02. Résistance coupable

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Alken

J’arrive à l’ESD bien à l’avance car je n’ai pas réussi à voir Elise hier soir. Elle était en réunion quand j’ai fini mon cours, porte du bureau fermée, et n’a pas ouvert quand j’ai frappé, avec insistance pourtant. Je suis resté un bon moment, mais elle n’est pas ressortie de son bureau et Marie, à l’accueil, n’a rien voulu me dire avant de partir. Je lui ai envoyé un SMS auquel elle n’a pas répondu, ce qui est étrange. N’ayant aucune nouvelle, je me suis résigné à rentrer à la maison, en lui indiquant par message et par mail ma volonté de la rencontrer au plus vite.

Je vais directement frapper à la porte d’Elise en arrivant, mais a priori, elle n’est pas arrivée. Je tourne en rond dans le couloir devant son bureau jusqu’à ce que Marie pointe le bout de son nez.

— Oh bonjour Alken, tu es bien matinal, ce matin !

— Bonjour Marie.

Je lui réponds distraitement et, comme elle me connaît bien, elle se rend compte que quelque chose cloche.

— Est-ce que tout va bien, Alken ? Tu m’as l’air préoccupé. Je peux faire quelque chose pour toi ?

— Je cherche à voir Elise, c’est important, mais depuis hier soir, pas moyen de la croiser. Et là, elle n’a pas l’air d’être là, dis-je sans cacher mon impatience.

— Elle est avec le Conseil d’Administration, Alken. Je crois qu’il y a un truc qui cloche, c’est la course depuis hier soir.

— Ah mince, c’est bien ma veine, ça. Moi qui veux lui parler et la voilà à devoir gérer des histoires financières avec les pontes de l’ESD. Tu sais quand elle doit revenir peut-être ?

— Non, mais je lui dirai que tu cherches à la voir d’urgence si je l’ai au téléphone ou si je la vois. Est-ce que… Est-ce que ça va, Alken ?

— Je ne sais pas. Enfin, physiquement, ça va, oui. Mais j’ai un souci et il faut que j’en parle avec Elise au plus vite. Merci de te préoccuper de moi, en tous cas, ça me touche.

— C’est normal. On est amis, non ?

— Oui, Marie, on est amis. Tu me dis quand elle rentre ? Tu serais un ange !

— Compte sur moi, dit-elle en me faisant un clin d'œil.

J’essaie de lui faire un sourire en m’éloignant, mais je sens qu’il est faible et je vais m’enfermer dans ma salle de cours en attendant qu’il soit l’heure pour les premières années d’arriver. J’envoie un SMS à Joy pour l’informer.

— Coucou ma Chérie. Il y a un souci à l’ESD. Elise est encore en réunion avec des membres du CA. Pas pu la voir… Marie me dit quand elle rentre. Je stresse.

Joy ne tarde pas à me répondre et son petit message m’arrache le deuxième sourire de la journée, juste après celui que j’ai fait quand j’ai ouvert les yeux sur son corps nu endormi près du mien.
— Mince, elle aurait pu te prévenir qu’elle n’était pas dispo, j’avais envie d’un réveil coquin avec toi, moi ! Elle abuse, tu lui diras de ma part, tu veux ?

— Si j’arrive à la voir, promis je lui dis. J’espère que mon cours avec Charline va bien se passer.

Parce que ça aussi, ça me stresse. Comment va-t-elle être en cours ? Elle va me faire galérer, je sens. Ou pire, elle va me faire de nouvelles avances…

— Tu n’as rien à te reprocher, reste toi-même, fais comme d’habitude. Et tu devrais faire un mail à Elise pour lui expliquer, au moins, c’est écrit, c’est dit. Je sais pas… Pour te couvrir ?

— Pas bête. Je vais faire ça juste après le cours. Je t’aime, Joy. Merci d’être là !

— Je ne te remercierai pas d’être là vu que je suis toute seule dans notre lit… Mais en revanche, je te renvoie ton je t’aime, mon petit chat d’amour. Bonne journée ! Ah… et… Cadeau !

Elle joint à son message une photo d’elle sous le drap serré autour de son corps, laissant dépasser l’un de ses tétons. Je souris en grand et sens que mon entrejambe réagit immédiatement à l’image que je regarde avec envie.

