13.

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Assis sur les chaises en plastique de la terrasse d’un petit café, nous regardons passer les touristes. L’endroit est bruyant, sans personnalité, mais c’est l’un des rares lieux de la ville où l’on peut presque se sentir chez nous, à condition de ne pas écouter les discussions en langue locale et d’ignorer les visages bronzés des Italiens. Le patron, un chauve en devenir, me rappelle Bob, feu Bob, avec pour uniques différences sa moustache épaisse et son nez busqué. Mais plus je réfléchis, plus je me dis que j’ai tort, que je vois des Bob partout, que c’est peut-être à cause du Xanax que je consomme sans modération depuis plusieurs jours…

Un des seuls événements marquants de cette heure que nous avons passée à siroter notre bière demeure le couple d’octogénaires qui a traversé la rue en poussant un landau. Le landau était banal mais il y avait dedans, drapé dans une couverture à carreaux bleus, un poulet. Un poulet vivant.

— Tu sais Arthur, déclare Rutger en reposant sa bière vide, ce qu’a dit la duchesse m’a beaucoup fait réfléchir. Le Qui êtes vous vraiment ? Ce qui me tracasse dans cette question, c’est que je crois… je crois que je suis incapable d’y répondre. Sincèrement, je veux dire. Tu en penses quoi ?

Surpris qu’il me demande mon avis, je ne sais pas quoi dire.

— C’était peut-être une question piège… Comme les trucs de mentaliste, pour déstabiliser son interlocuteur. Tout ça me donne mal au crâne…

Rutger hoche la tête et passe son doigt autour du goulot de la bière pour la faire couiner.

— Tu as peut-être raison… Mais il y a tellement de trucs… dont je ne me souviens plus du tout, c’est renversant.

— Quels trucs ?

— Justement, je ne sais plus.

— Pense aux trucs dont tu te souviens, dans ce cas…

Silence. Son doigt est trop gros pour passer dans le trou, ce qui semble l’irriter. Il prend finalement son auriculaire et l’enfonce dedans, le plus profondément possible.

— Je me souviens, débute-t-il après une longue inspiration, de Papa. Il était riche, beau et intelligent. Mais je te l’ai sûrement déjà dit… Quant à Maman… elle était sa femme. Elle avait un beau sourire, avec des dents parfaites. L’orthodontiste qui venait toutes les semaines chez nous la complimentait souvent sur ce point là. Je crois qu’il l’aimait bien. Contrairement à Papa. Une fois, je l’ai surpris, avec ces deux filles… D’habitude, on pose la main sur les hanches, par courtoisie, mais là… elles étaient bien plus bas. Quand Maman est morte… j’avais dix-sept ans, ou dix-huit, Papa a dit que je devais me débrouiller comme un grand. Devenir comme lui… sans lui. Il m’a donné une carte bleue et la porte s’est refermée comme ça. Au début, c’était dur, je ne savais pas trop ce que je faisais. Je traînais… je crois que j’ai pris des trucs. Des substances. Je me sentais minable, j’étais minable. Et puis Madame Wu est arrivée. Le reste a été un conte de fée. Elle m’a appris le vrai sens de la vie, elle m’a expliqué le monde, elle m’a aidé à mieux gérer mon argent. Sans elle… je ne sais pas où j’en serais maintenant. Putain… C’est pour ça que l’une des premières choses que je t’ai dit, en parlant d’elle, c’est qu’elle m’a un jour sauvé la vie.

J’absorbe la quantité d’informations en prenant mon temps, ne saisissant que maintenant l’extrême bonté dont a fait preuve Madame Wu en le secourant ; en me secourant. J’aimerais la remercier, lui parler, lui faire un cadeau. Mais elle est morte. Les méchants l’ont tuée.

Stulu est coupable. Cette idée me retourne l’estomac.

— Je dois aller prendre l’air, dis-je en me levant. Je me sens un peu nauséeux, ça doit être la bière…

Je vacille pendant quelques secondes. La tête me tourne affreusement. Je ne me suis jamais demandé si j’avais des séquelles depuis l’accident, le tonneau… Subitement, je prends peur.

— Tu es sûr que ça va bien ? s’inquiète Rutger en constatant la pâleur de mon visage. On dirait que tu viens de voir un fantôme…

— Ça va, ça va…

Le patron qui ressemble à Bob passe à côté de moi en tenant une addition. J’ai l’impression qu’il traîne derrière lui un courant d’air glacial. Je tremblote.


Dans une rue bondée, je déambule sans but, au milieu de tous ces visages… Qui sont ces gens ? Certains me regardent étrangement, d’autres m’ignorent. Un garçon se colle aux jambes de sa mère quand il me voit passer. Ma bouche est pâteuse ; ma langue est desséchée.

De l’eau. J’ai besoin de me passer de l’eau sur le visage. J’ai peut-être de la température… Je touche mon crâne : il est brûlant.

— Putain… murmuré-je, faisant fi des gens qui peuvent m’entendre.

À un carrefour, je repère le logo des toilettes accolé sur une sorte de préfabriqué, une extension d’un bâtiment qui déborde sur la rue. De l’eau… Je presse le pas et pousse la porte.

L’intérieur pue l’urine et le désinfectant. Du papier toilette blanc se décompose sur le sol humide. Le sèche-main siffle son air chaud sans que personne ne l’ait allumé. Je ne cherche pas à comprendre.

Je me précipite devant le miroir. Mes pieds dérapent sur le carrelage glissant. Je perds l’équilibre mais parviens à me rattraper in-extremis au rebord du lavabo. Je regarde mon reflet et pousse un petit cri.

Mes traits sont tirés, marqués à l’extrême, comme si je n’avais pas dormi depuis des jours. Des poches violacées s’étalent sous mes yeux injectés de sang, d’habitudes si inoffensifs, des yeux rouges comme ceux des drogués. Je suis affreusement livide, encore plus que d’habitude. J’avais pourtant pris des couleurs ces derniers jours… Je me suis peut-être trompé.

— Ça va aller, ça va aller, tenté-je de me rassurer en ouvrant le robinet.

Le contact de l’eau fraîche sur mon visage me calme un peu. Je parviens à réorganiser mes idées. Je souffle, profondément, comme le conseillait la Voix durant l’épreuve. Cela semble si lointain, et pourtant… Peu à peu, je retrouve mes sens, la douleur s’en va.

Pendant que je jugule ma vessie dans un des petits urinoirs, la porte s’ouvre bruyamment et me fait sursauter. