Le Réservoir Percé
Je suis persuadée que j'ai fait le plein avant de partir. Pourtant, l'évidence est là. La jauge de carburant est pratiquement vide, et je suis paumée dans les Vosges. J'ai dû vite me diriger vers la première station de service que j'ai vu sur la carte. Je vois la flèche s'amenuiser petit à petit, quand il me semble apercevoir la lueur de phares derrière moi au loin. L'instant d'après, l'indicateur tombe à zéro, juste après un éclair déchirant le ciel de sa zébrure. Le moteur tousse une dernière fois avant de s’éteindre, avalé par le bruit de la pluie. Foutue panne d’essence. L’orage avale tout, même mes pensées, et je ne me focalise plus que sur un objectif : remplir ce salaud de réservoir !
Par chance, un peu plus loin se trouve la station-service. Je sors piteusement de mon véhicule, en prenant soin de baliser la zone autour pour éviter un carambolage. La pluie me fouette le visage, et je n'y vois pas à cinq mètres. Quand j'arrive enfin à la station de service, trempée jusqu'aux os. Elle est...vide. Il n'y a pas un chat. Ils auraient pu actualiser sur la carte quand même ! Alors que je m'abrite sous le bâtiment, je la sors de mon K-Way et remarque, inscrit sur la couverture : "La petite carte de France, 2016, éditions Morbay". Je la jette rageusement au sol et l'écrase de ma botte. Si seulement pour une fois je n'avais pas rogné sur les sous ! Quoi que... Un centime reste un centime... Quoi qu'il en soit, les pompes sont là, comme figées depuis des années. Sous l’auvent où je me situe, je remarque soudain un bidon traînant là, posé bien droit, presque trop visible. Je le prends sans me poser plus de questions dont je ne veux pas connaître la réponse, puis je retourne à ma voiture.
Je la sens avant de la voir. Une odeur que je n'avais pas remarqué avant. L’odeur d’essence m'assaille les narines de sa puanteur. Je regarde mon réservoir : il est percé. Un trou net. On dirait un acte volontaire... Je sens mon coeur s'emballer. Toujours aucun réseau. Rien. Merde ! Juste la pluie et cette sensation désagréable d’être observé, sans jamais rien voir quand je me retourne, si ce n'est des flaques de boues toujours plus imposantes. Qui aurait pu me faire ce coup ? Le voisin ? Impossible, c'est un gâteux, il ne saurait même pas se servir d'un tournevis... Je décide de m'éloigner de mon véhicule. Le simple fait de savoir que quelqu'un a percé mon réservoir me met affreusement mal à l'aise et je ne souhaite pas rester sur la route. Il faut trouver un abri.
Je marche longtemps. Ou peut-être pas ? Je ne sais pas trop, mais je la vois.
Une petite maison, lumière allumée, chaleureuse, porte entrouverte. Serait-ce donc ça, la Terre Promise ? J'hésite à peine une seconde avant de m'approcher de l'embrasure.
Je toque contre la porte trois fois, et déclare d'une voix forte et aussi assurée que mon état me le permette:
— Il y a quelqu'un ?
Pas de réponse.
Je retente encore deux fois, mais encore sans réponse. Pourtant, personne ne serait sorti dehors avec un temps pareil. C'est tellement tentant... Bon, j'y vais ! Je m'engouffre à travers la porte, puis pénètre dans la maison. D'abord doucement, puis de plus en plus assurément quand je pense être vraiment seule. À l’intérieur règne une douce chaleur. Les meubles et les affaires sont rangés, et tout semble en ordre. Il y a une grande rallonge à côté de guirlandes de Noël. Celle-ci est parfaitement intégrée à la pièce. Chapeau au proprio ! Même si ses goûts... On est en juin... Quand j'entre dans la cuisine, je remarque immédiatement six casseroles reposant sur des plaques à induction. Il n'y a rien à faire cuire autour et je les éteins. En tournant les boutons des plaques, un frisson me parcourt. Déjà, je n'avais pas remarqué qu'absolument tout dans cette maison est recouvert d'une couche de poussière. Elle est aussi imposante et épaisse que celle du grenier de mamie Ernestine. Comme si personne n’avait vécu ici depuis des années. Pourtant, la lumière est bien réelle. Tout est trop bien rangé. Les plaques étaient allumées. Et surtout... J'entends la porte derrière moi se refermer avec un claquement sec. Je me précipite vers l'entrée en m'armant d'un gros couteau de cuisine, pris à la va-vite. Seulement, je ne trouve rien. Rien à part la lumière éteinte. Je cogite quelques instants, puis remarque que la rallonge a disparu. C'est alors que j'entends le parquet craquer derrière moi.
Crac. Puis ce fut le noir.

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