1.

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Je ne sais pas, je ne sais plus et je n’ai jamais su.

Je m’élance sur les Champs Élysées, le pied enfoncé sur l’accélérateur de la Vespa qui rechigne à avancer et la chanson douce que me chantait ma maman qui résonne en boucle dans mon crâne depuis au moins une demi-heure. Il pleuviote et le soleil couchant projette au-dessus de l’Arc une lumière irisée.

Sur mon crâne, le casque marqué de l’inscription PIZZ’À JOJO ballote et je sens l’eau glaciale qui ruisselle sur mon front trempé, me faisant frissonner.

Je suis lessivé. Comme chaque soir.

Le paysage défile à une vitesse vertigineuse : les platanes qui retrouvent leur parure printanière, les taxis au logo rouge brillant, les berlines aux vitres teintées, les camionnettes de livraison, une armada de scooters pressés qui se faufile entre tout ce beau monde et l’Arc ne cessant de grandir à mesure que je m’approche. Un groupe de touristes chinois amassé dans un bus Best off Paris me prend en photo en souriant, le flash de leur smartphone sauvagement pointé sur ma tête.

Puis c’est la place infernale. Je cligne frénétiquement des yeux pour chasser la fatigue et m’élance, ignorant les klaxons et les volées d’insultes. Les roues rebondissent sur les pavés et projettent des gerbes d’eau sur les côtés. Un A me fait une queue de poisson, pour s’amuser, peut-être.

J’essaie de me remémorer l’adresse, griffonnée sur un petit post-it jaune, lue deux fois puis froissée, puis enfouie dans la poche de mon jean. Une résidence au VIIIème, à deux pas des grands magasins. Sûrement un riche. Pas le genre de personnes qui commandent une pizza chez Jojo à neuf heures du soir. Mais le temps m’a appris un truc : ne pas poser de questions.

Devant un immeuble haussmannien, je range la Vespa et sonne, une fois, deux fois. La porte s’ouvre et je sens aussitôt une bouffée de chaleur m’envahir. Comme l’ascenseur est en panne, je prends les escaliers et monte au troisième, imaginant déjà la suite des événements. Un type en robe de chambre va m’ouvrir, prendre les cartons sans un regard, déposer trois billets dans le creux de ma main et refermer la porte aussi sec. Je ferai demi-tour, ramènerai la Vespa, prendrai le métro, rentrerai chez moi, retrouverai ma mère. Elle dira que j’arrive encore une fois trop tard, beaucoup trop tard, alors que je devrais m’occuper d’elle. Je réchaufferai un truc au micro-ondes. Je regarderai avec elle une de ses émissions à la con. J’irai me coucher. Et demain sera un jour nouveau. Nouveau, mais identique. Un copié-collé minable d’aujourd’hui, de hier, de l’aujourd’hui et du hier de l’année dernière et de celles d’avant.

Un type m’ouvre la porte, mais à la place d’une robe de chambre, il porte un veston noir et une cravate blanche. Et il me sourit.

— Bonjour, dis-je en lisant le papier collé sur la boîte, j’amène votre pizza. Chorizo, c’est bien ça ?

Ses yeux, d’un bleu perçant, m’analysent en détail. Je me demande si j’ai une mouche collée sur le front. Il ressemble à une sorte de statue antique : visage carré aux courbes mathématiques, cheveux blonds bien peignés, peau légèrement bronzée, lèvres gonflées et humides. Un physique de mannequin comme j’en ai rarement observé.

— Parfait ! sourit-t-il.

Il attrape la boîte et ouvre le couvercle, pour vérifier. Il se fige, reste perplexe pendant une bonne seconde, puis grimace.

— Ce n’est pas la bonne commande ? balbutié-je, affolé.

Pour toute réponse, il fait pivoter la boîte et me dévoile le contenu. Je constate avec effroi que les chorizos sont assemblés en croix gammée.

Ma bouche s’ouvre et se referme en claquant bruyamment.

— Je… je ne sais pas quoi dire, je suis désolé, il doit s’agir d’une erreur…

Je regarde fixement l’intérieur du carton, incapable de croire à l’horreur qui s’offre à mes yeux. Le patron vérifie pourtant les pizzas avant l’envoi…

— Je… nous allons vous dédommager… il… il doit s’agir d’une mauvaise blague…

Je m’accroche à ses yeux comme à une bouée de sauvetage, incapable de déchiffrer quoi que ce soit d’autres qu’une absence totale d’émotion sur son visage. Le temps semble s’étirer. Il ne réagit pas.

— Je… Monsieur ?

Il éclate soudain de rire, et je suis tellement soulagé que je verse quelques larmes de bonheur, parce qu’il aurait pu me frapper, parce qu’il aurait pu m’envoyer la pizza à la figure, parce qu’il aurait pu m’attaquer en justice, m’envoyer en prison, ou pire. Mais il rit, d’un rire agréable et communicateur.

— Oh… merci ! Je ne sais pas comment vous remercier…

Je bredouille, essuie mes larmes avec la manche de mon manteau trempé, renifle bruyamment et lui promets de ne pas le faire payer.

— Ne soyez pas désolé, me calme-t-il, ne soyez pas désolé. Cela peut arriver à tout le monde.

Je hoche la tête. Il a raison.

— Néanmoins, ajoute-t-il en refermant sèchement le couvercle, vous avez fauté. Et pour réparer cette erreur, je vous invite à prendre un verre.

— Oh ! Ne vous dérangez-pas, vraiment… Ce serait trop…

Mais il est déjà parti à l’intérieur, laissant la porte grande ouverte.

J’hésite quelques secondes et décide de le suivre pour ne pas le contrarier davantage.

L’intérieur est luxueux et richement décoré. Une grande baie vitrée donne sur le boulevard plongé dans la nuit. Tout, les armoires finement décorées, le grand lustre en cristal, la table basse en onyx, le canapé en cuir, semble immensément cher. Au fond de la pièce, une tête de tigre encastrée dans le mur me regarde.

Comme je ne bouge pas, l’homme me fait signe d’approcher. Derrière un comptoir, il attrape une bouteille étrange, et me verse un verre, avant de le poser sur le bord. Je m’en saisis et sirote une gorgée, appréciant le goût fruité de l’alcool, qui coule en moi et me réchauffe.

— Vous avez un bel appartement, constaté-je après qu’il m’ait invité à m’asseoir.

Il jette un regard circulaire autour de nous, et acquiesce avec légèreté, comme s’il ne l’avait jamais remarqué auparavant, comme si cela n’avait aucune importance.

— Merci, vous êtes gentil.

— Je n’ai pas l’habitude de ce genre d’environnement…

Il hausse les épaules.

— Avec un peu de volonté, on peut tout avoir. Même vous, vous savez…

J’émets un faible ricanement.

— Je ne crois pas, non…

Il plisse les yeux et m’observe.

— Je pense que si. Si vous saviez les surprises que nous réserve la vie !

— La mienne ne m’en a pas fait de belles, alors…

— Elle vous en offrira. Vous savez, j’ai le don pour détecter les individus… prometteurs. Et vous en êtes un !

Mon regard se perd dans mon verre. J’entrevois à l’intérieur un passé – le mien – vide et sans aspérité. Neutre. Froid. Une enfance silencieuse, une adolescence semi-dépressive, une arrivée sur le monde du travail trop brutale. Quelques moments de bonheur fugaces, trop rares.

Quand je relève la tête, je constate qu’il me regarde toujours, songeur. Soudain, il s’écrie :

— Je pense qu’il s’agit d’un Signe !

Ses pupilles sont celles d’un enfant devant un sapin de noël. Insouciantes et pleines d’espoir.

— Quel signe ? demandé-je, dubitatif.

Il pose son doigt sur son front et réfléchit, à toute vitesse.

— Je ne sais pas encore. Mais notre rencontre n’est pas fortuite, j’en suis certain. Cette pizza, vous… Oh ! Excusez-moi, je ne me suis même pas présenté. Rutger Descartes, mais appelez-moi Rutger. Et vous, quel est votre nom ?

— Arthur Croche.

Il pose sa main sous son menton et s’exclame :

— Capricorne ! Le Signe qui nous unit !

J’ouvre de grands yeux effarés.

— Comment avez-vous deviné ?

— Je peux voir beaucoup de choses, rétorque-t-il, plein de malice. Et chez vous, je vois le talent. Un immense talent, qui sommeille en vous, attendant d’être réveillé.

Ses paroles sonnent étrangement dans ma tête. J’ignore si c’est le cognac qui me brouille les idées, mais je me mets à rêver d’un monde où j’ai réussi, ou je suis puissant et respecté. Et riche. Les gens se retournent sur mon passage, pleins d’admiration et d’envie. Ils me jalousent, et j’aime ça.

Puis la vision prend fin, aussi vite qu’elle était venue. Je regarde l’heure et songe à ma pauvre mère, qui doit attendre mon arrivée.

— Je suis désolé, mais je dois y aller.

Je me lève, soudain pressé. Il me raccompagne vers la sortie, et prononce sa promesse juste avant de refermer la porte :

— Nous nous reverrons.

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