Ce qui ne s'endort pas

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Je ne sais pas à qui j'écris.

Peut-être à personne. Peut-être à quelqu'un que je n'ai pas encore rencontré et qui un jour ouvrira ces pages sans savoir qu'elles l'attendaient. Peut-être à moi, dans dix ans, quand j'aurai oublié ce que j'ai pensé ce soir et qu'il faudra que quelqu'un me le rappelle. Peut-être à toi, qui que tu sois, qui lis ceci maintenant et qui te demandes pourquoi je commence comme ça.

J'écris parce que je n'arrive plus à dormir sans avoir dit certaines choses. Pas certaines choses précises. Une chose. Une seule chose qui ne se laisse pas dire d'une seule manière et qui demande qu'on tourne autour.

On nous a dit beaucoup de choses, en grandissant. On nous a dit qu'il fallait être bon. On nous a dit qu'il fallait travailler. On nous a dit que la vie était précieuse et qu'il fallait en faire quelque chose. On nous a dit que les hommes, au fond, voulaient le bien. On ne nous a pas dit le reste. Le reste, on l'apprend tout seul, à partir d'un certain moment, en regardant.

Je regarde depuis quelque temps maintenant. Je regarde tous les jours. Je regarde le matin en buvant mon café, je regarde dans le métro en allant là où je dois aller, je regarde le soir avant de dormir et c'est ce qui m'empêche de dormir. Je ne fais que regarder. C'est ce qu'on fait, dans le pays où je vis. On regarde et on n'est pas dans ce qu'on regarde, et c'est précisément ce qui rend les choses insupportables.

Ce matin il y avait une femme qui marchait dans une rue. Pas ici. Ailleurs. Elle portait quelque chose dans ses bras et ce quelque chose ne bougeait plus. Je n'ai pas su son nom. Je ne sais pas dans quelle ville elle marchait. Je n'ai pas voulu savoir précisément, parce que savoir précisément m'aurait obligé à choisir une cause, à m'inscrire dans un camp, à devenir l'un de ceux qui en parlent comme on parle d'une équipe. Je n'ai pas voulu de ça. J'ai juste regardé la femme qui marchait, et j'ai pensé que quelque part il y avait eu un matin où elle s'était levée sans savoir, et que ce matin était maintenant si loin d'elle qu'il avait probablement cessé d'exister dans sa mémoire.

Hier il y avait des bateaux. Avant-hier il y avait une forêt. La semaine dernière il y avait un fleuve dont on disait qu'il était devenu impropre à toute vie. Le mois dernier il y avait des enfants à qui on apprenait à se cacher sous leurs tables d'école. Ce sont des phrases que j'écris à la suite parce que c'est ainsi qu'elles arrivent. Elles ne se rangent pas. Elles ne se hiérarchisent pas. Elles s'additionnent dans une partie de la tête où il n'y a pas de classement possible, et le soir, quand on essaie de fermer les yeux, elles sont toutes là en même temps, et on ne sait pas par laquelle commencer pour avoir le droit de penser à autre chose.

Il y a aussi des choses plus anciennes. Il y a des hommes qu'on a fusillés au bord de fosses dans des forêts il y a quatre-vingts ans. Il y a des villes qu'on a rasées il y a vingt-cinq siècles. Il y a des peuples qu'on a chassés de leurs jardins. Toutes ces choses devraient être derrière nous, classées, refermées, et pourtant elles continuent d'arriver le matin par les mêmes canaux que les nouvelles d'aujourd'hui, comme si le temps ne faisait pas son travail, comme si rien ne passait jamais vraiment.

Et pourtant.

Ce matin la lumière était belle sur le mur en face de chez moi.

Je ne sais pas comment dire ça autrement. Je n'essaierai pas. La lumière était belle sur le mur en face de chez moi et je l'ai regardée et j'ai pensé que c'était beau et c'était tout. Il n'y avait rien d'autre dans cette pensée. Pas de honte, pas de fuite, pas de rachat. Juste la constatation que le monde, dans le même mouvement où il produit la femme qui marche avec ce qu'elle porte, produit aussi cette lumière sur ce mur, et que les deux choses sont vraies en même temps, et que je suis là pour les voir toutes les deux.

