18. Jalousie et damnation

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Alken

Cela fait maintenant une semaine que nous sommes rentrés de notre petite escapade dans le Vercors. Quels instants magiques nous y avons passés quand j’y repense. Tout était parfait et ces quelques jours nous ont vraiment permis de couper avec la réalité de notre quotidien, ici à Lille. Parce que là, le quotidien est moins rose. Clairement. Je pensais que l’histoire avec Charline serait miraculeusement résolue à mon retour de voyage, mais il n’en est rien. J’ai appelé Elise qui m’a dit que la suspension était toujours valide. Quand j’ai demandé jusqu’à quand, un peu énervé, elle m’a répondu sèchement que c’était "jusqu'à nouvel ordre.” Ou la Saint Glinglin, comme les gens disent ici quand ils veulent dire que ça n’arrivera jamais. Je commence à perdre patience, même si, désormais, je danse et m’entraîne tous les jours. Je fais ça dans mon salon, dans la salle de sports où je vais, dans les parcs parfois, même si la température ambiante y est vraiment impossible à tenir très longtemps. Bref, je suis en mode récupération de mon corps d’athlète et reconquête de mon boulot. Sauf que là, je tourne en rond, je n’ai toujours pas de travail et je me trouve con à faire des pas de danse dans mon salon.

Je me rassois dans mon fauteuil en attendant le retour de Joy. Elle est partie depuis ce matin, et je trouve le temps long. J’essaie de me remettre dans l’état d’esprit de ces vacances, mais j’ai du mal. Pourtant, mon esprit parvient sans peine à se remémorer comment elle m’a chevauché sauvagement sur un fauteuil identique à celui-là en tentant d’étouffer ses gémissements pour ne pas que Kenzo ou Théo ne se rendent compte de nos activités. Et tous ces autres moments où nous avons tout simplement discuté, ri, échangé. Avec les deux autres ou juste ensemble, comme si nous avions toujours vécu en couple.

Je regarde l'horloge mais les aiguilles se sont arrêtées ou font du sur place pour me narguer. Je ne peux pas continuer comme ça, cela me rend dingue. Je regarde mon téléphone mais même lui ne daigne pas m'envoyer de notifications. Comme si je n'avais pas d'amis. Même une notification de la part de La Voix du Nord me ferait du bien. Mais non, le monde entier semble m'avoir déserté.

Je me lève de mon fauteuil et vais arroser les quelques plantes que j'ai. Elles n'en ont pas vraiment besoin mais je ne vois pas quoi faire d'autre. Si ma suspension dure trop longtemps, elles vont toutes crever à force d'être trop arrosées. Joy me l'a fait remarquer il y a quelques jours mais elle n'a pas insisté quand je lui ai adressé un regard un peu désespéré. Elle sait que l'inactivité me pèse et que j'ai du mal à faire face, surtout quand je passe mes journées seul à la maison. Je pense que si elle n'était pas là, chaque soir, je deviendrais fou.

Je retourne m'allonger sur mon lit pour varier les plaisirs. Il faut que cette situation s'arrête, ce n’est vraiment pas possible que ça s'éternise ainsi ! Je cherche dans mon répertoire le contact de Rafael. Je choisis son numéro de portable qui sonne, mais il ne répond pas. Il doit sûrement être en train de plaider… Ou alors, il est en train de s'occuper de Charlotte, le veinard. Toujours est-il qu'il ne décroche pas et je décide de lui laisser un message.

— Salut Rafael, c'est Alken. Il faut qu'on fasse bouger l'ESD ! Je n'en peux plus d'attendre. Rappelle-moi vite, qu'on lance les procédures ! Merci. A bientôt.

Je me lève une nouvelle fois et vais m’installer derrière mon ordinateur. Je me demande si je ne devrais pas déposer une petite annonce : Donne cours de danse particulier avec prof pervers et en qui on ne peut pas faire confiance. Prix bas garanti. Je me demande si ça aurait du succès, mais au lieu de faire cette bêtise, je regarde des vidéos de danse sur Internet. J’ai même la surprise de tomber sur une vidéo de moi lors d’une de mes prestations à Paris. J’espère que Mohamed Benkali va relancer les choses prochainement, ça me donnerait au moins la possibilité d’avoir une activité, mais il a l’air parti sur d’autres projets. Peut-être que je devrais encourager Joy et la faire changer d’avis sur le spectacle à New York. Je pourrais y aller avec elle en tant qu'entraîneur personnel ? Ou Coach dédié à son bien-être ?

Quand enfin, j’entends les clés tourner dans la serrure de la porte d’entrée, je me précipite, tel un petit chien abandonné pour la journée qui retrouve son maître. Je suis déçu en voyant qu’il ne s’agit pas de ma jolie brune mais de Kenzo qui débarque alors qu’il était censé dormir à la colocation chez Théo.

— Ah, c’est toi ? déclaré-je, déçu, en le voyant entrer. Tu ne devais pas être avec Théo, ce soir ?

— Si, mais il va rentrer plus tard que prévu de Paris alors je repasse par ici. Sympa l’accueil, dis-le si ça t’ennuie que je sois là, rit-il.

