4.

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Le son croissant d’un orchestre grimpe le long du couloir dans lequel m’entraîne Rutger d’un pas conquérant. Nous nous trouvons dans un ancien théâtre du quatorzième ou du quinzième arrondissement, restauré en salle de spectacle privée. Rutger a murmuré quelques mots au vigile, qui s’est décalé d’un pas pour nous laisser entrer.

— Je les connais, explique Rutger. Ce sont des amis.

Je ne pose pas de questions, conscient du nombre d’amis que doit posséder un type comme lui.

Nous sommes entourés d’une foule de personnages étranges : des clowns aux tenues baroques, une troupe d’acrobates dont les coupes me rappellent celles des groupes punks du début des années 2000, des marionnettistes qui parlent tous seuls, des ventriloques ventripotents, des mimes qui effectuent des grimaces simiesques quand je passe à côté d’eux. Une femme déguisée en courtisane m’envoie une volée de baisers. Ses lèvres grasses et pulpeuses m’évoquent les tentacules d’une pieuvre.

— Ils jouent souvent ici ? questionné-je tout en observant une meute de chihuahuas peinturlurés qui grognent sur mon passage.

— Les vendredis et samedis, me répond Rutger. Le théâtre a été racheté il y a quelques années par une milliardaire chinoise, une femme vénérable. Elle organise ces soirées, le plus souvent en comité privé.

— Vous… Tu la connais ?

Il se tourne vers moi, très sérieux.

— Bien sûr. Elle m’a un jour sauvé la vie.

Je garde le silence.

— Allons-y, dit Rutger.

— Nous allons voir le spectacle ?

Il approche son visage du mien, pour que je puisse le regarder dans les yeux.

— Nous allons parler.

Un instant, il me semble que ses pupilles se dilatent à l’extrême et que ses yeux deviennent aussi noirs que de l’encre chinoise. Mais ils retrouvent aussitôt leur couleur bleue et je me dis que j’ai rêvé.

Rutger choisit une place au fond, loin de la scène et des artistes, parce qu’ils « ne doivent pas nous déranger ». Je hoche la tête et m’assois.

Un speaker arrive sur scène. Il porte une fausse moustache violette et un smoking en queue-de-pie. Très théâtral, il annonce le début de la soirée et nous souhaite de passer un excellent moment. Sur sa peau noire sont collées des petites étoiles blanches qui reflètent la lumière des projecteurs.

J’attrape un amuse-bouche et le grignote pour faire taire ma faim. Rutger commande à boire, un dry martini, et je commande aussi un dry martini parce que je n’ai aucune idée de ce qu’ils proposent et je n’ose pas demander pour ne pas paraître ignorant. Rutger est ravi que nous ayons les mêmes goûts.

Un jeune type asiatique portant un chapeau melon noir arrive sur scène et commence à produire des formes diverses et variées avec une cigarette électronique. Je trouve ça vraiment joli, mais Rutger est perdu dans ses pensées et ignore totalement le spectacle. Il m’observe d’un air soucieux.

— Tu sais, commence-t-il alors que les applaudissements se taisent et qu’une troupe de clowns débarque, je suis un homme très intuitif. Je n’aime pas passer par quatre chemins, je vais de l’avant. Jusqu’à maintenant, ça a payé.

Mal à l’aise, j’opine du chef et avale une gorgée de martini. Rutger se penche en avant et plisse les sourcils, comme dans les films de cow-boys. Puis, voyant mon désarroi, il sourit et se redresse sur sa chaise en remettant en place un pan de sa chemise pourtant parfaitement droit. Une dizaine de minutes passent.

— Mon père était riche, beau et intelligent, annonce-t-il, me prenant au dépourvu. Il a tout construit par lui-même, seul. Il n’avait pas besoin qu’on l’aide. Son charisme et son incroyable chance suffisaient. Il a fait fortune malgré la piètre condition de ses parents. Il a gravi les échelons jusqu’à s’asseoir sur le trône. J’ai toujours voulu suivre ses pas.

Il soupire tristement. Les clowns commencent à se battre pour une histoire de nez volé et le public rit aux éclats.

— Qu’a fait ton père ? demande finalement Rutger sans la moindre gêne.

— Je ne l’ai pas connu, soufflé-je dans un haussement d’épaules. J’ai toujours vécu avec ma mère. Elle m’a éduqué, elle m’a protégé. Je ferais n’importe quoi pour elle.

— Et tu n’as jamais eu envie de prendre ton envol, de suivre ta propre voie ?

Rutger ne semble pas comprendre.

— Je dois la protéger, répliqué-je du tac au tac, un peu énervé.