— Vivement ce soir, mon petit lapin câlin.

Je n’ai pas le temps de continuer plus cet échange car les élèves commencent à arriver. Je suis surpris de ne pas voir Charline parmi les présents, mais j’avoue que ça me soulage aussi. Le cours débute normalement, mais après à peine une heure, la porte s’ouvre en grand brusquement. Elise débarque, telle une furie. Elle est dans une colère froide.

— Alken, dans mon bureau, immédiatement. Les jeunes, vous êtes en pause jusqu’au prochain cours. Et pas un bruit ou un cri ou je vous colle des exercices d’étirement pendant une semaine tous les soirs, compris ?

Elle ressort comme elle est venue et je cours derrière elle pour la rattraper.

— Elise, je voulais te voir, mais ça pouvait attendre la fin du cours, non ?

— Tais-toi, je ne veux pas t’entendre pour le moment ! J’ai dit, dans mon bureau. Je parle chinois ?

Je préfère ne pas l’énerver davantage et la suis sans un mot de plus jusqu’à son bureau dont elle referme violemment la porte derrière moi. Sans même prendre la peine de s’asseoir, elle pointe un doigt accusateur vers moi.

— Je n’arrive pas à croire que tu sois capable de ça, Alken. Non mais, sérieusement ? Une élève ? Qu’est-ce qui t’es passé par la tête, tu peux me dire, imbécile ?

Je la regarde sans vraiment comprendre. Comment a-t-elle pu savoir pour Joy ? Qui lui a dit ? Et pourquoi m’attaque-t-elle si violemment maintenant ?

— Ce n’est pas ce que tu crois, Elise. Je n’ai pas voulu que ça arrive, et ça s’est fait tout seul…

— Tout seul ? TOUT SEUL ? vocifère-t-elle. Tu te fous de moi ou quoi ? Harceler sexuellement une élève, ça se fait tout seul ? Non mais, tu as bu ou quoi ?

Alors, là, je suis encore plus perdu qu’avant. Certes, je suis très collant avec Joy, je ne la quitte pas des yeux pour ainsi dire, mais de là à dire que je la harcèle, c’est fou. Et faux.

— Je ne l’ai pas harcelée, voyons. Je ne vois pas de quoi tu parles ! Et tu sais bien, que je ne bois jamais quand je viens à l’ESD. Je suis un professionnel, moi. Pas un prof lambda qui noie son chagrin dans l’alcool.

— Alken, arrête tout de suite, cingle-t-elle. Je ne suis absolument pas d’humeur, là. J’ai à peine fermé l'œil cette nuit avec tes conneries, je n’ai aucune patience ! Donc, on va la faire rapidement, honnêtement, et clairement, je t’en prie. Tu ne t’es pas retrouvé nu avec une de tes élèves, elle aussi nue, dans une salle de bain ?

Les neurones commencent enfin à se connecter dans mon cerveau embrumé. Ce n’est pas de Joy dont elle me parle, mais de Charline. Mais comment peut-elle être au courant alors que je ne lui ai encore rien dit ?

— Si, et c’est de ça dont je veux te parler depuis hier, Elise, mais tu es aux abonnés absents ! Cette Charline est complètement folle ! Elle a juré qu’elle me mettrait dans son lit et elle n’accepte pas mes rejets !

— Ah oui ? Vraiment ? Parce que ce n’est absolument pas son discours, Alken ! Elle m’a appelée hier matin, en larmes, en me disant qu’elle voulait me voir, qu’elle avait peur, que tu avais essayé de coucher avec elle, que tu l’avais obligée à t’embrasser. Tu comprends mon énervement ?

— Mais tout ça est complètement faux ! m’insurgé-je en me levant. Cette fille est une traînée et une menteuse ! Elle veut ma peau, c’est tout ! Putain, mais c’est elle qui n’a pas arrêté de me sauter dessus ! Et qui n’a pas accepté que je lui dise que j’aime une autre femme et que jamais je ne la tromperai !

— Bon dieu, Alken, tu me fous dans une merde noire, là, je sais pas si tu te rends compte, grimace-t-elle en se prenant la tête entre les mains. Charline menace de porter plainte. Elle dit que tu lui fais des avances depuis des semaines !

