15
Je les ai abandonnés au bout d’une heure avec un mal de reins pas très glorieux qui fut un bon prétexte pour rejoindre la Finca. Arrivé sur le parvis, je confie les rênes de la bête — qui m’a démonté les lombaires — au même jeune homme qui dévisage mon expression fatiguée. Eh bien oui, jeune homme, je suis rentré avant eux.
Ponctuant mon arrivée d’un rapide passage rafraîchissant dans ma chambre, je m’oriente dans les couloirs pour retrouver mon informateur hors pair, el señor Felinto. Dans ma tête résonnent encore les sabots de l’animal sur lequel j’ai pesé cet après-midi. Je descends l’escalier lentement en murmurant, fataliste, les vers de ma jeunesse :
Je descends, je descends et jamais ne m’arrête,
Si parfois, haletant, j’ose tourner la tête,
Une voix me dit « Marche » et l’abîme est profond,
Et de flamme ou de sang, je le vois rouge au fond.
Bon, c’est du Victor Hugo, alors ça enchaine. On se trouve tous dans l’hélicoïde qui nous visse au fond. En valeur absolue c’est vrai. Personne n’en doute. Le temps pour preuve.
Dans le vécu pourtant, tout le monde peut agir sur son destin pendant le moment infinitésimal présent qui se situe après les faits, en plein espoir, juste avant la réalité.
Pour cette raison je m’arrête en bas de l’escalier et je traverse les pièces que je connais sans rencontrer personne. Personne dans l’atelier non plus et je ne veux pas m’engager ailleurs sans y être invité. Je suis à plusieurs milliers de kilomètres de là où j’ai l’habitude de prendre tous les matins ma tartine, allons-y doucement. Je note tout dans ma tête sans paraître et sors sur le perron. Un jardinier au fond de ce vaste enclos ombragé, coupe ou taille au sécateur des plantes inconnues.
J’entends des bruits dans l’écurie en face, à la limite de ce jardin-véranda. On doit s’occuper de mon pauvre cheval malmené par l’arrogant colon que j’ai été, dansant brutalement sur sa courbe dorsale.
En me retournant, je trouve Mattias, un sac sur l’épaule, qui se dirige vers moi.
— Holà, como le va ? El caballo, bien ??
Sans attendre ma réponse, il part d’un éclat de rire, en passant devant moi, le regard perçant.
Celui-là, je ne vais pas le manquer. On ne l’a pas vu depuis notre arrivée et là, il s’éclipse de nouveau. Et puis ses vannes à mon encontre sont définitivement des provocations qui cachent quelque chose.
Il enfourche une vieille Bultaco qu’il fait pétarader dans le silence de cet air infini. Il se retourne en démarrant :
— ¡Adios, nos vemos, hablamos !
Vraaaaouououaammm. Un peu de fumée bleutée, et il s’en va. Quel cave ! Il va où ? Faire un tour dans les terres ? J’entends toujours sa moto après sa sortie du mur d’enceinte, puis petit à petit le son disparaît.
— Se fue de nuevo.
Derrière-moi, rencontre le sourire de Felinto qui m’entraîne à l’intérieur. Dans son atelier, il me montre une vieille mappemonde, en pointant un doigt sur l’Europe :
— España, se va cerca de Valencia, a un pueblito, El Perello, al mar.
Au loin, derrière les murs, un moteur d’avion au décollage pétarade, prend de la puissance, s’allonge quelques dizaines de secondes, s’atténue et disparaît. L’œil pétillant, Felinto sourit.
Trois petits shots plus tard, je comprends que Mattias est parti rejoindre l’Europe. Felinto m’explique que tard dans la nuit une âpre discussion s’est engagée entre Luis et le rouquin. Sans avoir entendu grand-chose, il est sûr que Luis lui a demandé d’aller là-bas.
Felinto sort alors de sa poche un tirage que j’avais vu sans y porter attention : Mattias, une dizaine d’années auparavant, sur le pont d’un voilier d’environ quinze mètres, tout sourire, en short blanc, le doigt pointé vers quelque chose hors cadre. Au fond, à cinquante mètres, la plage avec ses grands bâtiments. Le doigt de Felinto rejoint celui de Mattias sur la photo. Iil désigne un appartement de l’immeuble derrière.
— La casa de Mattias. Y su bote !
