3.

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— C’est un grand type, du genre blond aryen qui l’a déposé ce matin. Il a dit que c’était pour toi.

Jojo renifle bruyamment et me tend un bout de papier plié en quatre. Quand je le prends, il marmonne :

— Il avait l’air riche. Depuis quand tu connais des gens riches, toi ?

Je hausse les épaules et m’éloigne pour ouvrir le mot :


Ce soir, 21 heures.

Ton Ange gardien


Je relis trois fois le message, pour être certain d’avoir bien compris. Je le palpe, le retourne, à la recherche d’une inscription sur le revers. Mais il n’y a rien de plus que ces quelques symboles noirs perdus sur une immense feuille blanche. La lettre ne précise même pas de lieu de rendez-vous.

L’Événement, comme je l’appelle désormais, a eu lieu il y a déjà plus d’une semaine. Le visage de cet étrange homme s’est retrouvé plaqué dans mes pensées, indélogeable. La nuit, je rêve de lui. Il m’attend en bas de ma fenêtre, sous la lumière d’un réverbère. Je me penche pour essuyer la buée sur la vitre et son visage apparaît. Il me sourit et tend la main. Fait un signe. Il m’invite à le rejoindre. Mais quand je descends, il n’y a plus rien. La rue est désespérément vide. Un chat me regarde fixement et s’en va tranquillement. Le rêve finit toujours de cette manière.

Ma journée passe comme un compte à rebours. Les secondes et les minutes s’égrènent dans ma tête, interminables. Les visages des clients se succèdent. Ils commandent des pizzas à toute heure, comme si le temps n’avait aucune importance. Ils prennent les cartons et je dois repartir, enfourcher ma Vespa, affronter l’en-dehors.

À neuf heures précises, je suis encore à deux blocs de la pizzeria. J’accélère parce que j’ai peur de rater le rendez-vous. Je ne veux pas le décevoir.

À neuf-heures-quatre selon le tableau de bord de la Vespa, j’arrive enfin sur le petit parking où Jojo range sa voiture, un gros diesel vieux de deux bonnes décennies. Il n’y a personne.

Je me rue à l’intérieur, regarde tous les clients, mais aucun ne ressemble – même vaguement – à Rutger Descartes, ils sont tous désespérément banals, avec leur air désabusé et leurs yeux fatigués. Je cours vers Jojo. Il joue toujours à son jeu débile.

— Il est où, il est où ? crié-je, et il sursaute.

— Qui ça ?

— L’homme de ce matin ! Le grand blond ! Il est repassé ? Il est parti ?

À présent, je suis complètement paniqué, ma respiration devient haletante et ma poitrine se compresse à chacun des mots que je prononce. Jojo réfléchit, on dirait qu’il se moque de moi, qu’il fait exprès de me faire perdre du temps. Et pendant ce temps, Rutger doit s’éloigner…

Dehors, un klaxon retentit. Deux phares s’allument et éclairent l’intérieur.

Je me précipite à la sortie, bousculant au passage Tata Popov, la vieille qui vient ici chaque vendredi pour me raconter sa malheureuse vie de veuve esseulée. Je ne m’excuse pas. Une berline allemande attend sur le parking.

— C’est moi, c’est moi ! croassé-je à grand renforts de signes désespérés. Je suis là !

La porte côté conducteur bascule. À l’intérieur, quelqu’un dit :

— Viens.

Je me rappelle de sa voix. C’est bien lui, c’est Rutger.

Je rentre. Dans la semi-obscurité, je ne discerne que les contours de son visage. Je crois qu’il sourit. Un peu essoufflé, je lui explique que j’ai été retardé, qu’un client s’était trompé de commande, que je suis vraiment désolé.

— Ne t’inquiète pas, répond-il d’une voix tellement rassurante que mon angoisse s’envole d’un seul coup.

Il s’engage dans la circulation. Son visage est concentré sur la route, mais parfaitement détendu. Je me cale dans le fauteuil et calme ma respiration.

— Où allons-nous ?

— Dans un lieu vraiment sympa, tu aimeras.

Il se tourne vers moi et sourit. Il a un beau sourire.

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