— Non, ça ne m’ennuie pas, mais je pensais que c’était Joy. Tu peux comprendre ma déception, je pense. Elle fait quoi ? Vous n’êtes pas rentrés ensemble ?

— Non, elle est restée avec le prof qui te remplace pour bosser sur un pas qu’il nous a appris aujourd’hui. Elle n’a plus de batterie sur son téléphone, donc je dois passer le message. Elle a dit qu’elle se dépêchait.

— Ah oui ? Elle a le droit à des cours particuliers avec le nouveau prof ? Il est comment physiquement ? C’est un petit jeune, non ? demandé-je, bouffé par une crise de jalousie que je ne parviens pas à maîtriser. Et pourquoi elle n’a pas souhaité travailler ce pas avec moi ?

— Wow, calme-toi P’pa, ce n’est qu’un cours de danse. Tu t’emballes pour pas grand-chose, je t’assure. Tu devrais lui faire un peu confiance, quand même.

— Non, je lui fais confiance, mais ça fait des heures que je l’attends, et elle traîne avec ce gars qui est incompétent alors que je pourrais lui expliquer tout ce qu’il faut ici. Ça m'énerve, balancé-je en essayant de me contrôler. Et toi, tu ne lui as pas dit qu’il fallait qu’elle rentre à la maison ?

— Heu… Non. Elle fait ce qu’elle veut, je ne suis pas son père. Bon, je vais te laisser t’énerver tout seul, hein, je vais aller dans ma chambre, dit-il en ouvrant la porte du réfrigérateur.

— Mais c’est pas contre toi que je m’énerve ! Bon sang, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter aussi peu d’attention, moi ?

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tout ne tourne pas autour de toi, tu sais, s’agace-t-il. On a une vie aussi, désolé de te l’apprendre, Papa.

Il referme la porte du réfrigérateur et monte dans sa chambre sans un regard pour moi. Eh bien, cette soirée s’annonce géniale. S’il est en manque de son copain, il n’a qu’à aller le voir plutôt que de venir me taper sur les nerfs à la maison ! D’ici à ce qu’il fasse son Tanguy, celui-là… Je soupire et, pour m’occuper, je me mets à la préparation du repas. Je vais préparer un bon petit gratin car je sais que Joy adore ça. Et je suis sûr que mon remplaçant à l’ESD ne lui fait pas ce genre de petites attentions, au moins.

Je suis en train de râper le fromage sur mon plat lorsque la porte s’ouvre enfin sur mon amoureuse qui entre, un sourire aux lèvres. Je dépose tout et me précipite pour l’embrasser. Elle répond à mon étreinte, tendrement, avant de me repousser.

— Coucou ma Chérie. Ça ne va pas ? Tu me sembles préoccupée. Ou fatiguée, peut-être ?

— Je veux juste respirer un peu, rit-elle. Mais oui, je suis crevée. Ça va, toi ?

— Respirer ? Je t’étouffe, c’est ça ? demandé-je, mi-inquiet, mi-agacé. Ou alors, c’est le prof de danse qui t’a épuisée ?

— Non, dit-elle après m’avoir observé quelques secondes. C’est ton ex-femme qui m’a épuisée ce matin. Et Maxime a enfin élevé un peu le niveau des chorégraphies et apprentissages, ça fatigue, mais ça fait du bien aussi.

— Tu commences à apprécier Maxime, alors ? m’inquiété-je. Tu sais, tu aurais pu rentrer pour que je te montre les pas, hein ? Je n’ai pas tout perdu malgré mon inactivité forcée.

— Je ne voulais pas t’embêter avec ça, Alken. Bref, ce n’est pas important, je suis rentrée, et tu m’as l’air sur les nerfs, mon Chéri. Tout va bien ? me demande-t-elle après avoir déposé un baiser sur ma joue.

— Non, ça ne va pas. J’en ai assez de ne rien faire. J’ai essayé d’appeler Rafael, mais il ne répond pas. Et puis, j’ai passé la journée à t’attendre et tu rentres tard parce que tu préfères travailler avec cet incompétent de Maxime plutôt qu’avec moi. Kenzo est monté dans sa chambre, bien désagréable. Voilà, le bilan de la journée. Tu peux comprendre que j’en ai marre, non ?

— Je peux le comprendre, oui. Ce que je comprends surtout, c’est que tu es sur les nerfs aujourd’hui, soupire-t-elle en s’installant dans la cuisine avant de sortir un livre de cours.

— Ben oui, je suis sur les nerfs. Ma copine préfère passer du temps avec son prof de danse incompétent mais mignon plutôt qu’avec moi. Il y a de quoi s’énerver, non ? Franchement, si rester avec un mec inutile comme moi te fait chier, dis-le moi et on arrête là les frais. Quitte à être abandonné de tous, autant que tu fasses comme les autres ! Je suis sûr que Maxime serait ravi de t’accueillir ce soir !

