6.

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J’émerge. Ma tête tourne affreusement et j’ai l’impression d’avoir dormi vingt heures d’affilées, ce qui est peut-être le cas. Mon ventre émet des bruits étranges et se distord comme si un concert de rock s’y déroulait. Je pousse un grognement et me demande si je rêve toujours.

Autour de moi : un grand lit avec mon corps tout habillé à l’intérieur ; une fenêtre à moitié ouverte dans laquelle le vent s’engouffre, gonflant d’air les rideaux rouges ; une sculpture africaine de femme enceinte avec un ventre si énorme qu’on dirait un ballon prêt à exploser ; un bichon maltais qui me regarde fixement, la langue pendante. Plus tard, je découvre avec stupeur que le bichon maltais est empalé.

Bob pénètre dans la chambre sans frapper. Il paraît agacé, il m’appelle « Monsieur ». Je me rappelle l’avoir embrassé hier. Il étale sur le lit un costume flambant neuf : chemise blanche et pantalon noir.

— Vous devrez être présentable lorsque Madame Wu arrivera.

Je hoche la tête.

— Le petit-déjeuner vous attend en bas. Rutger aussi.

Bob me regarde pendant une seconde, comme s’il attendait que je dise quelque chose, puis quitte la pièce d’une démarche très raide.

Je m’habille sous le regard insolent du bichon empalé et descends. J’entends des halètements qui proviennent du patio et, après une seconde d’hésitation, décide de m’y rendre.

Rutger soulève des haltères énormes. Il porte un débardeur très fin qui laisse apparaître ses muscles énormes et gonflés à bloc. Il effectue des flexions en soufflant comme un sanglier et fronce les sourcils. L’exercice a l’air très difficile.

— Je suis là.

Rutger produit un son qui ressemble plus à un rot qu’à un salut. Il pose ses haltères et essuie la transpiration sur son front. Il fait des gestes étranges avec ses bras, peut-être pour les étirer et attrape un verre de jus d’orange sur la table.

— Ah ! Bien dormi ?

— J’ai mal au crâne, mais je vais bien.

Il acquiesce, vaguement intéressé par ma réponse.

— Je vois que tu t’es fait beau…

Il tend un doigt vers ma chemise. Je hausse les épaules.

— Où est Maïa ?

— À la plage. Maïa est très plage, pour tout te dire.

J’extrais une chocolatine d’un petit panier en osier.

— Madame Wu arrive dans cinquante minutes, annonce-t-il en mordant dans l’emballage d’une pâte de fruit.

— Ah.

— C’est une femme très à cheval sur l’heure, explique-t-il en passant sa langue sur la pâte. Tu ne la verras jamais sans sa Rolex.

— Que va-t-elle me dire, au juste ?

Rutger sourit, très énigmatique :

— Ça, ça dépendra de son humeur. Et son humeur dépend de plein de choses : la forme des nuages dans le ciel, les fluctuations capricieuses de la bourse de Shanghai, sa séance de massage plantaire, le masseur et la couleur de ses chaussettes. Les siennes, pas celles du masseur. En attendant son arrivée, tu peux me regarder soulever des poids.

Trois quarts d’heure plus tard, un puissant grondement s’élève au-dessus de la villa. Rutger s’exclame « La voilà ! » et s’élance vers le jardin. Un hélicoptère survole la propriété. Rutger me désigne une plaque circulaire marquée d’un grand H à vingt mètres de nous, sur un espace dégagé.

— Il va se poser ! crie-t-il, fou de joie.

Le bruit des rotors brassant l’air est si assourdissant que je dois me boucher les oreilles. L’engin atterrit. Une femme, assez petite, la mine asiatique, en sort en courbant l’échine. Sa démarche dévie légèrement et Rutger s’élance pour l’aider. Ils échangent quelques mots.

En me voyant, Madame Wu tape dans les mains avec gaieté, comme si elle retrouvait un vieil ami. Elle se passe la langue sur les lèvres :

— Arthur ! C’est aujourd’hui que nous nous rencontrons !

Elle me serre dans les bras et me tapote le dos. Je suis un peu tendu, déstabilisé par tant de proximité. Elle me renifle l’épaule, telle une louve sentant sa portée.

— Allons dans mon bureau.

Le bureau de Madame Wu est un cube de deux étages de haut. Le mobilier se résume à un vaste plan de travail et quelques chaises. Une toile immense s’étale sur le mur. Elle est blanche, neutre, uniforme, hormis l’unique point noir en son centre. Madame Wu trottine vers le tableau et suspend son doigt à deux centimètres de la surface.

— Ce point noir n’est pas entièrement noir, Arthur. Si tu regardes en son centre, tu découvriras un point blanc de quelques millimètres. Et ce point blanc n’est pas blanc. Si tu prends un microscope, tu verras un point noir dans le point blanc. Et ainsi de suite. Le plus petit point, un point gris, symbole de l’union du noir et du blanc, mesure quelques nanomètres seulement ! Ainsi, tu dois te méfier des points blancs cachés dans les points noirs.

