12.

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Dans la chambre recouverte de mobilier sur le thème de la Renaissance, Rutger verrouille la porte à double tour. Tout en souriant d’un air complice, il se met sur la pointe des pieds et dépose la clé en haut d’une armoire. Il est le seul suffisamment grand pour pouvoir la récupérer. Nos trois comparses poussent de petits gloussements surexcités.

Nous mettons nos affaires sur des cintres pendant que les filles se déguisent en princesses. Elles enfilent des robes d’époque et des perruques blondes dont les cheveux bouclés montent en pyramide, si haut qu’elles vacillent dangereusement sur leurs jolies têtes. La femme du milieu est une jeune duchesse au visage maquillé et aux lèvres brillantes. Elle porte un corset qui la gratifie d’une taille de guêpe et une tenue légère. Les deux autres sont de vulgaires servantes. L’une a les cheveux attachés en une longue natte arrivant à ses fesses, l’autre est une brune à la coupe au carré. Son minois est le moins joli, mais je lui trouve un air plus féroce, effrayant même.

Rutger écarte les mains. Il est prêt.

— Quel personnage devons-nous jouer ?

La duchesse s’avance d’un pas et lui adresse un sourire charmeur.

— Je suis la duchesse De Capponi, de Florence, et voici mes deux servantes : Giulia et Madeleine.

Elle s’apprête à s’élancer vers lui quand il l’interrompt :

— J’ai besoin de savoir quel est mon rôle pour jouer correctement. Suis-je un seigneur belliqueux rentrant victorieux d’une grande bataille, un riche héritier croulant sous l’or et le faste ou bien… le prince ? Le Roi ? Je n’ai jamais joué de roi de ma vie, à vrai dire… Et qu’en est-il de mon ami ?

La duchesse défait son corset, lentement, tout en gonflant ses lèvres.

— Vous serez le Roi ! décrète-t-elle. Oui, votre Majestéééééé !

— Et mon ami ? demande Rutger, toujours sur ses gardes. Lui aussi joue le jeu…

Elle arrête son geste, se tourne vers moi comme si elle me découvrait à l’instant, et réfléchit.

— Il n’a qu’à être votre prisonnier… Que vous avez mené ici pour lui faire cracher ses aveux.

Rutger opine, satisfait. J’essaie de lui faire des signes discrets pour l’alerter, parce que nous ne respectons plus le plan prévu initialement, parce que je n’ai aucunement envie d’être le prisonnier qui crache ses aveux… Mais il ne remarque pas mes gestes et continue de regarder fixement la duchesse qui fait tournoyer ses doigts autour des courbes de son corps, caressant subtilement sa poitrine encore recouverte par sa robe.

— Attachez le prisonnier ! souffle-t-elle aux servantes. Je ne veux pas qu’il s’enfuie ! Madeleine, tu veilleras personnellement sur lui. Tu ne dois montrer aucune pitié !

— Oui madame, répond Madeleine – celle au regard féroce – en se tournant vers moi.

Elle sort d’un tiroir une longue corde qu’elle s’empresse de dérouler avec l’aide de Giulia. Je n’ose pas bouger. Rutger a peut-être changé de stratégie entre temps… Ou alors veut-il simplement passer un bon moment… Les deux servantes me nouent poignets et chevilles avant de m’asseoir de force sur une chaise et de m’y fixer en faisant de gros nœuds autour de mes pieds. Je me retrouve totalement entravé, incapable de bouger d’un pouce.

— Bâillonnons-le ! propose Madeleine en me foudroyant du regard.

Si elle fait semblant d’être en colère, elle joue bien son rôle…

— Oh oui, excellente idée ! renchérit la duchesse en tapant des mains avec la même frénésie qu’une fillette.

Rutger les regarde m’enfoncer le bâillon sans piper mot. Mon estomac se retourne quand l’horrible morceau de tissus se loge dans ma bouche.

La duchesse applaudit à nouveau et me lance un sourire enjôleur. Pendant ce temps, les fourmis colonisent graduellement mes jambes, mes bras. Madeleine a bien trop serré la corde… Je remue des orteils pour tenter de faire passer le désagréable picotement.

— Jouons à un jeu, statue Rutger en voyant la duchesse de Florence commencer à se déshabiller.

— Vous avez toujours d’excellentes idées ! pouffe-t-elle en s’allongeant sur le lit à baldaquin. Mais… quel jeu ? Il y a quantité de jeux intéressants…

Elle fait voler ses chaussures qui s’écrasent contre la porte tout en se caressant le nombril, puis les cuisses, d’un air aguicheur.

— Action ou vérité, coupe-t-il un peu sèchement.

Je le vois déglutir et suivre des yeux les mouvements de la duchesse, qui secoue doucement la tête.

— Je ne suis pas sûre que ce jeu existait à cette époque…

— Bien sûr que si, mon arrière grand-père y jouait déjà, s’énerve Rutger. Ce jeu est connu depuis au moins… l’antiquité. Les Romains le pratiquaient durant leurs orgies, je me rappelle avoir vu une vidéo authentique à ce propos. Alors allons-y, je commence !

La duchesse opine sagement. À côté de moi, Giulia et Madeleine s’embrassent langoureusement. Leurs langues ressemblent à deux grosses limaces empêtrées dans leur étreinte.

— Avec combien d’hommes avez-vous couché avant moi ? demande Rutger en s’asseyant à côté de la duchesse sur le lit.