— Je vois que tu as une haute estime de moi, Alken. C’est super agréable. C’est bon, tu as fini tes reproches ou tu comptes encore cracher ton venin gratuitement ? Parce que j’ai beau être patiente et compréhensive, là, tu me gonfles.

— Je te gonfle ? Tu es sérieuse ? J’ai passé la journée à t’attendre et toi tu te permets de rentrer presque deux heures après l’heure prévue, et c’est moi qui te gonfle ? Tu sais, tu n’es pas obligée de rentrer si c’est pour que je te gonfle ! Franchement, tu abuses, Joy. Moi, je ne vis que pour ces moments où on est à deux et toi, tu trouves que je te gonfle ? Elle est bonne, celle-là.

Je m’emporte, je le sens, mais je n’arrive pas à me contrôler. Je vois son regard heurté, mais là, à ce moment, je n’arrive pas à me calmer. J’ai envie de la prendre dans mes bras pour me faire pardonner mes propos un peu durs, mais en même temps, une partie de moi se dit que ce n’est pas moi le responsable et que c’est à elle de faire le premier pas. Ce n’est pas moi qui ai passé la soirée dans les bras d’un autre, quand même ! Ce n’est pas moi non plus qui ai sacrifié des moments à deux pour être avec cet autre ! Franchement, je n’ai rien à me reprocher sur ce coup-là et si elle ne peut pas l’entendre, tant pis pour elle.

— Tu me prends la tête pour des conneries alors que j’ai passé une journée de merde. Donc, oui, tu me gonfles, là. Franchement, tu t’entends parler ? J’ai dansé avec mon prof, qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ? Tu es en train de te monter le bourrichon tout seul bien proprement ! Et, pour ton information, dit-elle en se levant, le regard noir. Je me permets de rentrer à l’heure que je veux, je n’ai pas de comptes à te rendre. J’y crois pas, sérieusement ! Tu ne veux pas non plus que je te demande l’autorisation de respirer, tant qu’on y est ?

— Ah oui ? Tu n’as pas de comptes à me rendre ? Je ne suis donc rien pour toi. Un petit texto pour m’informer, ça t’aurait coûté cher de le faire ? Bien sûr que tu rentres à l’heure que tu veux, mais un minimum de considération pour moi, c’est tout ce que je demande. Pendant que Madame s’amuse avec son prof, moi, je me morfonds ici, tout seul. Et en plus, je prépare à Madame son petit plat pour qu’elle puisse en profiter. Alors, n’abuse pas, Joy. Tu as tout à fait le droit de respirer, mais franchement, j’aimerais que tu fasses un petit peu attention à moi quand même plutôt que de passer ta soirée avec ce Maxime qui te fait déjà m’oublier ! Tu n’es qu’une gamine qui se moque des sentiments des autres, c’est n’importe quoi ! Tu es avec moi juste pour être sûre d’obtenir ton diplôme, c’est ça ?

Je crie, je sais que je ne devrais pas, mais comment faire autrement ? Je m’emporte, mon sang bout et je n’arrive pas à contrôler mes émotions et mon énervement. Et en plus, j’ai l’impression que tout ça va mal finir et ça m’énerve encore plus de ne pas réussir à infléchir le cours de cette conversation qui est en train de déraper sérieusement.

— Tu as tout compris, Alken, me répond-elle froidement en rangeant ses affaires dans son sac de cours. Et maintenant que tu ne me sers plus à rien, puisque tu es là à glander et à te morfondre, je me jette dans les bras de celui qui te remplace. Si je ne suis qu’une gamine manipulatrice, je peux t’assurer que toi, tu es le roi des imbéciles ! Sur ce, je vais te laisser, plutôt que de devoir supporter tes conneries, je préfère encore aller dormir ailleurs !

Joy me passe devant, s’empresse d’enfiler ses chaussures et d’attraper son manteau avant d’ouvrir la porte qu’elle referme en la claquant derrière elle. Je regarde sans comprendre ce qu’il vient de se passer. Elle est partie ? Vraiment ? Mais qu’ai-je fait ? Mon cœur est en train de se déchirer et je reste quelques instants planté dans ma cuisine, incapable de comprendre ce qu’il vient de se produire. Elle va aller dormir où en plus ? Je ne l’ai quand même pas envoyée directement chez ce Maxime à cause de ma bêtise et de ma jalousie ? Elle est incapable de me faire ça, j’espère. Notre couple vaut plus que toutes ces histoires et mesquineries ! Je ne dois pas la laisser partir, c’est la femme de ma vie. Je réagis enfin et je cours vers ma porte. Elle a pris l’ascenseur qui est déjà arrivé en bas. Je me précipite dans les escaliers et descends aussi vite que je le peux les marches pour essayer de la rattraper. Mais quand j’arrive à la porte d’entrée, elle a déjà disparu. Je ne m’arrête pas là et cours jusqu’à l’arrêt de bus, mais il est désert. Joy est partie. Elle m’a quitté à cause de ma connerie et je suis dévasté. Je m’effondre contre la vitre de l’arrêt de bus et je pleure. Je n’ai plus rien d’autre à faire de toute façon.

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