bien meilleur quand c’est lui !
Le waterzooi de poisson qui mijotait à feu doux dégageait un fumet appétissant, mais je ne résistai pas à la tentation d’y verser une lichette de crème fraîche pour ajouter du bonheur à sa bouquetière de petits légumes mitonnés. En examinant la friteuse de plus près, je compris qu’elle s’était mise en mode sécurité, j’appuyai sur reset et je pensai toute contente que les fameuses croquettes aux crevettes feraient finalement partie des réjouissances du soir ! Tout à coup, un violent frisson d’horreur me glaça les sens. Je fus prise d’un malaise indescriptible et incompréhensible venu de je ne sais où. Épouvantée, le cœur palpitant d’angoisse, la tête en feu, j’étais en danger de mort sans pouvoir percevoir la source du danger. Je ne comprenais rien, je ne pouvais pas réagir, tout ce que je savais, c’est qu’une peur irrépressible s’emparait de moi sans raison ! Je repris mes esprits au bout d’une ou deux minutes avec une seule idée en tête : savoir si mon mari allait bien ! Je lui téléphonai sans attendre et il me raconta qu’au moment de servir ses derniers clients, il avait aperçu deux jeunes hommes vêtus de noir, visiblement nerveux qui rôdaient devant les vitrines. Au moment où il les vit se cacher sur le côté, Philippe fut pris d’un violent frisson d’horreur qui lui glaça les sens, il eut le réflexe d’appuyer sur la télécommande pour faire descendre le grand volet métallique qui, la nuit, protège les vitrines. Il me dit qu’il n’avait jamais ressenti un truc pareil de toute sa vie, comme une impression de danger de mort imminente ! Les deux types prirent la fuite avec leurs mauvaises intentions, ils devaient s’imaginer que la caisse regorgeait de milliers d’euros en ce soir de fête, si seulement !
Philippe libéra les clients qui ne se doutèrent de rien car ils baignaient déjà dans une ambiance festive et mon mari rentra sain et sauf pour retrouver ses enfants et sa femme dans la chaleur de notre foyer. Il me serra tendrement dans ses bras, son étreinte avait un goût de sursis : on l’avait échappé belle, il était vivant, je n’étais pas veuve. J’avais partagé à distance sa sensation d’effroi. Je pense que tout s’est joué à quelques secondes près et que les deux ombres malfaisantes qui erraient dans la nuit à la recherche d’un mauvais coup à commettre sur une victime facile se seraient révélées être des prédateurs sanguinaires à en croire l’impression de menace que nous avions ressentie. Heureusement que l’amour de ma vie avait eu la présence d’esprit d’abaisser le volet.
Ce soir-là, tous les quatre, nous avons dégustés les meilleures croquettes aux crevettes du monde.

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