5.

7 minutes de lecture

L’avion se pose sur la piste de l’aéroport international de Rome à quatre heures de l’après-midi. Le vol m’a rendu malade. Rutger dit que je m’y habituerai.

— La première fois est toujours désagréable, explique-t-il pendant que je vide le verre de Coca offert par l’hôtesse de l’air, une jolie italienne à qui Rutger a donné son numéro. L’hôtesse a d’abord grimacé et s’est éloignée, rougissante. Puis elle est revenue et lui a expliqué avec regret qu’elle repartait le soir même. Rutger a dit « tant pis » et elle a paru déçue.

Un taxi nous prend à la sortie. Étrangement, Rutger semble connaître le conducteur, parce qu’il lui donne des tapes dans le dos en répétant trois fois son prénom, Angelo. Je ne pose pas de questions et admire le paysage qui défile pendant que Rutger parle en italien avec le chauffeur. À un moment, j’entends le mot « Roma » et je hoche la tête comme si j’avais tout compris.

Nous empruntons l’autoroute. Je surprends la mer entre deux collines. Une immense étendue qui reflète le soleil éclatant. Nous sommes au printemps, mais il fait déjà très chaud. Angelo est obligé de mettre la clim mais il se dégage une désagréable odeur de brûlé à l’intérieur et Rutger décide d’ouvrir les fenêtres. Bientôt, il se plaint parce qu’il aura des auréoles. Le porte-bonheur qui pend au rétroviseur – Jésus sur sa croix – semble me juger avec sévérité.

Après trois heures de route vers le sud, sous une chaleur de plus en plus intolérable, le taxi se gare dans un petit village isolé, devant un grand portail fermé. Rutger paye à Angelo le double de la somme demandée et ils s’embrassent à grand renforts de « Grazie mille ».

Nous nous retrouvons seuls dans la rue. Rutger s’avance et compose le code, d’une bonne douzaine de chiffres. Il m’explique qu’il a reçu une formation pour mémoriser les grands nombres.

— Et ça marche aussi pour les lettres, les cartes à jouer…

Le portail coulisse lentement, révélant un immense jardin fraîchement tondu et peuplé de palmiers et de pins. L’allée centrale mène à une immense bâtisse carrée et moderne.

Un dalmatien accourt en jappant, suivi d’un homme vêtu d’un long smoking. Le chien saute sur Rutger, très haut, et réussit à lui gratifier la joue d’un coup de langue affectueux. Rutger fronce les sourcils, contrarié, et s’essuie aussitôt le visage avec un mouchoir.

— Putain Bob, combien de fois je t’ai demandé d’attacher ce clebs quand je viens ? C’est plein de saletés, ces trucs-là !

Bob, l’homme en smoking, est une longue asperge chauve. Son regard m’évoque celui d’un saint-bernard dépressif.

— Je suis désolé, Monsieur, affecte-t-il. On ne vous attendait pas si tôt…

— C’est rien, c’est rien, s’agace Rutger. Referme le portail, tant que tu es là.

Bob attache une laisse autour du cou du chien et le tire loin de Rutger.

— Je déteste les chiens, m’explique ce dernier. Ce sont des animaux pathétiques.

Bob nous escorte jusqu’à l’entrée et tape un autre code qu’il fournit aussitôt à Rutger. Il le répète, fier de l’avoir retenu en une seule fois.

— Papa aussi mémorisait les nombres, déclare-t-il. Ça l’a aidé quand son compte a dépassé les neuf chiffres… Je pense que c’est héréditaire.

L’entrée est large, vaste, immense. Un Picasso – Guernica selon Rutger – s’étale sur toute la longueur du mur. Le sol est recouvert d’un tapis en fourrure synthétique bicolore. Tout est soit noir, soit blanc, parfois gris mais rarement. Un jeu de miroir reflète nos visages à l’infini. Rutger se regarde dedans et dit :

— Je suis l’Agent Smith.

Bob se force à sourire. Rutger ne le remarque pas et traverse une arche pour aller dans ce qui doit être le salon. Nous le suivons. Bob va chercher un flacon de gel sur la commode et en verse sur les mains tendues de Rutger, qui m’annonce être un hypocondriaque modéré.

Nous nous asseyons dans un patio transpercé par les rayons du soleil couchant. Bob nous sert à boire et Rutger lui dit qu’il adore son nouveau smoking, qu’il lui sied à merveille et qu’il entre parfaitement dans le thème bianco e nero de la maison. Puis il adopte un air sérieux :

— Arthur… commence-t-il, cherchant la suite de sa phrase.

Comme elle ne vient pas, il répète une autre fois mon prénom. S’ensuit un long silence pesant.

— Je veux que tu comprennes que ce ne sont pas des vacances, assène-t-il finalement. Tu es ici pour être formé parce que tu fais partie de l’élite. Madame Wu a beaucoup de travail, mais elle a accepté de se libérer demain pour te parler. Elle semblait très excitée, pour tout t’avouer. Je ne veux pas que tu la déçois.

— Je… je vais faire de mon mieux. Ce n’est pas facile…

— Je sais, coupe-t-il, un peu sèchement. Mais tu dois rester sur tes gardes. Des gens sont au courant, pour nos dons. Ils nous jalousent et ils nous espionnent peut-être, d’où l’important dispositif de sécurité à l’entrée.