Mattias montre son logement !
— Il a un boat ! Mattias ?
— No. Pero cada viaje, arrienda uno para pasear hasta Francia.
Alors, si j’ai bien compris, ce que veut me dire Felinto c’est que Mattias utilise ce point de chute pour traverser la Méditerranée, sans encombre avec un bateau loué. Il fait des croisières. Tout cela confirme mes soupçons de trafic. Mais quoi ? Comme dirait l’autre Louison, il va faire quoi avec un voilier de plaisance ?? Il va distribuer de la drogue ? Non il ne peut pas prendre un tel risque. Il la réceptionne pour l’écouler à terre.
Quels nuages de confusions ! Je suis étouffé par les questions et embrouillé par les degrés d’alcool. Un bruit à l’extérieur fait sursauter Felinto qui reprend la photo et prestement me dirige vers la sortie du fond qui donne sur mon escalier. Je m’enfuis dans ma chambre pour cuver.
J’ai dormi deux heures. Quand j’ouvre les yeux, la pièce est dans le noir, éclairée simplement par l’énorme rectangle de lumière gris sombre que dessine la fenêtre. Ma mâchoire tombe et les molaires baignent encore dans l’alcool sirupeux de Felinto.
Houlà, je me suis fracassé le bassin et martelé la nuque et les tempes dans la même journée. Mon coccyx a souffert à cheval, contre ma volonté, mais c’est mon envie qui m’a fait boire autant. Service commandé, m’excusé-je. Je me remémore tout de suite cette longue conversation avec le maître du pinceau. La photo de Mattias et son bateau. Le départ de Mattias !
C’est la plus accablante constatation de mon réveil. Felinto a entendu la discussion agitée entre Luis et Mattias. Celui-ci s’en va le matin par avion. On rentre comment de ce bout du monde ? Pourquoi est-il parti subitement ? Pour l’Europe, selon Felinto.
Chez moi quoi ! Je saute du lit et je me dirige vivement vers notre imposante salle de bains, tout en m’écrasant deux orteils sur le montant du lit.
Je m’effondre par terre sans un bruit, en agrippant des deux mains mon pied blessé. « Aaaaayyyyyyyiiiiiiiiiihh ! » pensé-je sans bouger, les yeux fermés dans le noir.
La lumière jaillit ! J’aperçois Leor’ et son oncle dans l’embrasure de la porte. Elle dessine un O de la bouche, lui, sourit franchement.
Leonor se jette sur moi.
— Il a une crise !
Je lâche mon pied gauche à l’orteil rougi et me dresse en relevant Leonor.
— Tout va bien, pardonnez-moi, je me suis assoupi au sol, et voilà !
Me lancer dans une explication de la situation me semble hasardeux, alors j’élude :
— Une position de yoga. Du hâta-yoga, c’est une posture qu’il vaut mieux faire dans le noir, pour progresser jusqu’à l’absolue conscience.
— Alors ?? Intervient Luis, vous avez repris conscience ? Ah, ah, ah ! On venait vous chercher pour dîner ! Je vous laisse.
Et il s’en va en faisant durer son rire dans le couloir.
OK je n’ai pas eu le meilleur rôle dans cette scène-là. Je m’empresse d’expliquer à Leonor la réalité de ma douleur, tout en me malaxant les orteils sous l’eau froide. Elle s’en amuse. Elle m’est revenue. Cette escapade chevaline a duré. Qu’ont-ils fait ? L’un et l’autre ont occupé tout ce temps hors de ma vie, dépensé en pure perte pour moi, en communion avec on ne sait qui. Ah oui, son oncle. Ce bel homme, beau cavalier, cultivé et puissant. Si Leonor ne m’avait pas assuré que son comportement avec lui n’était que le fruit d’une habitude qu’elle n’avait pas le courage de changer, je serais agacé de l’admiration sans borne et pour moi illégitime, qu’elle exprime en sa présence.
Bon, je me rappelle que c’est principalement une affaire de famille. Je mélange un peu tout. Je suis avant tout en vacances en Colombie, reçu par des gens charmants et très civilisés dans un confort luxueux. Ce meurtre et ces délations sont leurs affaires. Même les histoires de potentiel trafic de Mattias ne devraient pas compromettre ce séjour.
Pourtant, je reste en veilleuse.

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