C'est ça que je voulais te dire. Pas l'horreur. Pas la beauté. Le fait qu'elles tiennent ensemble dans le même monde, dans la même journée, dans le même œil, et qu'aucune ne semble vouloir céder à l'autre. La beauté ne console pas l'horreur. L'horreur n'abolit pas la beauté. Elles sont toutes les deux là, entières, intactes, et elles ne se parlent pas.

J'ai pensé souvent, ces derniers temps, à tous les hommes qui ont traversé de très grandes choses, et qui malgré cela ont continué à trouver le ciel beau le matin. Je ne crois pas qu'ils mentaient. Je ne crois pas qu'ils inventaient la beauté pour s'y cacher. Elle était là, devant eux, vraie, comme elle est devant moi maintenant. C'est ça qui me serre la gorge. Pas qu'ils soient devenus aveugles à la beauté pour pouvoir vivre. C'est l'inverse. C'est qu'ils l'ont vue jusqu'à la fin et que ça ne les a pas arrêtés.

Alors je me demande, et c'est ça que j'écris ce soir, c'est ça qu'il faut que je dise à quelqu'un même si ce quelqu'un n'existe pas : si la beauté ne suffit pas à arrêter les hommes, qu'est-ce qu'elle fait au juste, là, suspendue au-dessus de tout, présente sans pouvoir, intacte sans effet ?

Je n'ai pas la réponse. Je crois que personne ne l'a. Je crois que c'est précisément la question qu'on ne peut pas refermer et qu'il faut apprendre à porter ouverte, comme une chose qu'on garde dans la main au lieu de la mettre dans une poche.

Je vais avoir à entrer dans le monde bientôt. Je veux dire vraiment entrer, prendre une place, un travail, un rôle, m'inscrire quelque part comme adulte. Et je sais qu'à partir du moment où j'y serai, je deviendrai forcément, à un degré ou à un autre, l'un de ces hommes qui regardent sans être dans, et qui trouvent le monde beau pendant qu'il brûle. Je ne sais pas comment on s'y prépare. Je ne sais pas s'il y a un moyen d'entrer dans le monde sans devenir quelqu'un dont on aura honte plus tard. Je crois que tout le monde y entre en se promettant qu'on sera l'exception, et je crois que personne ne l'est, et que c'est ça aussi qui fait partie de ce qu'il faut accepter pour pouvoir tenir.

Alors voilà ce que je voulais te dire, à toi qui lis. Pas une leçon. Pas un avertissement. Une chose simple : j'ai vu la lumière sur le mur ce matin et j'ai pensé à la femme qui marchait dans une rue dont je ne sais pas le nom, et les deux choses étaient en moi en même temps, et je n'ai pas su laquelle laisser partir. Je n'ai pas réussi à choisir entre les regarder et me détourner. Je n'ai pas réussi à devenir cynique et je n'ai pas réussi à devenir saint. Je suis resté là, entre les deux, dans l'endroit inconfortable où l'on est quand on n'a pas encore choisi sa façon de mentir à la vie.

Si tu lis ceci, c'est peut-être que tu es à cet endroit aussi. Que tu sais ce que je veux dire. Que tu as vu ta propre lumière sur ton propre mur, et que tu as pensé à ta propre femme qui marche, et que tu n'as pas su quoi en faire, et que tu as fini par fermer ton téléphone et par sortir prendre l'air et que l'air t'a paru doux et que cette douceur t'a fait mal.

Si c'est le cas, alors cette lettre est ta lettre. Tu la lis comme on lit une chose qu'on a écrite soi-même sans le savoir. Tu reconnais des phrases que tu n'as jamais formulées mais qui étaient déjà en toi, en attente, qui n'attendaient qu'une voix pour sortir. Cette voix n'a pas de nom. Elle n'en a pas besoin. Elle est la tienne autant que la mienne.

Il est tard. Je vais essayer de dormir maintenant. Je sais que demain matin la lumière sera encore sur le mur, et que quelque part une autre femme marchera avec quelque chose dans les bras, et que les deux choses seront vraies en même temps comme aujourd'hui, et que je n'aurai pas plus de réponse que ce soir.

Mais j'aurai écrit. Et toi tu auras lu. Et entre nous deux, dans cet espace minuscule où une lettre rencontre quelqu'un qu'elle ne connaît pas, il y aura eu pendant quelques minutes deux personnes qui ont refusé en même temps de fermer les yeux, et qui n'ont rien fait d'autre que ça, mais qui l'ont fait.

C'est peu. C'est tout ce que j'ai.

Toi

dans ce monde-là

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