— Des gens ? répété-je, abasourdi. Je ne comprends pas…

— Désormais, et pendant toute la durée de la formation, tu devras suivre les règles qui garantiront ta sécurité. Tu ne dois pas sortir sans mon autorisation explicite, ou celle de Madame Wu. Et tu dois toujours rester avec quelqu’un quand tu es à l’extérieur, que ce soit le jardin ou la plage. Tu comprends ?

— Oui, balbutié-je, mais qui sont ces gens qui nous espionnent ?

— De la vermine. Des vauriens. Des vautours. Il y a un an, ils ont agressé un de nos semblables. Depuis, nous faisons attention.

Il me reverse un verre et je hoche la tête avec compréhension, même si ça me paraît terrible. Je repense à Maman, qui doit m’attendre, là-bas…

— Je te rassure, ils ne savent rien de toi, ni de ta mère, fait Rutger comme s’il avait lu mes pensées. Et Madame Wu nous protège. Ici, tu es en sécurité.

Il se cale au fond de son fauteuil et sifflote un air, soudain perdu dans ses pensées. Sonne alors derrière nous le bruit de pieds nus foulant le sol. Rutger ne réagit pas. Je me retourne et aperçois une petite ouverture dérobée au fond du patio. Les rideaux de rondins s’écartent et une fille apparaît.

Mon regard se fige et je me liquéfie.

Elle est éblouissante. Son visage est celui d’un ange, son corps celui d’une déesse. Elle approche d’une démarche assurée. Elle ne porte qu’un châle rouge sang par-dessus son deux-pièces maculé de sel. Ses yeux aux reflets gris-vert me scrutent attentivement, me sondent, me mettent à nu. Je n’ose pas bouger.

— Ah ! s’exclame Rutger en se levant. Arthur, je te présente Maïa. Elle est… comme nous.

Il fait la bise à Maïa et Maïa me fait la bise. Sa joue est douce comme de la soie. Elle sent la mer et l’iode. Elle s’assoit et replace ses cheveux blond-châtains en arrière d’un geste très gracieux. Et elle me sourit.

Je déglutis, trop bruyamment, incapable de parler. Rutger remarque mon mutisme après quelques secondes et me ressert un verre. Je bois et le liquide me fait l’effet d’une décharge électrique, il me redonne des forces. Je pose le verre sur la table, un peu violemment. Je dis à Maïa qu’elle a de la chance d’habiter ici. Je la scrute, attendant sa réponse. J’ai peur d’avoir dit quelque chose de déplacé.

— Oh, il faut remercier Madame Wu. C’est grâce à elle que nous avons tout ça.

Elle fait un grand geste pour désigner la propriété. J’opine, en dodelinant un peu trop de la tête. Je me racle la gorge, gêné. Je vide mon verre, en priant pour que Rutger relance la conversation avec l’une de ses répliques. Mais il ne dit rien. Je suis obligé de parler.

— Je vais rester longtemps ici ? Enfin, ce n’est pas parce que je n’aime pas l’endroit, pas du tout, je l’adore en réalité, mais…

— Tout dépend de tes capacités, dit Maïa en sirotant son cocktail.

Mon verre s’est rempli à nouveau. Rutger m’explique que la formation dure en moyenne une semaine, parfois deux, rarement plus.

— Nous sommes des gens avec des facultés mentales exceptionnelles. Nous apprenons très vite. Finalement, on peut dire qu’on apprend à apprendre encore plus vite.

Il sourit. Maïa rit et je l’imite, par mimétisme. Rutger continue de parler de tout et de rien : Madame Wu organisera peut-être une sortie sur son yacht demain ou après-demain, ou dans une semaine ; il se plaint du nombre « abusé » de rencards qu’il a et promet de prendre de bonnes résolutions l’année prochaine, c’est à dire dans plus de sept mois ; il a failli prendre un coup de soleil en s’endormant sur un transat en Espagne – ou peut-être était-ce au Maroc – et à mesure qu’il continue sa litanie, sa voix passe au second plan, comme un brouhaha lointain, indistinct. Tout en avalant des gorgées de l’excellent cocktail qu’a servi Bob, je plaisante avec Maïa et elle semble très amusée, peut-être même me trouve-t-elle drôle. De plus en plus confiant, je lui raconte les anecdotes inavouables de mon enfance, de ma vie passée. À chaque fois, elle se tord de rire. Elle est très belle.

Au bout d’une heure, ou peut-être plus, Bob revient et murmure des mots à l’oreille de Rutger.

— Oh oh, fis-je en les pointant du doigt. Ils ont leurs petits secrets !

Maïa explose de rire et elle dit que j’ai trop bu. Elle a raison. Rutger paraît agacé. Il aide Maïa à se lever et elle lui dit qu’elle est trrrrrrès fatiguée. Je me lève à mon tour. La salle tangue comme un bateau en pleine tempête. Bob s’éloigne à mesure que je m’approche de lui. Je me cogne contre un mur. Bob vient à ma rescousse et s’envole au loin le rire de Maïa. J’embrasse Bob sur la joue et le remercie.

Bob m’amène dans une chambre à l’étage et m’étale sur le lit. Il éteint les lumières et ferme la porte.

Je me sens heureux. Mes rêves sont agités, peuplés d’individus étranges qui se chuchotent des secrrrrets, une main sur la bouche. Ils sont soucieux. Ils me regardent et me désignent du doigt. Ils disent : « C’est lui. »

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Luciferr ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0