YEHUND - Un Royaume sans roi
YEHUND
Un Royaume sans roi
Le roi est parti avant l’aube, sans tambour ni bannière, laissant le château assiégé. Nul ne sait s’il chevauche vers des alliés, ou vers l’oubli.
*
Aujourd’hui était un jour sous le signe de la violence. La colère d’Irathos dérangeait jusqu’aux pierres les plus silencieuses du château ; certains coins de poussière tremblaient pour la première fois depuis des siècles.
Entre deux accès de rage, un lourd silence enveloppait la salle du conseil. Les fenêtres, haut perchées, laissaient filtrer une lumière grise et vacillante, projetant au sol les silhouettes tendues des émissaires royaux. Mais ce silence n’était qu’un sursis — quelques secondes à peine — avant que la fureur d’Irathos ne vienne de nouveau troubler la poussière.
Ces cris de colère commençaient à irriter Yehund, qui s’imaginait déjà l’assassiner de mille et une façons : d’un coup de poignard dans le dos, ou bien d’une coupe de vin empoisonnée…
Malheureusement, ce n’était pas encore le moment d’agir. Yehund devrait attendre encore un peu — mais peu importe : cela ne rendrait la mort d’Irathos que plus savoureuse.
Irathos avait déjà brisé trois chaises et deux verres. Il allait et venait inlassablement dans les débris, la bouche écumante et les gestes violents. Les émissaires royaux formaient un cercle autour de lui, baissant le regard à son approche, ils subissaient ces mêmes paroles depuis maintenant plusieurs heures _ « Vous méritez qu’on vous pende ! »
Tous furent réprimandés ; Yehund, Asmodée, Paimon, Behemot et plus encore… Les émissaires étaient responsables de la stratégie de guerre de l’armée Luciférienne. Ils guidaient à eu dix l’ensemble des bataillons de la couronne. Cela représentait plusieurs millions de légions de diverses races et d’horizons.
Irathos en tant que patriarche possédaient la plus large masse de soldats sous ses ordres. Il avait mené au cours de sa carrière un nombre incommensurable de batailles, toute plus sanglantes les unes que les autres. Les bardes chantaient ses louanges aux travers des neufs cercles des enfers ;
Son armure résonne, comme le tonnerre en furie,
Dans les champs ensanglantés, il sème l’agonie.
Des cris de ses ennemis, il se repaît sans pitié,
Car son cœur est forgé dans l’ombre et l’acier.
Il en allait de même pour le reste des émissaires qui avaient tous réussi d’une façon ou d’une autre à bâtir de nombreuses légendes autour de leur nom. Tous, à l’exception de Yehund qui n’avait lui conduit aucune bataille et qui d’ailleurs ne possédait personne sous ses ordres. Le nom de Yehund devait être tu, chuchoté ou même modifié en présence d’étrangers. En effet, Yehund était souvent envoyé en mission pour des assassinats discrets. De ce fait, ce rôle l’empêchait de développer toute notoriété.
Mais Yehund était aujourd’hui bien las de rester dans l’ombre. Il aimait à penser qu’il méritait bien un peu de gloire pour toutes les missions accomplies. Tout le sang versé et la douleur endurée durant toutes ces années.
Irathos se tourna vers Yehund et les émissaires qui l’entouraient. C’était un homme au visage très expressif, ses traits pouvaient refléter divers degrés de colère, allant du simple agacement à la haine psychotique.
Chacune de ses phrases était accompagnée d’une gestuelle intense et intimidante.
Irathos n’était pourtant pas l’émissaire le plus effrayant, l’âge lui avait en effet fait perdre en taille ainsi qu’en poids. Certains se réjouissaient d’ailleurs qu’il fut légèrement moins vigoureux que dans sa jeunesse.
Son crâne dégarni dégageait une légère fumée produite par la sueur et la chaleur de sa colère. Les veines gonflées de son front descendaient vers ses tempes comme des racines. Elles venaient ensuite disparaitre dans la broussaille de ses sourcils. Ces derniers biens que très fourni ne faisaient qu’accentuer l’intensité de son regard. La plupart des émissaires évitaient d’ailleurs tout contact visuel dans l’espoir d’échapper à la confrontation.
Irathos abatis son poing sur la table de bois massif face à lui. Il se saisit de gobelets et de chandeliers qu’il envoya valser sur le reste des membres du conseil.
Yehund reçut en plein visage le vin que contenait un des gobelets. Il plissa les yeux de douleur, prêt à protester, mais se retint avant même qu'un mot n'échappe de ses lèvres.
Tous avaient fauté, tous sauf Irathos, et quiconque oserait contredire cette vérité serait impitoyablement anéanti. D’abord par les mots puis par les poings.
Le plaisir qu’il éprouvait à démolir ses pairs en faveur de sa propre personne était incommensurable. C'était tel un couronnement autoproclamé, tandis qu'il observait le sang des incompétents s'écouler. Chaque mot, chaque coup, renforçait avec férocité son ego. Aujourd'hui, nul n'osait le confronter, car il trônait incontestablement au sommet de ce conseil de guerre.
Irathos s’enquéri une fois de plus pendant que Yehund s’essuyait le visage d’un carré de soie « Nous avons perdu un tiers de nos terres face à l’armée rouge, vous avez mené vos hommes à la mort dans des stratégies de positionnement plus insensées les unes que les autres ! »
Yehund reposa le carré de soie sur la table, tout en évitant de croiser le regard d’Irathos. Malheureusement ce geste avait suffi à Irathos pour diriger sa haine à son égard : « Yehund tu es l’émissaire des complots et des assassinats. J’aurai aimé que tu ais eut vent de la stratégie ennemie avant que nous la découvrions sur le champ de bataille. Cette faute est une véritable preuve de ton incompétence »
Irathos jeta un nouveau gobelet de vin au visage de Yehund.
Ce dernier ferma les yeux et reprit le carré de soie déjà taché du vin précédent. Il grimaça tout en s’essuyant, l’acidité réveillait les douleurs d’anciennes balafres. Son visage portait les cicatrices d'un passé extrêmement violent, son nez maintes fois cassé était retroussé à la façon d’un furet, ses yeux noirs ressortaient telle la pièce maitresse de ce triste portrait.
Irathos regarda Yehund reposé une nouvelle fois le carré de soie puis s’approcha de lui un sourire en coin.
« Saurais-tu quand Lucifer sera de retour de son périple ? Cela fait déjà plusieurs jours qu’il est parti. Un trône vide trop longtemps n’est jamais bon surtout en temps de guerre ».
Un infime détail attira l’attention de Yehund, un geste et un rictus lui laissait penser qu’Irathos n’exprimait pas une crainte mais une menace. Si tel était réellement le cas la mort d’Irathos ne pourrait attendre plus longtemps.
Yehund tue ses pensées et répondit d’un air impassible « Nul émissaire n’a été informé des affaires que Lucifer s’en est allé querir. Dans l’attente nous ne pouvons qu’espérer que le seigneur revienne bientôt ». À ces mots, Asmodée et Jeanne échangèrent un regard. Il était évident qu’elles avaient déjà discuté de ce sujet entre elles. Ce détail n’échappa pas à Irathos, qui s’empressa de jeter une coupe de vin au visage d’Asmodée.
Glaciale elle lança : « La prochaine fois, visez le cœur… ou assumez que je riposte ». Béhémot fière chevalier tendit le bras en signe d’apaisement, il voulait éviter que la violence ne salisse les dames.
Irathos s’approchait désormais de Mammon qui se tenait à l’écart du reste du groupe. L’odeur qu’il dégageait était beaucoup trop pestilentielle pour que quiconque eux voulu se tenir à ses côtés. Toutefois Irathos était beaucoup trop énervé pour se laisser perturber par ce genre de détail. « Mammon mon cher, l’or promis n’est jamais parvenu jusqu’aux poches de la couronnes. Vous mettez ainsi en péril la stabilité de notre armée. » Yehund soupçonnait Irathos de raquetter Mammon.
Ce dernier le fixait de ses deux orbites sans yeux, son nez à demi coupé laissait échapper un filet de brume. Quelques mèches de ses rares cheveux tombaient en pique vers ses épaules. Yehund se demandait souvent comment Mammon faisait pour voir et entendre sans yeux ni oreilles ou du moins avec ce qu’il avait pour oreilles. Elles ressemblaient à deux excroissances de chair noircie par la mort.
Irathos abatis son poing sur la joue de Mammon, un craquement d’os inquiétant se fit entendre. Mammon se mit tout aussitôt à genoux levant les mains en guise de protection. Malheureusement ce geste ne dissuada pas Irathos de le frapper une nouvelle fois. Un long gémissement déchira le silence de la pièce. Un autre coup s’abattit sur lui avant même que son cri se soit tu, laissant place à de nouveaux hurlement, tous plus aigu que les précédents.
Mammon était une cible facile son corps frêle ne lui permettait pas de riposter. En effet, Mammon était plus connu pour être un voleur qu’un combattant. On entendait souvent dire qu’il était à l’argent ce que les vampires étaient au sang, vile et fourbe personne ne se serait risqué à lui mentir sur le nom d’une pierre ou sur l’exacte montant d’un bien.
La peau pâle de Mammon avait déjà tourné au rouge et au mauve sur certain endroit. Des filets de sangs coulaient de son nez jusqu’à sa bouche.
Irathos allait abattre un nouveau coup lorsque Yehund se décida enfin à s’interposer. Les deux émissaires se regardèrent, bouillonnant de colère. Irathos semblait usé de toutes ses forces pour se retenir. Yehund se demandait à quelle point la colère avait-elle enfoui ses racines dans l’âme de ce démon. La frustration et son ego sur dimensionné faisaient de lui un individu dangereux et difficilement prévisible. Il commençait à devenir compliqué pour tous les émissaires de subir ses colères. Et comme tout bon calculateur Yehund aimait à penser qu’il valait mieux un homme sage et mort plutôt que vivant mais incontrôlable.
Mammon rampa discrètement quelques mètres plus loin. Une langue pointue à la taille démesurée sortie de sa bouche édentée. Cela semblait être sa manière à lui de rafraichir son corps de la chaleur accumulée. Behemot et Paimon vinrent à son aide, un bras sous l’autre ils le relevèrent pour qu’il regagne une part de la dignité qu’il avait laissée sur ce sol. Sa peau marquée par les coups faisait peine à voir…
Des regards furtifs circulaient parmi les témoins, tandis qu’Irathos et Yehund se dévisageaient avec une intensité palpable. Certains yeux trahissaient la crainte, d'autres l'envie, et quelques-uns brillaient d'une avidité inavouée. Si Irathos devait périr, ses légions et ses richesses seraient inévitablement redistribuées entre les autres émissaires, élevant Yehund au rang de bienfaiteur dans ce jeu de pouvoir.
Certains émissaires nourrissaient également un profond sentiment d'injustice envers Irathos. Ce dernier taisait commodément le fait qu’il avait promis des renforts sur plusieurs fronts, des renforts qui, à l'heure fatidique, n'avaient jamais franchi l’horizon.
Il n’avait d’ailleurs jamais justifié l’absence de ces renforts, ce qui laissait Yehund soupçonner un possible acte de trahison. Peut-être que la mascarade de ce soir ne servait qu’à dissimuler son manque de loyauté.
Quoi qu’il en soit, s’il venait à renverser la dominance d’Irathos, il lui faudrait l’appui de l’ensemble des émissaires. C’est ainsi que Yehund se tourna vers eux et déclara : « Mes chers frères, nous avons tous souffert des décisions d’Irathos. Nos hommes, nos terres, et même notre honneur ont payé le prix de sa vanité et de ses promesses non tenues. Combien de batailles avons-nous livré, comptant sur des renforts qui ne sont jamais venus ? »
Les émissaires échangèrent des regards lourds, leurs visages marqués par les mêmes pertes, les mêmes trahisons tacites. Yehund sentit leur attention, leur colère silencieuse—et aussi leur peur, cette méfiance profonde envers celui qui avait jusqu’ici tenu les rênes du pouvoir.
« Irathos nous accuse de ses propres échecs, là où il nous a lui-même privés des moyens de réussir… » Le poing d’Irathos fusa, s’écrasant avec force contre la tempe de Yehund. Un éclair de douleur lui traversa le crâne, et il s’effondra lourdement au sol.
À sa grande surprise, les émissaires ne saisirent pas cette occasion pour détrôner Irathos. Bien au contraire, une grande partie d’entre eux se jetèrent sur Yehund avec une violence déchaînée. Leur élan était alimenté par le besoin urgent de regagner la confiance d’Irathos, fragilisée quelques instants plus tôt par les murmures désapprobateurs qui avaient émané de leurs propres bouches.
Yehund avait sous-estimé la profondeur de l'emprise d'Irathos sur ces hommes. La loyauté, même façonnée par la peur, pouvait se révéler être un lien puissant.
À cet instant, Yehund comprit la gravité de la situation. Les émissaires, dans leur frénésie pour regagner la faveur d'Irathos, étaient devenus presque plus loyaux envers lui qu'envers leur propre roi, Lucifer. Ce retournement était dangereux à bien des égards.
Leurs cris et leurs actions ne témoignaient pas seulement d’un acte de défense ; ils marquaient un changement fondamental dans leurs allégeances. Irathos par ses manigances et sa brutalité, avait réussi à tisser une toile d’influence si serrée qu'elle les maintenait captifs de son autorité, les convainquant que leur survie dépendait de leur loyauté envers lui.