— Mais qu’elle aille porter plainte ! Je n’ai rien à me reprocher, moi ! Tu me connais, Elise. Ça fait des années qu’on bosse ensemble. Tu me vois aller harceler une jeune et l’embrasser contre son gré ? Je vaux mieux que ça, dans ton estime, non ?

— On n’est jamais sûr de rien, Alken. J’ai passé deux heures avec Charline hier, je peux t’assurer qu’elle est convaincante. Alors je préfère autant que tu me dises la vérité. S’il y a bien une chose que je ne supporte pas, c’est le mensonge. Et si cette affaire va jusqu’à la plainte, je te laisse imaginer les retombées sur l’ESD.

— Mais je m’en tape de l’ESD ! J’ai ma conscience pour moi, Elise. Je te jure que c’est elle, la menteuse, et que c’est elle qui me harcèle depuis le début de l’année ! Tu n’as qu’à nous confronter si tu veux, moi, ça ne me gêne pas ! Et je vais lui montrer ce que c’est que de s’attaquer à mon honneur !

Je suis dans une colère noire. Je suis indigné et révolté de l’attitude de Charline et du manque de confiance de ma directrice. Comment peut-elle imaginer un seul instant que je ne suis pas respectueux avec nos élèves ?

— Elle te harcèle depuis le début de l’année ? rit nerveusement Elise. Je ne suis pas au courant, tu ne m’as rien dit à ce propos. En revanche, elle, elle m’a montré son poignet. Celui que tu aurais agrippé pour l’attirer dans ton lit. Elle a un bleu, Alken. Alors, je dois te croire, toi ?

— Elle a un bleu ? Mais c’est parce que je l’ai forcée à rentrer dans sa chambre ! Elise, je suis amoureux, je n’ai que ma compagne en tête. Je n’ai rien à voir avec Charline. Elle est où, là ? Il faut que j’aille lui parler et lui faire entendre raison ! Qu’elle avoue qu’elle ment !

— Tu vas surtout rentrer chez toi, Alken. Le CA a décidé de te suspendre pour le moment. Et je te déconseille d’approcher Charline. Je vais voir ce que ça donne dans les prochains jours, me dit-elle en soupirant lourdement.

— Quoi ? Tu veux dire que je suis mis à pied, là ? Sans même qu’on me laisse la chance de me confronter à elle et me défendre ? Et jusqu'à quand, cette mascarade ? Elise, tu me déçois beaucoup, là. Je croyais que tu me respectais plus que ça…

— On verra plus tard pour la confrontation. C’est une décision dans l’urgence, pour éviter tout scandale. Peut-être que tu t’en fous, de l’ESD, mais le Conseil et moi, nous devons penser en priorité à l’école. Et à la protection de nos élèves. Au cas où.

— Ouais, eh bien, pas sûr que je revienne un jour dans cette école ! crié-je en lui balançant les clés des salles de cours. Je suis profondément blessé de cette décision, et je peux t’assurer d’une chose, la police va être mêlée à cette affaire, et très vite. Je vais aller porter plainte pour diffamation et dénonciation calomnieuse. Et le dépôt de plainte ne sera pas que contre Charline. Ta chère ESD va faire partie du lot, je t’assure. Et tant pis pour votre réputation !

— Réfléchis avant de faire quoi que ce soit, Alken, dit-elle alors que je suis déjà à la porte. Puisque tu es amoureux, tu devrais en profiter pour te poser un peu et en discuter avec elle. Si elle peut t’éviter de faire une connerie de plus.

— Je t’ai dit que je n’avais rien à me reprocher vis-à-vis de Charline, Elise. Que tu ne veuilles pas le comprendre me fait mal. Alors, vu que je suis mis à pied pour un mensonge, je me considère comme libéré de mes obligations de loyauté vis-à-vis d’un employeur qui est en train de mettre un terme à ma carrière pour de fausses allégations. Je peux te dire que ça va te coûter bonbon en dommages et intérêts, ça !

Je sors en claquant la porte et me précipite vers le parking. J’évite le regard de Marie qui a assisté à la fin de l’entretien et sors, furieux contre Charline, énervé contre l’ESD et surtout bouillonnant de colère contre Elise qui m’accuse sans preuve. J’ai l’impression que le jugement est déjà passé et que je suis déjà reconnu coupable. Et cette impuissance que je ressens est dévastatrice.

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