Je lui souris bêtement. Elle frappe dans ses mains. Je sursaute.

— Rutger m’a beaucoup parlé de toi, Arthur.

— C’est gentil de sa part…

— Non, pas gentil. Pragmatique.

Elle s’assoit sur la chaise et utilise la pompe pour la faire descendre d’un cran.

— Assez ri, décrète-t-elle en me jetant un regard soudain sérieux. Assieds-toi. Nous avons à parler de choses sérieuses, très sérieuses. Que t’a dit Rutger à propos de l’agence ?

— Il m’a expliqué qu’il s’agissait d’une sorte de centre de formation pour des individus… exceptionnels. Comme moi, apparemment…

— Assez ! me coupe-t-elle. Ne prononce plus jamais ce mot – apparemment – devant moi. Ici, il n’y a pas d’apparences, seulement des faits. Tu es exceptionnel.

— Pardon… je suis désolé… Rutger m’a expliqué que j’allais être formé. Que des gens nous voulaient du mal, aussi… Je n’ai pas tout compris.

Elle secoue la tête avec vigueur.

— Cela n’a pas d’importance. Il t’a seulement raconté ces choses pour t’amener jusqu’ici. La réalité dépasse de loin ton imagination.

Elle appuie sur un petit boîtier. Aussitôt, les rideaux électriques se ferment, nous plongeant dans le noir. Un vidéoprojecteur s’allume. La vidéo montre des hommes armés qui courent, une place emplie de touristes, des bruits de tirs et des cris.

— Les attentats de Rome ? demandé-je, étonné. C’était il y a quelques semaines…

— Exact. Ces images sont les vidéos officielles qui ont fait le tour du monde. Le 2 mai dernier, trois terroristes armés ouvraient le feu sur la Piazza San Pietro et causaient soixante-douze morts et plus de cent-vingt blessés. Les deux premiers sont abattus par la police. Le troisième… disparaît.

Elle mime un pouf avec ses mains.

— On sait très peu de choses à propos de ce qu’il s’est passé. Les principaux groupes islamistes ont aussitôt revendiqué l’attentat, mais nous n’avons aucune preuve de leur implication. Les deux assaillants abattus étaient italiens et n’ont jamais quitté le territoire. Le troisième n’a pas pu être clairement identifié.

Je me tortille sur mon fauteuil, perplexe :

— Je ne suis pas sûr de bien comprendre le rapport avec cette agence…

— Nous y venons, nous y venons, promet-elle. Cette agence possède des centaines de membres à travers le monde et des tas de contacts hauts-placés. Ce qui nous a permis de mener notre propre enquête après la découverte de plusieurs détails compromettants.

— Quels détails compromettants ?

— Le jour même, commence-t-elle en conférant un ton grave à sa voix, quatre prétendus diplomates chinois arrivaient à Rome. Ils logeaient dans un hôtel se trouvant… dans la même rue où disparaît le troisième assaillant. Nous avons des sources sûres affirmant qu’un représentant italien avait proposé à ces mêmes diplomates une visite de Rome durant la matinée, visite se terminant par le Vatican. À la fin de la visite, les diplomates chinois ont prétexté une urgence et sont rentrés dans leur hôtel. Au même moment, un carnage avait lieu à quelques quartiers de là…

J’essaie d’assimiler les informations.

— Mais que sont-ils devenus, ces diplomates ?

— Ils sont repartis le soir même dans leur jet privé. Mais sur une vidéo tournée en cachette, on constate que ce sont cinq hommes qui gravissent la passerelle, et non pas quatre comme pour leur arrivée. Malheureusement, la faible portée du zoom ne nous permet pas d’identifier le cinquième.

Mes mains sont moites. Je tremble presque sous l’effet de la révélation.

— Cela voudrait dire que les faux diplomates seraient liés à l’attaque ?

Madame Wu acquiesce gravement.

— C’est ce que nous pensons, en effet. Il s’agit certainement d’un réseau important, couvrant plusieurs pays. Ils ont les capacités d’organiser des attaques de grande ampleur et nous sommes persuadés qu’il ne s’agit là que d’un coup d’essai…

— Et quel est le rôle exact de l’agence, dans cette histoire ?

— Nous nous renseignons. Nous récoltons les preuves, nous interrogeons des sources, nous plaçons des enquêteurs sur place. Nous regroupons nos savoirs. Nous agissons seuls, bien entendu. Les gouvernements pourraient nous mettre des bâtons dans les roues, s’ils savaient. Voire nous démanteler. Tu comprends maintenant pourquoi tout ceci te paraissais trouble ? Je voulais m’assurer que tu étais un individu de confiance. Maintenant tu sais. Alors je te demande ceci : Pouvons-nous compter sur toi ?

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