Discours d'inauguration

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 Je n’ai jamais su quoi dire après une première fois. Le fait est qu’un orgasme — s’il a lieu, ce qui n’est pas gagné — ça se savoure, autant dans sa montée que dans sa redescente. Mais, pour les occasions où je me suis retrouvée dans le lit d’un homme, j’ai toujours eu l’impression qu’ils attendaient de moi quelque chose, un commentaire sur la prestation, une note sur dix, une distribution d’étoiles dans un guide.


 La toute toute première, c’était en Terminale, avec ce fanfaron de Léandre. Dans le bagad où jouait mon cousin, il était l’un des accordéonistes. Original, quand on a vingt ans en 2020. Il me courtisait lourdement depuis des mois, et j’ai fini par céder. Par curiosité, plus que par envie. C’est avec lui que j’ai expérimenté grandeur nature l’anatomie masculine. Cette andouille m’avait vanté ses mérites au pieu. « Tu seras pas déçue, le jour où on franchira le pas ». Pfeuh. Il a eu raison : déçue, c’était trop faible. À son « Alors ? », la seule idée qui m’a traversée fut « Je vois pas l’intérêt de réitérer, j’ai mieux à faire ».


 L’amant d’après : une idylle d’été. Job étudiant. Killian, bronzé, baraqué, blond cendré, plutôt doué. Cette fois, j’ai éprouvé le plaisir mutuel. Au premier tripotage, j’ai lâché un « Waouh, mortel ! » qui l’a fait exploser de rire. Puis repéré qu’il ne connaissait les combinaisons gagnantes qu’avec ses doigts. Son troisième membre, il en était éminemment fier, mais ne savait pas franchement l’utiliser à bon escient. Pas grave, j’ai savouré les débuts de repas, quand lui se régalait des desserts. Chacun sa came, tout le monde à peu près rassasié.


 Ma plus longue relation, c’était en troisième année de fac. Plusieurs mois avec Tristan. Il bouclait son Master, et visait l’école d’avocat. Ambitieux, sérieux, bosseur. Sur le papier, un gendre idéal. La première fois, j’ai simplement souri, ne trouvant pas comment exprimer « On prendra le temps de se découvrir, et ça sera de mieux en mieux ». Sauf que… au lit, il était tout aussi méthodique que dans le quotidien. Câlins un soir sur trois, avant de dormir, mêmes positions dans le même ordre. Je m’emmerdais puissance mille. Pendant l’acte, je pensais plus souvent à mes cours, ou mes futures beuveries avec les potes, qu’aux échanges de fluides auxquels nous nous adonnions. Alors, quand j’en avais assez, il me suffisait de pousser des cris un poil plus aigus pour qu’il torche sa besogne. Puis, satisfait de sa performance, il roulait sur le côté, chevrotait un « bonne nuit, bébé », et plongeait dans le sommeil. J’ai rompu en même temps que les partiels, concluant que ni les couples, ni la sexualité en duo ne présentaient le moindre intérêt.


 Et… me voilà essoufflée, décoiffée, à califourchon sur cet homme, mes mains résolument ancrées à ses épaules. Lui, paupières closes, sourire béat, garde la tête basculée en arrière contre le dossier du canapé. Accroché à mes hanches, ses pouces effleurent délicatement ma peau, et me tirent un ultime frisson. Je reprends racine dans le réel, après avoir volé haut. Oui, nous avons tutoyé les nuages. Il a été doux, attentif, soigneux, fidèle au caractère qu’il me montre depuis que l'on se connaît — et avec une efficacité redoutable. Si j’avais un mot… Fantastorgasmique ? Pas facile à prononcer, mais assez révélateur.

 Je me recule un peu. J’ai une vue plongeante sur son corps. Son torse se lève et s’abaisse sur un rythme soutenu.

— Tu me mates, là ? avance-t-il avec une plaisance languissante.

— Oui.

— Profiteuse… souffle-il en souriant.

 Il consent à me regarder. Pas d’arrogance, de fierté, de masculinité triomphante devant mon adoubement. Il m’admire, pudiquement, de ses deux prunelles aux éclats d’or. Qu’ils sont beaux, ses yeux ! Je reste suspendue.

— Tu vas bien ? s’enquiert-il finalement.

 Peut-être est-ce cette question, la meilleure chose à dire, après une première fois. Il patiente. Une réponse, il escompte une réponse. Faut trouver un truc bien. Sympa, complice, qui sous-entend ma félicité, sans paraître surjoué non plus. Voyons…

— Oui ! C’était…

 Quelle idée de merde, ce début de phrase ! Oups, il commence à froncer les sourcils ! Et plus je laisse passer les secondes, plus c’est flippant pour lui !

— … vraiment…

 Merde, j’avais un mot tout à l’heure ! C’était quoi ? Jouissif ? Non, c’est naze ! Génial ? On dirait une réplique de série pour ado, genre avec un sourire béat et des yeux en cœur ! Cool ? Bouah, ça fait tellement nonchalant ! Dix sur dix ? N'importe quoi, faut que je me reprenne !

— … pas…

 Han ! Une négation ? Je pars sur une négation ? La loose ! Il rompt le contact visuel, pour s’égarer au loin. Houston, on a un problème, on est en train de perdre la communication !

— … si mal !

 J’ai dit quoi ?! On a secoué le canap’ dans dix positions, avec nos doigts, nos langues, chaque partie du corps capable de donner et d’éprouver, pendant près d'une demi-heure, et je lui balance que « c’était pas si mal » ? Je viens de me viander au sol !

 Il revient à moi, l’air hagard. Devant son ahurissement, le déclic me parvient. « Ça ne pourrait pas aller mieux » : la voilà, la phrase qu’il fallait répondre  !

— Bon… lance-t-il. OK.

 Son bassin remue, et m’oblige à descendre de ses genoux. Je m’affale à ses côtés, l’observant se débarrasser du préservatif, puis rassembler ses vêtements en silence. Merde, qu’est-ce que j'ai foutu ?!

— Attends, tu… ça va ?

— Oui.

— Je me suis embrouillée. C’était super, d’accord ?

— Je croyais aussi, mais t’inquiète… T’as le droit d’avoir un avis… critique.

— Absolument pas ! J’ai adoré ! Du début à la fin ! C’était délicat, comme une valse à tâtons, un tempo à apprivoiser, mais chaque petit pas était réussi, la chorégraphie finale était parfaite !

 Il me dévisage, visiblement scotché.

— Désolée… Je déraille complet. Oublie.

 J'ai vraiment manqué ma meilleure occasion de la boucler. Après réflexion, la seule chose à faire, après un orgasme, c’est de soupirer langoureusement et ne rien ajouter. Voilà.

— Non, dit-il enfin. J’aime beaucoup, c’est poétique. J’aurais jamais su l’évoquer de cette manière.

— T’aurais dit comment, toi ?

— … J’ai pas trop l’habitude de commenter après coup.

 Sans déconner. Comme toute personne normale, en fait.

— Mais… Eh bien... Probablement un machin bidon. Un peu laid, en comparaison. Genre… « On a pris notre pied ».

 Ah oui, tiens. C’est bien aussi. Simple et efficace. Et foutrement vrai.

— Oui, confirmé-je. Un putain de pied. On recommence quand tu veux.

 Son visage s'illumine. Ah ! On l'a. Homme content. Mission post-première fois épique, mais accomplie.

— Maintenant, ordonné-je

— … Maintenant ?

 Oh que oui, mon garçon. Faut pas se laisser aller. Et l'avantage des fois d'après, c'est que personne ne réclame de grands discours.

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