Yehund savait que ce phénomène pourrait conduire à une rupture catastrophique de l'ordre établi. Quand bien même il était encore possible de défaire l'emprise d'Irathos sur leurs esprits, il lui faudrait agir rapidement. Sinon, il devrait les tuer, tous jusqu’au dernier, puis les remplacer par des émissaires plus loyaux.
Les coups s’abattaient sur Yehund telle une pluie de pierres. D’épais filets de sang redessinaient déjà les contours de son visage. La chair de ses lèvres éclatées ne faisait plus qu’un avec le sol.
Il sentait son visage changer de forme — il était sûrement déjà méconnaissable. Mais peu importe, pensa-t-il. Une cicatrice de plus ou de moins ne changerait rien…
Il sentit son dos se cambrer alors qu’on le soulevait par les cheveux. Aveugle, il devinait qu’Irathos exhibait son visage humilié devant les autres émissaires. Il en profita pour les bénir d’une puissante expectoration de sang. Un sourire moqueur passa sur son visage. Quelles morts lentes leur ferait il subir !
Yehund s’écria « Miles Intrā ! », une formule ordonnant aux soldats de la garde de pénétrer dans la pièce.
La porte de la salle s’ouvrit brusquement laissant entendre un lourd craquement de bois.
Tous les regards se tournèrent désormais vers le soldat de la garde Luciférienne qui venait d’entrer. Ils étaient facilement reconnaissables à leur armure argentée ainsi qu’à l’insigne de la couronne sur leur torso gauche.
Sans attendre plus d’ordre le soldat écarta les émissaires de Yehund et le releva, il soutint également le regard d’Irathos en guise de menace.
Les soldats argentés avaient reçu pour ordre de Lucifer de n’obéir qu’a Yehund en son absence, il devait être considérer comme régent. Si une mutinerie parmi les émissaires prenait place Yehund pourrait ainsi toujours compter sur le soutien de la garde royale.
Irathos suivit de plusieurs émissaires quittèrent la pièce, étonnement Mammon les suivis. Ceux qui n’avaient pas pris part au lynchage se rassemblèrent autour de Yehund. Tous hébétés de la tournure des évènements.
Béhémot le plus sage des émissaires saisit Yéhund par les épaules et l’entraina dans un coin de la salle. Béhémot portait constamment son armure et son heaume, ce qui rendait ses chuchotements parfois difficiles à entendre. Yehund approcha son oreille ensanglantée au plus proche : « Ne fait pas confiance à Mammon, ces démonstrations ne sont que des supercheries pour nous tromper sur sa véritable nature. Je l’ai aperçu plus tôt comploter avec Irathos ». Béhémot prêchait un convaincu, Yehund n’accordait nulle confiance en Mammon. Ce démon n’avait aucune vertu, sa morale était guidée par l’avidité.
Béhémot de son côté, avait toujours prouvé une grande fidélité envers la couronne, une trahison de sa part serait une plaie béante, mais par ces temps incertains il fallait se montrer prudent.
Yehund pencha ses lèvres vers l’oreille de Behemot « Vos troupes sont telles arrivées sur le front ? ». Offusqué de cette demande Behemot invita Yehund à se rapprocher d’une coussiège, par-delà les vitraux ses étendards flottaient au vent ; deux montagnes sur un fond gris.
Yehund profita de la coussiège pour s’asseoir ; ses blessures le lançaient terriblement.
Béhémot plia le genou face à lui.
« Seigneur, je dois rentrer et exhorter mon peuple à l’exode. Je n’ai plus d’armée pour assurer leur sécurité. »
« Non. Il faut que tu restes. Combats, toi aussi, sur le champ de bataille. Ta seule présence dissuade l’armée rouge de progresser davantage. »
Béhémot détourna le visage, cet ordre ne le réjouissait pas.
Jeanne et Asmodée s’approchèrent, brisant l’intimité de leur échange.
Jeanne s’enquit bruyamment :
« Que faire de tous ces traitres mon seigneur ? »
« Nous réaccorderons notre confiance en ceux qui livreront leurs renforts. Pour ce qui est des autres… » La voix de Yehund s’étrangla. Un voile couvrit sa vision.
Il sut que cela n’avait rien à voir avec les coups, et se demanda soudain si le vin reçu en plein visage ne contenait pas une autre substance.
La lumière vacilla, mais il crut apercevoir Asmodée, elle aussi victime du vin, s’effondrer à son tour.
Dans un dernier élan de conscience, il crut apercevoir l’éclat d’une lame s’approcher de lui.

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