10.2

6 minutes de lecture

Le paysage défile à toute vitesse. Je rumine ma colère, amer. Nous l’avons abandonné aux mains de ces assassins. Ils vont la ramener avec eux, ils vont la torturer, ils vont la violer. Et ils finiront tôt ou tard par la tuer. Comme avec Bob, d’une balle dans la tête…

— C’est le prix à payer lorsque nous faisons le bien, déclare Madame Wu.

Elle pose ses mains sur ses genoux et ses prunelles se perdent dans le paysage. Rutger ne dit plus rien. Il épie les alentours comme si à tout moment, ils pouvaient ressurgir.

— Qui a fait ça ? demandé-je finalement.

— Stulu, assène Madame Wu avec rudesse. C’est un traître. Il a rejoint l’autre camp.

— Quel autre camp ?

Madame Wu soupire.

— Le camp des méchants. Le camp de ceux qui ont commis les attaques de Rome. Le camp des faux diplomates chinois. Le camp des complotistes, des tueurs, des terroristes…

Rutger secoue la tête en signe de dénégation :

— Pourquoi aurait-il fait un truc pareil ? Je veux dire, Maïa l’a humilié, certes, mais ce n’est pas une raison suffisante pour expliquer… tout ce déchaînement de violence. Il a tué Bob, bordel ! Alors même qu’il avait signé plusieurs contrats juteux avec l’agence. Pourquoi tout foutre en l’air à cause d’une misérable petite gifle ?

— Stulu est le genre d’homme dont l’égo surpasse les motivations financières, marmonne Madame Wu avec colère. C’est un sanguin, un impulsif. Il veut nous faire payer – à tous – le prix de cet affront. C’est pour ça qu’il fera tout pour nous empêcher de fuir. Il veut gagner ce combat, c’est sa crédibilité qui est en jeu.

La voiture fonce aveuglément sur la petite route qui rétrécit et s’assombrit un peu plus à chaque kilomètre. Rutger garde les mains solidement agrippées au volant. Il prend les virages à pleine vitesse sans se soucier de ce qui peut se trouver derrière. Les arbres resserrent leur étau, semblant toujours plus grands et plus hauts. Leurs troncs laissent filtrer la faible lumière de la lune par intermittence.

Alors que nous arrivons sur un plateau dégagé, je remarque les deux yeux blancs d’un véhicule approchant sur une route parallèle, à plusieurs centaines de mètres de nous.

— Rutger, soufflé-je sans rien ajouter de plus.

— J’ai vu, répond-il en accélérant. Les deux routes se rejoignent un peu plus loin, ils veulent nous intercepter là-bas. Mais nous y serons avant eux.

Leur véhicule disparaît derrière un relief. Je fixe sur la carte du tableau de bord le point de l’intersection qui s’approche en clignotant. Encore trois virages et nous y serons.

— Et s’ils accélèrent ? fis-je en paniquant. On fait quoi s’ils accélèrent ?

— Je vais plus vite qu’eux, m’assure Rutger, les traits tirés. Fais moi confiance.

Jusqu’à présent parfaitement calme, Madame Wu commence à respirer bruyamment. L’angoisse ride son front.

Après un dernier virage, nous repérons la cime d’une colline, vers laquelle la route s’étire en serpentin. Rutger enfonce l’accélérateur et nous bondissons.

J’entends un bruit de moteur. C’est impossible, pourtant… Rutger a affirmé qu’il était plus rapide. Sûrement mon imagination qui me joue des tours… Nous sommes presque en haut. Plus que quelques mètres…

Un énorme 4x4 jaillit juste devant nous. Il survole littéralement le sol, mu par une vitesse prodigieuse. Ses pleins phares projettent leur lumière immaculée dans l’habitacle. Je pousse un hurlement. Rutger braque les roues ; la voiture part en vrille.

Trop tard.

Le monstre nous percute de plein fouet. Un immense choc… Ma tête plaquée contre le dossier du siège… Un craquement, un rugissement. Les vitres volent en mille morceaux, la tôle est broyée. Les lumières s’agitent dans tous les sens. La voiture décolle. Un tonneau… Le haut devient le bas, le bas devient le haut… Je ne respire plus. C’est un manège infernal… Une montagne russe… Un tourbillon… Haut, bas, bas haut… Encore et encore. Sans fin… Maman…

Un autre choc. La voiture arrête sa course folle. Ma tête dodeline, sonnée. Je suis plein de sang. Je ne sais pas si c’est le mien. Mon corps crie de douleur. Mes sens s’affolent. Je cligne des yeux. Le pare-brise… encastré dans le tronc d’un arbre… Brisé… Je vois l’écorce, les tranchées remplies de mousse verte… La voiture est renversée sur le côté.

