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— Hi, hi, hi !
— T’as vraiment un rire débile, lâcha Brice, tant vexé que gêné.
Il n’aimait pas ce qui pouvait l’enlaidir et son rire niais entachait sa perfection. Elle tenta de l’étouffer avec l’effet contraire de l’émettre à gorge déployée. Elle en vint même aux larmes, qu’elle essuya en reprenant ses esprits :
— Qu’est-ce que t’es chiant ! Laisse-moi vivre, un peu !
— Excuse-moi, mais tu te fous de ma gueule, là ! rétorqua-t-il, désabusé.
Elle fit une moue faussement chagrine :
— P’tit père ! « Diane, elle est trop méchante avec moi ». Hmmm.
Il avait beau faire, il se sentait toujours minable en sa compagnie. Et voilà qu’elle enfonçait le clou. Il se détourna, mutique.
Brice était un hyper sensible qui se braquait rapidement. Elle reprit son sérieux d’un regard en biais, balançant nerveusement ses jambes dans le vide.
— Excuse-moi. C’était une vanne, c’est tout… C’était pas méchant.
Il se dérida un peu mais affichait toujours un air sombre. Le côté torturé du garçon lui plaisait, dans une moindre mesure. Avec lui, tout prenait trop vite une tournure cataclysmique. Il éluda timidement l’épisode :
— T’es sûre que tu veux pas allé chez Stan ?
Sa voix avait déraillé, sa mue était mignone. Stan ? Un des parasites en question, qui lui demanderait de passer son après-midi à faire la promotion de sa fête.
— Oui, je suis sûre… On a de quoi faire, là. Tous les deux.
Elle ignora son coincement de glotte, saisit les anses du sac plein de bières qui reposait sur le banc, entre eux, comme un symbole d’impossibilité, pour le déposer au sol. Oui, il était chiant, de s’obstiner à ne pas comprendre. Ou peut-être qu’elle ne lui plaisait pas ?
Le square était vide, le silence de trop. Brice se sentait incapable de le rompre.
Diane l’y aida d’une attitude désinvolte, croisant les bras derrière la tête en contemplant le ciel, continuant de balancer ses jambes. Pour autant elle resta muette. Elle voulait qu’il prenne l’initiative.
— Alors… tu montes sur Paris à la rentrée ?
Enfin… C’était si loin et si proche. Les Canaries et puis… oui, Paris. Sans transition, dans une piaule d’étudiante. Pour nombre de provinciaux qui voulaient « réussir », une grande ville était l’Eldorado. Paris le Graal. Une vie toute neuve, mais quel vertige.
— Oui… Diane in Paris. C’est moi que v’là… Et toi ? ajouta-t-elle par habitude. Tu t’es décidé pour la chaudronnerie ? C’est cool l’artisanat. C’est valorisant de travailler de ses mains.
— Moi ? Je sais pas trop…
Bien sûr, qu’il le savait : rien de bien passionnant à ses propres yeux. Il se dévalorisait pour rien. Il était fin et intelligent, même si immature et peu scolaire. Le lui dire passerait pour de la condescendance. Elle préféra se perdre dans l’escargot que dessinait un gros nuage. Brice et elle, dans cet endroit désert. Ce qui pouvait en découler, était tout ce qui l’intéressait. Qu’est-ce qu’il était long à la détente ! Elle patienta encore.
— Tu postes rien sur ton compte ? demanda-t-il pour gagner du temps.
Pitié pas toi… Mais il avait posé le doigt au bon endroit, restait à savoir pourquoi. De toute façon, elle avait besoin d’en parler.
— Non... je… je vais le lâcher, je crois.
— Ah bon ?
La nouvelle s’abattit sur lui comme une enclume. Il allait probablement redoubler, voire arrêter les études pour trouver un boulot, pendant qu’elle, illuminerait la ville lumière. Ne plus la suivre dans son quotidien laisserait un sacré vide. Plus encore que de se passer de sa compagnie. Elle s’était redressée et le fixait de ce bleu profond dont il avait l’exclusivité. Et qui le mettait super mal à l’aise.
— Pourquoi… tu me regardes comme ça ?
Elle l’aimait bien mais elle ne savait pas qui lui, aimait. Elle était tout de même assez explicite dans ses non-dits. Il était temps de mettre les pieds dans le plat.
— À voir ta tronche, c’est la fin du monde. T’es déçu ?
Nouvelle déflagration, il se sentait acculé sans savoir pourquoi, ballotté par de vives émotions qui ne se départageaient pas.
— C… comment ça ?
Marre de sa sensibilité. Elle aussi avait la sienne. Marre de servir de psy aux complexés. Elle fit éclater sa fureur d’un calme pédagogue :
— Petit Soleil, c’est pas moi. La vraie moi, elle est là, maintenant, avec toi. Si je te plais pas, dis-le. Et retourne te toucher sur Exta, je m’en fous.
Brice resta atone de sa charge. Il n’avait pas l’habitude qu’elle soit si directe. Presque vulgaire. Elle en remit une couche en montant dans les tours :
— Quoi ? T’es choqué ? Moi les queues, ça me choque même plus ! Elles se donnent toutes rendez-vous dans mes DM, Brice !
Diane virait rouge colère, lui blanc coupable. Il avait passé des heures avec Petit Soleil, sur Exta, à penser à elle. Et quelques fois... Elle était un idéal qu’il s’était créé avant même de la connaitre, trop parfaite pour être vraie… Il comprit qu’il avait peur d’être déçu, tout autant que de la décevoir.
Il releva sur elle son visage blême, se forçant à la voir, vraiment. Cette petite cicatrice sur son front, cette trace d’acné qu’elle masquait avec son fond de teint, son nez un peu de traviole, son rire niais... Elle était belle, pas parfaite. Quant au reste… il était incapable de faire la part des choses. Malgré ces quelques moments qu’ils avaient passés ensemble... elle avait joué Petit Soleil en l’écoutant, il pensait que ça suffirait. Et… il avait peur de l’entendre. Peur de découvrir qui elle était vraiment. Il tenta de se rattraper, pitoyablement.
— Je… je suis désolé, Diane… C’est juste que…
Oui, il pouvait l’être. Il s’apprêtait à la suriner de ses problèmes. Aucun effort pour la comprendre, autocentré sur sa nouille et ses problèmes d’ego. Quelle déception et quelle humiliation ! Celui avec lequel elle espérait être intime était groupie de l’ange numérique ! La mine déconfite de son ancien futur flirt la persuada d’une chose : il était temps de mettre un terme à la mascarade. Elle voulait être elle-même, pas une égérie fantasmée. Elle valait mieux que ça ! Tant pis pour toi, Brice :
— Mon quart d’heure de gloire, c’est fini. À ton tour, mon coco ! Spéciale dédicace à…. Brice le Branleur !
— Diane ! Fais pas ça, s’te plait !
Il était passé d’un octave à l’autre, de nouveau cette mue mignonne. Ou autre chose ? La peur, peut-être. Elle avait machinalement lancé son live.

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