11.

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— Maman, écoute-moi bien, je n’ai pas beaucoup de temps. Tout ne s’est pas passé comme prévu mais je vais bien, ton fils va bien. Je te le promets. Je suis toujours à Rome, je ne peux pas t’en dire plus pour le moment, c’est confidentiel, top-secret. Je reviendrai bientôt à la maison, dès que ma formation sera terminée. Pour l’instant, on a un petit problème à régler, rien de bien grave, je t’assure, mais ça demande du temps. Et de l’argent. Je pense à toi tous les jours, si tu savais ! Mais ces… vacances sont essentielles. À mon retour, tu auras plein de cadeaux, notre vie changera à tout jamais… Nous serons riches, immensément riches ! Non, je ne travaille pas pour les services secrets. Je suis suffisamment malin pour ne pas faire confiance à ces menteurs et à toute leur merde. L’agence m’a ouvert les yeux. Je suis un de leurs meilleurs éléments, ils me protègent. Oh, s’il te plaît, arrête de te plaindre ! Je suis sûr qu’ils te traitent avec le plus grand respect. Tu en rajoutes toujours… Bon allez, je te laisse, Rutger me fait signe. Oui, moi aussi je t’aime. Bisous… Bisous.


Nous sommes dans les quartiers pauvres de Rome, loin de la zone touristique. L’endroit grouille de ruelles étroites peuplées de chats errants et de chiens abandonnés. Les sacs poubelle s’entassent, les rats fuient à notre arrivée, des grilles d’aération nous crachent un air chargé de chaleur à la figure. Les murs sont couverts de tags. Des sautes d’humeur, des réclamations utopiques, des jets de haine.

— Le Lotus Vert est fréquenté par Mario Stulu, explique Rutger en zyeutant vers sa montre. C’est un institut de beauté, assez… discret.

Je hausse un sourcil.

— Stulu dans un salon de beauté ?

Rutger me fait un clin d’œil amusé.

— Un salon de beauté pour hommes. Il y va pour les filles… Il ne se soucie que très peu de la vitalité de son métabolisme, tu n’imagines même pas… Oh ! Putain !

Son pied a rencontré une crotte de chien. Il peste et frotte rageusement son talon contre un vieux paillasson, devant la porte d’une maison.

— Si tu savais le prix de ces chaussures ! râle-t-il. Cette ville est dégueulasse !

Il se plaint de l’odeur et dit qu’il aurait dû mettre plus de parfum en partant, que ça aurait peut-être donné envie aux gens de prendre soin de leur quartier.

Nous nous enfonçons plus profondément dans les ruelles, là où tout semble désespérément mort, comme si une tornade avait balayé la vie loin d’ici. Même les animaux se font rares.

Lorsque nous arrivons devant l’entrée du Lotus Vert, je m’étonne du faste déployé par l’enseigne. La façade soigneusement dessinée contraste avec les bâtisses dépressives qui abondent les alentours.

— Que fabrique un truc aussi luxueux ici ? demandé-je, perplexe.

— C’est pour être plus discret, fait Rutger en retour. Ici, personne ne vient les embêter dans leur business. Tu vois ce que je veux dire ?

Silence. Rutger jette un ultime coup d’œil vers sa montre – il doit être six heures passées et le soleil entame sa descente dans le ciel – et s’avance d’un pas.

— Je veux que tu la fermes et que tu souries un peu niaisement, comme tu le fais si bien, déclare-t-il sur le seuil.

Les portes automatiques s’ouvrent. Une musique d’ambiance de mauvais goût tinte à l’intérieur. Rutger replace son costume et je replace aussi mon costume. Puis nous pénétrons dans le Lotus Vert.

Nous sommes dans un château de dessin-animé. Tout est rose, doré, pailleté, clinquant, fringant. L’entrée est majestueuse, telle une salle royale dont le bureau est le trône sur lequel est juchée la reine : une italienne aux lèvres injectées de silicone, aux joues tirées sur les côtés comme des rideaux de théâtre, aux yeux mornes et vitreux. Les mêmes que ceux des poissons pourrissant sous une nuée de mouches dans les étalages des marchés.

— Bienvenue à l’institut du Lotus Vert, déclare l’italienne en français après que Rutger lui ait adressé un bonjour. Nous proposons une large gamme de services, comme vous pouvez certainement le voir…

Des rayons débordants de produits cosmétiques divers sont plaqués contre les murs, agencés en rangées symétriques. Ils étalent des baumes à lèvre, des crèmes de jour et de nuit et de matin et de soir et de tout moment de la journée pourvu que le client soit disposé à se peinturlurer le faciès, des masques, des vernis à ongle de mille couleurs différentes… C’en est presque effrayant.

— Je suis heureux de le constater, roucoule Rutger. Seulement, j’ai quelques doutes quant à la… disponibilité du service que nous désirons. Vous comprenez certainement mon malaise, je ne veux ni faire de vagues ni de scandales…

La vendeuse liftée s’approche de lui, très près de lui, jusqu’à ce que leurs visages soient presque collés. Elle lui sourit.

— Détendez-vous, ce lieu est un havre de paix, un îlot loin de la tempête. Il suffit de demander… juste demander. Et vous aurez.

Trois femmes surgissent de l’arrière boutique dissimulée par un rideau en rondins. Elles s’avancent, toutes très dignes, toutes splendides. Des princesses. Vêtues de robes de travail noires, moulantes, marquées du logo du Lotus Vert, elles nous fixent, sourire lascif aux lèvres.

— Enchanté, dit Rutger, qui semble tout à coup avoir oublié la teneur de notre mission.

Puis à la gérante :

— Je crois que nous nous sommes compris…

— Nous avons d’autres modèles en arrière-boutique, dit-elle en caressant de son ongle rose le bras de Rutger. Mais ceux-là sont des… hauts de gamme.

— Et ils conviennent parfaitement, achève Rutger dans un souffle. N’est-ce pas Arthur ?

Je sursaute et mon regard passe des trois filles à Rutger.

— Oh oui, très bien.

Je rougis. La gérante susurre un « Parfait » et trotte vers l’écran de son ordinateur.

— Je vais devoir prendre vos noms, déclare-t-elle.

— Oui, évidemment, bafouille Rutger. Nos noms… heu… Robert Smith et mon associé… François Pignon.

Je fusille Rutger du regard. Il hausse les épaules, désolé.

— Messieurs Smith et Pignon, c’est bien ça ? répète la gérante en nous inscrivant dans la base de donnée.

— Oui, mot pour mot.

Elle acquiesce et nous enregistre avant de se relever.

— Deux chambres ?

Rutger me lance un regard et objecte d’un air assuré :

— Une seule suffira. Et nous prenons les trois filles.

— Une grande chambre, donc, répond la gérante sans paraître nullement étonnée.

Elle attrape le lecteur de carte et le tend vers nous.

— Le paiement se fait d’avance.

Rutger dégaine son porte-feuille et enserre la carte dans la fente avant de tapoter des numéros. Il ne regarde même pas le prix indiqué. La machine crache un ticket qu’il froisse et enfonce dans la poche de sa veste Lacoste, juste sous le crocodile.

— Désirez-vous louer certains accessoires ? s’enquiert-elle alors que nous nous apprêtons à gravir les marches menant aux chambres.

— On saura se débrouiller avec ce qu’on a, assure Rutger sans se départir de son sourire.

Elle fait la moue.

— Comme vous voudrez. Si vous changez d’avis, vous n’aurez qu’à sonner. Le Lotus Vert vous souhaite une agréable séance.

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