10.1

5 minutes de lecture

Je dors d’un sommeil de plomb quand les voix s’élèvent. Simples murmures lointains au début, elles se muent progressivement en cris suffisamment forts pour me tirer de mes rêves. En ouvrant les yeux, je sursaute : mon plafond est balayé par des jets de lumière perçante. Il y a des intrus dans le jardin.

Je me mets à quatre pattes pour ne pas me faire voir et m’approche de la fenêtre le plus silencieusement possible. Après m’être accroupi, je jette un dangereux coup d’œil vers l’extérieur et aperçois un homme qui trottine fièrement au milieu de l’allée. Avec sa torche, il s’amuse à éclairer les murs de la maison. Il sifflote un air allègre.

La porte d’entrée claque violemment. Bob apparaît dans mon champ de vision. Il court vers l’indésirable. Il a l’air furieux, ce qui se devine facilement à cause du fusil qu’il serre entre ses mains. Il clame quelques mots en italien, puis en français :

— Vous êtes dans une propriété privé !

L’homme – je ne vois pas son visage – ne réagit pas. Il poursuit sa route, imperturbable.

— N’avancez plus ! ordonne fermement Bob.

Ils arrivent à dix pas l’un de l’autre. Bob s’arrête et met en joue l’inconnu.

— Je vais être obligé de tirer !

— Dommage, rétorque l’autre, arrogant.

Un coup de feu retentit soudain. Une kyrielle d’oiseaux prend son envol, effrayée par le bruit. Bob s’écroule à terre, touché à la tête, le visage figé en une expression de surprise. Une gerbe de sang gicle de son front.

— Ouïe ! s’amuse l’inconnu en reprenant sa marche.

Il enjambe le cadavre de Bob et se retourne en levant haut la main droite en signe de ralliement :

— Venez ! Allez !

D’autres hommes surgissent de partout. Ils sortent d’un buisson, ils émergent derrière un épais tronc d’arbre, ils sautent par-delà une bute de terre. Mitraillette en bandoulière, ils se ruent derrière leur chef vers la propriété dans un silence de mort.

Conscient du danger imminent, j’enfile par-dessus mon pyjama quelques effets qui traînaient par terre. Dans le couloir, des bruits de pas retentissent. Quelqu’un arrive. Ma porte s’ouvre en grand. Je recule d’un pas et me barre le visage d’une main.

Rutger apparaît, les traits tendus. Il jette un regard vers la fenêtre et constate le corps sans vie de Bob. Il hoche la tête. Il a compris.

— Suis-moi, ordonne-t-il.

— Et Maïa ? Où est-elle ?

Son visage se décompose. Il hésite une seconde, puis :

— Elle sait se débrouiller. Nous avons d’autres priorités.

Je veux protester, mais il est déjà parti. Je le suis en courant vers la chambre de Madame Wu, à l’autre extrémité de la villa. J’entends vaguement des cris précipités, des instructions lancées à la volée, des vitres brisées, des tables renversées. Des chaussures martèlent les marches de l’escalier. Ils nous ont repéré. Ils arrivent.

Nous arrivons devant la chambre de Madame Wu. Rutger tambourine la porte avec son poing. Elle est fermée à clé. Il crie, il lui conjure de se réveiller, de nous laisser entrer.

— S’il vous plaît ! Ils sont juste là !

Quelqu’un accourt dans le couloir. Un tournant et ils nous repérerons. Je suis tétanisé.

Madame Wu ouvre la porte. Elle nous fait entrer. Elle est en robe de chambre et elle semble fatiguée. Rutger claque la porte derrière nous avant de la verrouiller à double tour.

— Ils sont partout, explique-t-il. Il faut fuir.

Madame Wu acquiesce. Malgré l’urgence de la situation, elle ne semble pas angoissée outre-mesure. Elle nous désigne une porte dérobée au fond de la chambre. Une sortie de secours. Peut-être un moyen de s’en sortir.

Nous nous ruons vers l’issue. Dans le couloir, des hommes aboient et s’échangent des propos inaudibles. Ils tournent la poignée, ils frappent, ils s’énervent. Ils font feu au travers de la porte, dans l’espoir de toucher quelqu’un. Les balles s’écrasent dans la chambre, loin de nous, mais le bruit du plomb pénétrant le mur me terrifie.

— Ils ne seront pas ralentis longtemps, dit Madame Wu en nous guidant dans un petit escalier éclairé par de vieux néons grésillants.

Nous arrivons dans un garage un peu miteux. Des outils sont rangés un peu partout, une vieille ampoule pend au plafond, le sol en béton est couvert d’essence et de poussière. Rutger s’élance vers l’Audi garée contre le mur, à côté d’une remorque remplie de vieilleries. Madame Wu monte à l’arrière, machinalement. À la voir faire, on parierait que ce n’est pas la première fois qu’elle subit ce genre de situation extrême.

— Bloque le passage ! me hurle Rutger en prenant place derrière le volant.

J’attrape une chaise, une vieillerie à l’assise en osier, et la passe sous la poignée. Ce ne sera sûrement pas suffisant mais c’est mieux que rien. De l’autre côté, nos poursuivants dévalent les escaliers en trombe. Le portail automatique coulisse en crissant. Rutger fait rugir le moteur. Je pique un sprint et saute sur le siège passager. Le portail est presque entièrement ouvert. Les méchants beuglent des directives. Rutger accélère à fond et pendant un instant, j’ai peur que le haut de la voiture écorche le battant, que nous nous retrouvions bloqués, à la merci de ces tueurs.

La voiture passe de justesse.

Dans le garage, une explosion. Un boum assourdissant. La porte et la chaise en osier qui la bloquait sont pulvérisées, libérant le passage. Le portail se tord sous le souffle du déchaînement. Le métal froissé forme une sorte de sourire diabolique.

Trois types armés de semi-automatiques sortent de la fumée. Ils lèvent leurs armes dans notre direction et font feu.

— Couché ! aboie Rutger.

Une balle s’écrase sur la vitre arrière, dessine un flocon sur le blindage. D’autres éclats perlent tout autour. Les pneus crissent quand la voiture prend un virage serré. Nous quittons la propriété. Une odeur de brûlé envahit l’habitacle. Le moteur vient de sortir de sa longue transe. Rutger reste concentré sur la route. Il serre les dents et jette des regards méfiants aux rétroviseurs. La nuit rend la tâche plus ardue.

Un kilomètre plus loin, trois Jeeps aux vitres teintées sont garées sur le bord de la route. Rutger plisse les yeux mais ne cherche pas à ralentir. Un homme armé apparaît devant nous. Son visage illuminé par les phares se décompose. Rutger lui fonce dessus à plus de cent à l’heure. L’homme fait un bond sur le côté au dernier moment. Nous le percutons. Le rétroviseur s’enfonce dans ses côtes et je suis certain d’avoir entendu l’horrible crac des os brisés. Son corps décolle et s’écrase sur la route comme un pantin désarticulé.

Je me retourne et le vois rétrécir à mesure que nous nous éloignons de lui. Madame Wu me considère sans un mot.

— Ils ont attrapé Maïa ? fis-je en réalisant ce qu’il vient de se passer.

Elle ne répond pas.

— Elle ne pourra pas s’échapper, n’est-ce pas ? insisté-je.

— On ne pouvait rien pour elle, rétorque Rutger avec gravité. C’était ça ou mourir.

(à suivre...)

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Luciferr ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0