2.

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Sur le chemin du retour, mes pensées vont et viennent et se bousculent un peu plus à chaque fois que je tente de les clarifier. Comme une bobine de film qu’on découpe et réassemble jusqu’à n’obtenir qu’un méli-mélo hétéroclite de dialogues, d’effets sonores et de musique psychédélique. Je repense à l’échange que j’ai eu avec cet inconnu – Rutger – et tout ne semble plus qu’être un rêve lointain, une parenthèse qui s’est refermée en même temps que la porte de son appartement.

« Nous nous reverrons. »

Devant la pizzeria, je cadenasse la Vespa contre les trois autres déjà attachées sur la rambarde en métal. Je rentre, le carillon sonne. Affalé contre le buffet, Jojo joue à un jeu d’arcade sur son vieux smartphone à la vitre éclatée. Il mordille sa lèvre, si concentré qu’il ne me remarque même pas quand je pose la clé et le gratifie d’un « À demain » peu enjoué. À un moment, il renifle comme un buffle en hyperthermie, sûrement parce qu’il a perdu sa partie.

Après un interminable trajet de bus où je regarde l’eau couler en formant des sillons sur la vitre, entouré de visages apathiques, j’arrive chez moi. Il est onze heures passées.

Maman s’est endormie dans son fauteuil, le chat sur les genoux, la télévision diffusant des images dans le noir. Tout semble froid et mort. Quand je referme la porte, le chat ouvre ses deux pupilles et me scrute d’un air courroucé. L’horloge tictaque mais les aiguilles affichent midi moins le quart depuis plus de trois jours.

Je file dans la cuisine et fais réchauffer un plat de pâtes qui empeste le vieux fromage. Le micro-ondes, trop bruyant, réveille Maman.

J’entends le claquement sec de ses talons approchants. Je vois mon visage se décomposer dans le reflet de la plaque de cuisson.

Maman apparaît. Elle n’est pas contente. Elle est contrariée. Elle est furieuse.

— Onze heures trente-et-un ?

Je ne relève pas et lui demande si elle a passé une bonne journée.

Onze heures trente-et-un !

Elle s’approche de moi, menaçante malgré la tête et demie qui nous sépare.

— J’ai eu un retardement…, expliqué-je en sortant le plat du four.

Le plat est froid mais je n’ose pas le remettre. Maman assène son poing sur la table et je sursaute.

— Arthur ! Et mes médicaments ? Qui va me les donner ? Tu veux voir ta mère mourir, c’est ça ? Ah ! Tu ne veux plus de moi, tu ne m’as jamais aimée !

— Maman, non…

Elle tire une chaise, s’assoit et se met à sangloter.

— Mes médicaments… mon fils veut me tuer !

— Je te les donne, je te les donne ! Attends deux secondes !

Pour prouver ma bonne volonté, je prends la boite de comprimés dans le placard et prépare les doses en suivant à la lettre le papier fourni par le docteur. Mais quand je lui offre un verre d’eau, elle fait non de la main et grimace :

— J’en veux pas. Ils sont mauvais !

Son caprice quotidien. Je m’agenouille et approche mon visage du sien, pour lui répéter la chanson habituelle. Qu’elle doit prendre les médicaments, que le médecin le demande, que le médecin ne désire que son bien, qu’elle ne va pas mourir, que son fils l’aime de tout son cœur et que son fils est désolé d’être en retard, terriblement désolé, qu’il ne recommencera pas, plus jamais, qu’il sera toujours là à ses côtés.

Elle avale les comprimés.

— Oh Arthy, aide ta pauvre mère à se lever. Elle a si mal au genou !

— C’était pas le talon ?

— Non, rétorque-t-elle sèchement. Le talon, c’était hier.

Je la porte jusque dans sa chambre : une petite pièce à la décoration figée depuis au moins trois décennies et qui ne voit jamais le soleil. Je l’aide à prendre ses somnifères et elle se couche.

— Arthy, je ne suis pas sûre de me réveiller demain… si tu savais… Tu passerais peut-être un peu plus de temps… avec… avec ta maman.

Elle s’endort.

Je retourne au salon. La télévision diffuse les images d’un attentat à Rome. Trois hommes ont ouvert le feu sur la Piazza San Pietro, juste devant le Vatican. En pleine zone touristique. La police a abattu deux des assaillants, le troisième a pris la fuite. Une vidéo passe en boucle, montrant des policiers crier et courir derrière lui. Ils tirent, sans le toucher. Au détour d’une rue, le terroriste a disparu sans laisser de traces. La présentatrice précise que la police est toujours à sa recherche. Un journaliste interroge des témoins, en état de choc. Un cordon est déployé. Un flic excédé repousse un cameraman. Les ambulances se succèdent. Le bilan temporaire est de soixante-six morts et cent-vingt blessés.

En quittant le salon, mon pied touche une flaque visqueuse. Je me baisse et vois alors les comprimés, éparpillés par terre.

Maman a tout recraché.

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