9.

8 minutes de lecture

Sur le yacht de Madame Wu, on lève une coupe de champagne à la santé de l’agence, on rit très fort pour marquer son importance et on parle à tout le monde, même à ceux qu’on n’aime pas parce qu’on ne veut surtout pas avoir de problèmes maintenant. Parmi les invités : des proches de Madame Wu, des amis, des collaborateurs, des futurs amis et collaborateurs, des chefs d’entreprises, des directeurs d’agence de presses, des investisseurs, des multimillionnaires, de riches héritiers…

Rutger m’a donné une boite de Xanax. Il a mis une chemise blanche déboutonnée pour qu’on puisse admirer ses pectoraux et un slip de bain ultra-moulant pour secourir ceux qui tomberont à l’eau.

— Je ne veux pas mouiller mon caleçon, dit-il.

À l’avant du bateau, les enceintes crachent une musique électro assourdissante et des projecteurs éclairent nos visages d’une lumière rose fuchsia. Les gens bavardent en italien et en anglais, formant des petits cercles intimes. Rutger semble connaître à peu près tout le monde : il distribue des tapes amicales, des poignées de main, des baisers et tous sont heureux de le voir. Ils lui demandent des nouvelles et blaguent sans aucune gêne, comme à un vieux copain d’enfance. Certains me jettent des regards en coin. Ils se demandent qui est ce drôle de gars qui suit Rutger comme un toutou fidèle à son maître. Rutger n’a pas honte de me présenter à eux, même quand ils ne font pas mine de s’intéresser à moi.

— Ne vous fiez pas à sa tête, c’est un type vraiment bien…

Une dame accoutrée d’un manteau à plumes essaie de me parler dans un français douteux. Elle prend le même ton que si elle s’adressait à un petit garçon qui a perdu sa maman :

— Tu aimes bien ce… endroit ?

— Oh oui, il l’adore, répond Rutger en passant son bras autour de mes épaules. N’est-ce pas Arthur ?

— Oui… c’est vraiment magnifique.

— Oh magnifique ! répète la dame en gloussant.

Je fronce les sourcils et veux dire quelque chose mais elle a déjà détourné le regard.

— Arthur !

Je sursaute, étonné que quelqu’un connaisse mon nom et cherche dans la foule la provenance de la voix. J’aperçois alors Maïa qui se fraie un chemin en tenant en l’air sa coupe de champagne.

— Je suis là, crié-je en secouant la main, geste inutile et ridicule étant donné qu’elle sait déjà où je me trouve.

Quand elle arrive à côté de moi, elle me sourit et boit une gorgée dans sa coupe, apparemment satisfaite de se trouver ici. Rutger reste plongé dans sa discussion avec la dame à la fourrure et ne remarque pas sa présence.

— On ne s’est pas revus, depuis hier…, dit Maïa en faisant une moue boudeuse.

— Je devais passer les épreuves. Tu sais, pour être accepté dans l’agence.

Elle acquiesce et semble me pardonner. Son parfum me plonge dans un état de joie indescriptible. Elle me demande des détails sur les exercices et je lui raconte tout, en omettant cependant l’histoire du cyclope.

— C’était assez… déroutant.

Elle se met à rire et me prend le bras en chuchotant :

— On a tous subi ça… Madame Wu doit avoir des fantasmes fantaisistes pour fabriquer des farces pareilles…

Nous continuons à parler de tout et de rien. Le monde extérieur ne semble plus exister. Un serveur nous offre des coupes et je reconnais vaguement le crâne chauve de Bob. Maïa trouve que Bob est un type exceptionnel. Elle guette ma réaction mais je ne dis rien, parce qu’il est la seule personne pour qui je ne peux éprouver de jalousie ici. Bob n’est pas un lion, Bob ne sait pas rugir.

— Il est où le bleu ? s’exclame soudain quelqu’un avec un fort accent sicilien.

Tout le monde se retourne vers le petit bonhomme qui se tient fièrement dans l’embrasure de la porte. Son ventre grassouillet et poilu dépasse de sa chemise comme s’il voulait prendre l’air et il porte des lunettes de soleil alors qu’il fait nuit. Maïa grimace. Rutger lève la main et crie en retour :

— Il est là ! Il se cache !

Le Sicilien relève ses lunettes pour mieux m’apercevoir. Un sourire s’étire sur ses lèvres et il approche d’une démarche emphatique. Arrivé à côté de nous, il porte à nouveau ses lunettes à son front et me fixe de ses yeux de faucon. Après quelques secondes, je détourne le regard, mal à l’aise. Mais il continue de me scruter, sans un mot, méchamment. Les conversations autour de nous cessent. Tous guettent, avec crainte, la réaction du Sicilien. J’émets un rire nerveux, me gratte le bras, racle ma gorge et jette un regard faussement amusé à Rutger. Mais Rutger ne rit pas. J’ai sûrement dit quelque chose de mal… Je pince mes lèvres et cherche une réplique amusante pour détendre l’atmosphère quand soudain, le Sicilien éclate d’un rire tonitruant et me frappe le dos.

— Je l’ai bien eu celui-là ! braille-t-il.

Rutger lui donne une petite tape sur la joue en riant également. Maïa se détend et j’essaie de les imiter, sans y parvenir. Je me sens humilié.

— Arthur, annonce Rutger sur un ton pompeux, je te présente Mario Stulu, vieil ami de Madame Wu et fidèle allié de l’agence.

— Comment ça vieil ami ? Tu me prends pour un pépé, hé ? Mais regarde ça, un peu ! s’emporte l’intéressé en frappant son ventre comme un gorille. C’est plein de vitalité, de fraîcheur !