Il doit remarquer mon agacement, parce qu’il dit « N’en parlons plus. »

Une magicienne fait apparaître et disparaître des CD. Elle les envoie en l’air et les rattrape en plein vol, d’une seule main, tout en multipliant les pirouettes. Elle pousse des « Ah ! » enjoués à chaque fois qu’elle réussit un enchaînement.

Rutger rapproche sa chaise de la mienne.

— Je peux t’aider, Arthur.

— Comment ?

Il se gratte le menton, comme s’il hésitait. Puis, soudain décidé, il assène :

— Je vois en toi un énorme potentiel. Je te l’ai déjà dit, non ?

Je ne sais pas quoi répondre.

— Quel potentiel ? Je n’ai pas de potentiel.

Il secoue la tête.

— Non, ne dis pas ça ! Écoute-moi bien : nous vivons dans un monde qui ne permet pas à chacun d’exprimer pleinement ses capacités. Nous avons tous en nous, ajoute-t-il en tapotant ma poitrine, des talents cachés. Et la société nous enlève l’opportunité de les révéler. Tu comprends, Arthur ? Tu as des talents cachés, je peux les voir, les ressentir.

— Mais… pourquoi la société ne veut pas qu’on exprime nos talents cachés ?

Il étire ses lèvres en un sourire angélique.

— Parce qu’elle a peur. Elle a peur des gens talentueux. Elle les enferme dans une coquille de banalité, de simplicité satisfaite, où ils deviennent des monsieur et des madame tout-le-monde. Comme des lions qu’on élève en cage pour jouer un pitoyable numéro de cirque. Arthur, sais-tu qui sont vraiment les lions ?

— Euh… les rois de la jungle ?

Il tape dans ses mains. À côté de nous, un moustachu l’imite par mimétisme avant de se rendre compte que le numéro n’est pas terminé.

— Les rois de la jungle, répète Rutger. Les lions sont les princes du monde des animaux ! Et toi, Arthur, tu es un lion.

Je le regarde sans comprendre.

— Je suis un lion ?

— Tu es un lion.

Je réfléchis à toute vitesse. Il a peut-être raison… Cela voudrait dire que depuis toutes ces années, je vis ma misérable vie, mène cette navrante routine, alors que je pourrais m’élever, comme les lions, comme Rutger. Sortir de ma cage. Me révéler au grand jour.

— Comment as-tu su ? interrogé-je, ébahi.

— Dès le premier coup d’œil. Tu as une sorte d’aura autour de toi, et à présent, elle brille de mille feux. Comme un phare dans la nuit.

— C’est incroyable !

Euphorique, je vide mon verre et claque des doigts pour que le serveur m’en amène un autre. Je me sens léger, joyeux. Mon cœur bat à toute vitesse, j’ai l’impression qu’une petite lumière s’est allumée dans ma poitrine. Et je sens que cette lumière peut m’amener loin, n’importe où, là où je le désire. Je n’ai qu’à demander. Je m’imagine à la place de Rutger, roulant dans une grosse cylindrée vers ma villa au bord de la Méditerranée, dans un jet privé au-dessus des Caraïbes, applaudi par une foule en délire et assailli par les crépitements des flashs des appareils photos.

— Mais… Comment vais-je faire ? Pour sortir de ma cage ?

Rutger sourit à pleines dents.

— J’ai une proposition à te faire…

À la limite de l’hystérie, je me penche vers lui pour mieux entendre sa voix.

— La femme qui possède ce théâtre, explique Rutger en criant presque, la milliardaire, est également un lion, une lionne. Elle fait partie des gens, qui, comme nous, ont des talents cachés, qui peuvent rendre le monde meilleur. Quand elle a découvert ses pouvoirs, elle s’est mise en tête de trouver les autres lions. Et grâce à sa colossale fortune, elle a créé une agence, une agence qui peut vous aider.

— Une agence ? répété-je, incrédule. Vraiment ?

— Oui, une d’agence ! Oh écoute, c’est tellement dingue ! J’ai l’impression d’avoir trouvé un diamant, une perle rare !

— Et où se trouve cette agence ?

— En Italie, sur la côte méditerranéenne. Un véritable paradis, tu verras.

Je songe soudain à Maman.

— Mais ma mère ? Je ne peux pas l’abandonner !

Rutger réfléchit quelques secondes, puis répond :

— Ça ne sera pas un problème. Je peux engager quelqu’un de confiance qui prendra soin d’elle. Ta formation achevée, tu la retrouveras. Et ta vie ne sera plus comme avant.

Je me mets à rêvasser. Je suis à l’avant d’un yacht somptueux, le visage frappé par les embruns et l’odeur de l’iode. Je suis un prince, aimé, adoré, vénéré.

Quand je reviens à la réalité, je vois à nouveau le visage de Rutger, qui sourit comme un enfant et je lui dis :

— Merci.

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