Elle prend le temps de réfléchir à sa réponse. Elle fait sauter les boutons de son décolleté et lui dévoile la partie supérieure de ses seins tout en secouant ses cheveux, l’air de rien…

— Quelques-un…

— Tous italiens ?

— La plupart.

— Et Siciliens ? Avez-vous couché avec des Siciliens, duchesse ?

— Mmh… Peut-être…

Pendant ce temps, les deux servantes se sont jetées sur moi, à moitié dénudées, et me chuchotent des mots à l’oreille. J’ai envie de leur rétorquer que je ne comprends pas l’italien mais je me rappelle au dernier moment du bâillon qui me contraint au silence. Madeleine se presse contre mon torse et commence à me lécher le lobe. Le bruit que produisent ses mandibules est insupportable. Et Giulia fait rouler ses mains sur mes jambes…

— Avez-vous couché avec des Siciliens ! s’impatiente Rutger. Répondez, c’est votre roi qui l’ordonne !

— Un seul ! lâche-t-elle d’un air mélodramatique. Je le jure !

Elle se jette sur lui de tout son poids et le couche sur le lit. Je la surprends en train de lui baisser son pantalon quand Giulia écrase violemment ses deux seins sur mes yeux, ses mamelons roses devenant subitement aussi énormes que des tranches de chorizo.

— Combien de fois avez-vous couché avec lui ? murmure Rutger d’une voix lointaine, très lointaine…

— Quelques fois, gazouille la duchesse d’une voix tout aussi lointaine. Il préférait mes servantes, à vrai dire. Je n’ai jamais su pourquoi… Mais je n’en dirai pas plus, nous ne sommes pas suffisamment intimes pour que je vous dévoile tous mes secrets…

— Ce Sicilien, poursuit Rutger en l’ignorant. Quel était son nom ?

Madeleine me mord la joue avec ses dents en poussant des ronronnements de chat pendant que Giulia me gifle avec ses deux mamelles, les presse contre mon bâillon, l’enfonçant un peu plus loin dans ma gorge. Je commence à étouffer.

— Vous avez posé trop de questions, Majesté, grogne la Duchesse avec mécontentement. À mon tour !

— Stulu, assène Rutger. Il s’appelait Mario Stulu et vous étiez l’une de ses maîtresses. Ne me mentez pas !

Les trois femmes se figent instantanément. Giulia se relève et fixe Rutger d’un air craintif ; Madeleine s’écarte de moi ; la duchesse brûle de colère. Elle se relève du lit et reboutonne son chemisier.

— Monsieur Smith, susurre-t-elle, menaçante, je ne pense pas qu’il soit dans vos droits de poser ce genre de questions… Nous avons un devoir de confidentialité envers nos clients et…

— Stulu a kidnappé une de nos amies il y a trois jours ! martèle Rutger en lui faisant face. Il a aussi tué un homme, et une autre femme est morte à la suite d’un accident qu’il a sciemment causé ! J’ai besoin de votre aide.

— Ce n’est pas mon problème, se rebiffe-t-elle. Je n’ai rien à voir avec ces sordides affaires.

— Je crains ne devoir insister, dit Rutger en inspirant profondément. Mario Stulu est un dangereux criminel. Sans votre aide, nous ne pourrons pas l’arrêter et des dizaines d’innocents périront.

Elle rit jaune :

— Mais qui êtes-vous au juste, monsieur Smith ? Qui êtes-vous vraiment ?

Rutger hésite, à présent. Son visage se contorsionne, il essaie de trouver une réplique, un énième moyen de la persuader. Mais rien ne vient, alors il répond d’un air désespéré :

— Je ne sais pas. J’ai… je crois que j’ai oublié…

Étrangement, la duchesse semble se calmer. Elle baisse les yeux et souffle si faiblement qu’on l’entend à peine :

— Je suis désolée. Stulu venait régulièrement ici mais nous n’avons de lui que son nom. C’est tout. Jamais il n’a laissé échapper un seul secret, pas même pendant le plaisir. Et Dieu sait qu’il en a eu, du plaisir.

Elle se tourne vers les deux servantes, qui attendent en tremblant.

— Libérez l’ami de monsieur. Ils ne resteront pas plus longtemps ici.

Rutger balbutie quelques mots dans le vide. La question de la duchesse l’a ébranlé plus qu’il n’y parait.

Une fois libéré, je remercie les deux femmes et fait jouer mes doigts tendus et douloureux. Le sang revient graduellement. Rutger me prend par l’épaule. Je suis encore secoué par ce que j’ai vécu – ce que j’aurais vécu s’il n’avait pas précipité son interrogatoire – et tente de calmer ma respiration. Après avoir récupéré nos affaires, Rutger attrape la clé et ouvre la porte.

— Merci de votre attention, mesdames. J’aurais aimé passer du bon temps entre vos mains mais le devoir m’appelle. Adieu.

Il referme la porte derrière nous et glisse la clé sous la fente. Alors que nous descendons les marches vers la sortie, la porte bascule et la duchesse apparaît dans l’ouverture.

— Stulu était un sombre individu, dit-elle. Prétentieux, mégalomane, narcissique et j’en passe. Mais au fond, je pense qu’il souffrait… Comme nous tous.

Rutger acquiesce et lui fait un signe de la main, comme s’il quittait une amante de longue date. En bas, la gérante aux lèvres siliconées hausse un sourcil et regarde l’heure à deux reprises.

Nous sommes les clients les moins endurants du Lotus Vert.

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