Ils émettent un rire sonore. Stulu dérobe la coupe de champagne des mains de Maïa et la vide d’un trait avant de la lui restituer.

— Merci mademoiselle.

Maïa fait un sourire exagéré signifiant qu’elle ne trouve pas ça drôle du tout et remet la coupe au premier serveur qui passe. Stulu ne semble pas remarquer son agacement et commence à raconter des histoires, en passant constamment du français à l’italien. À un moment, il plonge la main dans son short de bain.

— J’ai la bite qui veut voir du monde, lance-t-il en guise d’explication.

Rutger se tord de rire et Maïa hausse les sourcils d’un air exaspéré. Stulu nous propose une séance baignade et trempe un pied dans le jacuzzi qui vient tout juste d’être libéré.

— Un peu fraîche ce soir, blague-t-il en enlevant sa chemise.

Nous retirons également nos survêtements et tout à coup, je me sens complètement grotesque à côté de Rutger. Tous les muscles de son corps ressortent et sont si parfaits qu’on jurerait qu’il s’agit là d’une création divine. Je m’exécute néanmoins, conscient de mes bras de poulet et de mon physique de gringalet. Heureusement, la faible luminosité masque le contraste du bronzage entre mes bras et mon torse. Maïa me jette un regard amusé en coin mais ne dit rien ; Stulu place son dos contre un jet de bulles et pousse un soupir exagéré ; Rutger s’étire comme s’il s’apprêtait à réaliser une figure acrobatique.

— Venez mes petits ! minaude Stulu en donnant une claque sur les fesses de Maïa.

Elle sursaute et se retourne vers lui pour lui administrer une monumentale gifle. Nous nous figeons.

Le rire de Stulu se mue en un ricanement mauvais. Il porte la main à sa joue. Son autre main enserre sa coupe de champagne, menaçante, rageuse. Ses doigts sont secoués de tremblements furieux. Il la foudroie du regard, mais elle lui tient tête, droite et fière.

Le silence s’aplatit tout autour de nous. Les serveurs qui s’apprêtaient à lâcher les lanternes chinoises en l’air attendent. Le temps semble se figer. Quelqu’un baisse le volume de la musique. Une fille glousse nerveusement. Seul demeure le bruit des vagues et des mouettes.

Stulu sert les dents mais Maïa ne cède toujours pas.

Il se lève d’un bon et jette son verre qui s’écrase sur le sol en explosant en mille morceaux. Il tend un doigt menaçant vers son adversaire. Ses yeux lancent des éclairs.

— Espèce d’idiote, tu t’imagines que tu peux t’attaquer à moi ? Tu ne sais pas qui je suis, hein ? Non tu ne sais pas ! J’ai l’argent, moi ! J’ai le pouvoir ! Je peux te faire ce que je veux, quand je veux ! Si je veux te faire mal, j’ai qu’à claquer des doigts ! Alors que toi, pauvre bécasse, tu n’es rien !

Il ramasse sa chemise et quitte le jacuzzi en bombant le torse.

— Un jour, sale petite pute, ajoute-t-il sans se retourner, tu entendras parler de moi ! Tu sauras qui est Mario Stulu !

Il disparaît. Le silence se prolonge pendant de longues secondes. Maïa regarde fixement la porte par laquelle Stulu est parti, comme s’il pouvait revenir à tout instant. Elle semble ruminer de sombres répliques et finit par murmurer :

— Abruti.

— Tu n’aurais pas dû réagir comme ça, s’alarme Rutger en secouant la tête. Ce type est un taré.

— Je n’aurais pas dû réagir comme ça ? répète Maïa, hors d’elle. Oh, bien sûr, je suis inconsciente ! J’aurais dû sourire comme une cruche et lui tendre l’autre fesse, c’est ça ?

Rutger hausse un sourcil. Il n’a pas l’habitude qu’on lui tienne tête…

— C’était un ami de Madame Wu…, fait-il d’un air agacé.

— Madame Wu se fera d’autres amis, rétorque Maïa en se rhabillant.

Un hors-bord arrive et s’en va, emportant le Sicilien et sa colère loin d’ici. La musique repart et petit à petit, les conversations reprennent. Les gens boivent, oublient l’incident, mais certains continuent d’épier Maïa comme une criminelle, avec cet air de elle a osé.

Je m’approche d’elle en silence. Elle est appuyée sur la rambarde et regarde tristement les vaguelettes s’écraser contre la coque du bateau. Au début, je suis persuadé qu’elle n’a pas remarqué pas ma présence mais après quelques minutes, elle murmure sans quitter l’eau des yeux :

— Les apparences sont trompeuses, n’est-ce pas ?

Je ne réponds rien. Je ne sais pas quoi dire.

— Je… je suis désolée pour toi, ajoute-t-elle. Sincèrement. Il y a des fois où… j’aurais aimé garder ma vie d’avant. Mais c’est trop tard.

Elle continue à marmonner des mots que je n’entends pas et qui se perdent dans l’eau. Les vagues aspirent ses secrets et les emportent loin de là, dans les profondeurs de l’océan. Je repense au cyclope, au cadavre de la souris, je repense à tout ce qu’il m’est arrivé depuis quelques jours et pendant un instant, un tout petit instant, je me dis qu’elle a peut-être raison.

Des feux d’artifice éclatent sur la plage. Le ciel s’illumine d’explosions bariolées, de fontaines pétillantes et de fusées extravagantes. Le bruit, assourdissant, me bouche les tympans. Puis l’odeur acre de la fumée se répand parmi nous.

Rutger a sauté à l’eau. Il nage vers une femme qui flotte au loin. Il la rejoint et l’attrape sous les aisselles. Il la soulève en l’air, perplexe.

C’est un mannequin en plastique.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Luciferr ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0