— Arthur ! Debout !

Je sursaute. Je me tourne vers Rutger. Son visage est également recouvert de sang. Son arcade éclatée… un bris de verre incrusté dans son cou… Il l’arrache d’un geste sec et l’envoie plus loin… Il me secoue, légèrement, frénétiquement.

— Arthur !

Il décroche ma ceinture et m’attrape par la taille. Je me laisse tomber dans ses bras. Et je vois Madame Wu…

Madame Wu inondée de pourpre… Madame Wu dont le regard est figé en une expression d’horreur absolue. Madame Wu à moitié décapitée par un bout de tôle arraché. Madame Wu dont le sang gicle, fontaine maléfique qui peint le cuir en rouge. Madame Wu n’est plus… rien.

Au-secours.

Rutger donne un coup de pied dans la portière. Il me fait rouler dans un bosquet. Mon visage s’écrase dans la terre humide. Je n’ai pas la force de me relever. Je ne peux rien faire…

Des voix approchent, dangereuses. Des méchants. Caché à l’avant du véhicule, Rutger pose son doigt sur sa bouche, m’impose le silence. Il se penche dans l’habitacle et ouvre une boite. Il farfouille à l’intérieur, ressort des papiers. Ce n’est pas ce qu’il cherche. Soudain, son visage s’illumine. Il se relève. Il tient un pistolet dans la main droite. Après avoir retiré le cran de sûreté, il fait le tour de la voiture accidentée.

Deux hommes descendent prudemment dans le fossé. Ils s’approchent de la carcasse de métal en silence. Ils voient le cadavre de Madame Wu et les deux places vides à l’avant. Ils échangent des mots brefs en italien. Ils nous cherchent.

Je suis à trois mètres d’eux. Planqué dans les ténèbres et les feuillages. Un simple coup d’œil vers le bas et c’est fini, tout est fini. Leurs armes… ils vont me tuer.

Ils scrutent les alentours. Ils pestent. Le premier craque une allumette. Il s’accroupit et passe une main dans la terre meule, là où a roulé mon corps. Il suit la piste, lentement. Je retiens mon souffle. La flamme lui lèche les doigts. Il craque une seconde allumette et s’approche. Deux mètres… Il se fige. Il ramasse une chaussure.

Je me rends compte que je suis pieds nus.

Il relève les yeux. Des yeux maléfiques. Il me voit. Il sourit.

Un coup de feu. La balle transperce son crâne sous mes yeux effarés. Il s’écroule. L’autre crie quelque chose et recule. Deuxième coup de feu. Il tombe également.

Rutger accourt. Je tremble de tous mes membres. Il m’attrape par les épaules. Je me mets à pleurer. Je verse de grosses larmes, d’énormes larmes qui ruissellent sur mes joues et qui se perdent dans le sol entre deux sanglots incontrôlables. Je hoquette violemment, je suffoque.

— Arthur, calme-toi… C’est fini, tout est fini…

Je lève les yeux vers lui, le supplie de m’aider. Il ne sait pas quoi faire. Il est aussi désespéré que moi. Et il est blessé.

— Ils… ils…

— Ils sont morts, souffle Rutger. Ils ne te feront plus de mal, je te le promets. Maintenant, il faut partir. D’accord ? On vengera Madame Wu et on retrouvera Maïa. Je te le promets… Mais il faut s’en aller.

Je n’entends pas ses mots. Les cadavres à côté de moi, le squelette fumant de l’Audi, le visage souffrant de Rutger, tout semble passer au second plan, comme si un rayon de soleil me tirait d’un long et douloureux rêve. J’ai envie de m’allonger, de me laisser aller. Me réveiller. Mais Rutger me tire vers lui, me force à me remettre sur mes deux pieds. Je dois me battre, dit-il.

Ils sont morts… Maintenant il faut partir…


Nos pieds raclent le bitume. Rutger avance quelques mètres devant moi d’une démarche cassée, saccadée. Je ne vois plus que son dos, son dos carré et massif. Son dos qui se courbe sous la douleur de cette randonnée nocturne. Je l’observe, en retrait. Pendant un instant, je me demande qui est cet inconnu que je suis depuis des jours. Je pourrais rebrousser chemin, m’en aller, disparaître… Il ne le remarquerait même pas.

Je m’arrête. Ce simple geste demande une force incroyable. J’attends, j’hésite. Après quelques secondes, il se retourne et me cherche des yeux. Me voit.

— Tu viens ?

Son visage est une ombre noire. Mais j’y discerne un sourire. Un sourire d’ange.



Je ne sais pas, je ne sais plus et je n’ai jamais su.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Luciferr ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0