7.

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Les quatre murs du Bloc m’entourent de leurs ténèbres. Je ne discerne plus rien d’autre que le voyant rouge qui clignote faiblement au-dessus de la porte verrouillée, tel un vieillard à l’agonie. Malgré mon appréhension, j’avance de quelques pas et me tiens prêt.

J’attends le début de l’exercice mais il ne se passe rien.

J’attends pendant trente secondes, une minute, cinq minutes. J’avale ma salive.

Le voyant rouge s’éteint brusquement. Ce simple changement d’environnement me pétrifie. Tous mes sens sont aux aguets. Mes yeux hument l’obscurité, mes oreilles fixent le silence, mes narines écoutent l’odeur de la peur qui se répand autour de moi.

Au fond de la salle, un son. Le grincement hideux d’une craie griffant une ardoise. Je sursaute. Le son s’amplifie. Il me cerne. Une fenêtre claque, le vent s’infiltre. J’entends des oiseaux, des corbeaux, qui fondent sur moi, qui crachent, qui sifflent, qui hurlent. Je m’accroupis, terrifié. Mais ce ne sont que des enregistrements dans une boite, destinés à m’effrayer. Ça fait partie de l’exercice. Je ne dois pas avoir peur.

Une puanteur de charogne envahit la pièce alors que les corbeaux disparaissent de là d’où ils sont venus. Je plisse mon nez. Je respire par la bouche mais même ici, la fétidité tente d’entrer. Elle agresse ma langue, mon palais. Je crache. Goût de merde. J’ai l’impression d’être dans un champ de cadavres en décomposition.

Un ventilateur me souffle son haleine au visage, évacue les relents. Des pas approchants résonnent. Je sens le sol trembler un peu plus à chaque fois. Instinctivement, je recule.

Une musique assourdissante monte crescendo, accroît ma tension. Les veines s’excitent sur ma tempe. Je sens la sueur perler de mes cheveux trempés. La chose approche de moi.

Un grand boum retentit, tout proche. Une lumière blanche s’allume et j’aperçois brièvement un démon, immense, avec de longues cornes et des iris transpercées de rouge, un rouge sanguin et inhumain. Je pousse un cri et recule, recule, jusqu’à percuter un mur. La lumière s’éteint, me replonge dans un noir total. Elle se rallume une fraction de seconde, mais le démon a disparu.

La Voix retentit et fait trembler les murs.

— Arthur ! Concentre-toi !

Un couinement aigu transperce le silence. Je manque de m’étouffer.

— Arthur, insiste la Voix. Concentre-toi. C’est un exercice. Si tu refuses d’accomplir la mission, tu échoues. Tu as compris ?

— Il y a quelque chose ! crié-je. Attendez ! Devant moi…

Une créature titanesque me fonce dessus, son visage cyclopéen éclairé par un projecteur rouge. Il brandit une hache à double tranchant.

Je hurle, je couine.

— Attendez ! Ça fait partie de l’exercice ? Je ne veux p…

Le sol s’ouvre sous mes pieds. Je tombe dans un sous-sol à peine éclairé, envahi par la saleté et par de fortes émanations d’urine. La trappe se referme et j’entends le cyclope taper dessus comme un enragé.

Je frappe le mur du plat de la main, haletant :

— J’ai vu son œil cligner, c’était un vrai œil ! Je vous dis que ce truc était réel ! Hé ! Il y a quelqu’un ?

Le monstre commence à donner des coups de hache sur la trappe. Le bois craque. Une fente apparaît.

— Putain, aidez-moi !

La Voix assène :

— L’exercice n’est pas terminé, Arthur. Tu dois réussir ta mission.

— Mais bordel, il y a un géant qui veut me décapiter ! Faites-moi sortir de là !

— Inspire, dit la Voix. Expire. Souffle.

J’inspire et j’expire et je souffle mais ma poitrine me fait si mal que j’ai l’impression qu’on enfonce une aiguille dans mes poumons.

— Tu es lucide, Arthur, insiste la Voix. Répète-le. Tu es lucide.

— Je suis lucide. Je suis lucide.

— Bien. Maintenant, regarde autour de toi. Que vois-tu ?

Je m’exécute en vitesse. Au-dessus de moi, la hache du titan transperce la trappe dans un horrible bruit de bois fêlé.

— Je suis dans une petite pièce mal éclairée. Et au fond… Il y a une porte !

— Bien. Cours vers la porte et refermes-la derrière toi. Le blindage stoppera ton ennemi.

Un bras énorme et poilu plonge entre les lattes et commence à arracher des pans entiers de la trappe. Le monstre rugit. Je m’élance vers la porte, faisant taire les élancements dans ma poitrine. Je tourne la poignée et ouvre. Une nouvelle salle. Je referme la porte. Une grande masse s’écrase de l’autre côté, déforme le métal.

— Je suis lucide, répété-je en boucle. Je suis lucide.

— Bien, dit la Voix. Maintenant, tu dois suivre mes instructions sans poser de questions. C’est essentiel pour le succès de ta mission.

Deux cubes transparents sont installés en face de moi. Une dizaine de rongeurs se trouvent dans le premier. Le second ne compte qu’une petite souris blanche. Un bouton rouge est disposé devant.

— À genoux, ordonne la Voix d’un ton autoritaire.

Je m’exécute.

— Bien. Debout.

Je me relève. La Voix poursuit ses directives, comme un métronome enragé :

— Saute. Bien. Penche-toi. Bien. Allonge-toi. Bien. Relève-toi. Bien. Tire la langue. Bien. Retiens tes bras en l’air pendant dix secondes. Dix secondes. Bien.

Les rongeurs me regardent sans comprendre. Le groupe de dix se chamaille et s’amuse. La souris blanche reste figée. J’ai l’impression qu’elle tremble.

— Tu es une chèvre. Imite la chèvre.

Je fronce les sourcils, perplexe, et fais mine de ne pas avoir entendu.

— Tu es une chèvre, insiste la Voix. Imite la chèvre.

Je produis un son enroué.

— Tu es une chèvre. Imite la chèvre. Dernier essai.

Je suis une chèvre. Je bêle.

— Bien. Dernier exercice. Approche-toi des deux cubes.

Je fais quelques pas vers les rongeurs, qui se mettent à couiner. Ils s’éloignent de moi, terrorisés.

— Pourquoi ont-ils peur ? demandé-je, soudain inquiet.

— Les souris sont des animaux intelligents, Arthur. Écoute-moi bien à présent. Dans soixante secondes exactement, une vanne va s’ouvrir. L’eau va s’engouffrer dans le second cube et noyer les dix rongeurs. Leur mort est certaine et inévitable. Seule la petite souris blanche survivra.

— Je… je ne comprends pas, bafouillé-je alors que le compte à rebours commence à défiler dans ma tête.

— Mais tu peux les sauver, Arthur. Tu peux les sauver. Tu as vu le bouton rouge devant les bocaux. Une simple pression du doigt délivrera une impulsion électrique qui traversera les deux bocaux. Cette impulsion empêchera l’ouverture de la vanne et sauvera les dix souris. En revanche, elle enverra une décharge mortelle à celle du premier bocal et la tuera… d’un seul coup. Trente secondes.

Les souris s’excitent, elles se tournent autour, elles grattent la vitre avec frénésie. Je vois leurs petits yeux désespérés, leur museau affolé.

— Mais… pourquoi ?

Je plante mes ongles dans la paume de ma main, réfléchissant à toute vitesse. Le choix est simple. Appuyer sur le bouton. Sacrifier un individu pour sauver un peuple. Mais la souris blanche m’observe, me supplie…

— Je… Je n’y arrive pas !

— Quinze secondes. Quatorze…

Les animaux se mettent à pousser des cris épouvantés. Leurs yeux hagards luisent dans la semi-obscurité. Ils commencent à s’attaquer, à se donner des coups de dents. Ils sentent la mort approcher.

— Que leur avez-vous fait ? demandé-je en tremblant. Comment peuvent-ils savoir ?

— Huit… sept…

La souris blanche ne bouge plus. Je la regarde comme une vieille amie. Je ne peux pas.

— Quatre… trois…

Elles vont se noyer. L’eau va pénétrer dans leurs poumons, les étouffer. Elles ouvriront la bouche, cherchant vainement un air qui ne viendra plus. Elles suffoqueront.

— Deux…

— Non !

J’enfonce le bouton de toute mes forces.

Un grincement sonore retentit. Le cube est transpercé d’un flash lumineux. La souris se cambre quand le courant passe en elle. Elle remue des pattes, secouée de violents spasmes. La mort arrive par décharges successives, douloureuses mais suffisamment brèves pour faire durer l’agonie. Elle hurle. Ses congénères l’observent en silence. Une demi-douzaine de décharges s’ajoutent à l’addition. La septième l’achève. Les huitièmes et neuvièmes anéantissent son corps mou.

J’ai devant moi une souris carbonisée, un bout de viande noir et sec. Je me plie en deux et vomis.

— Bien, conclut la Voix. Très bien. L’exercice est terminé.

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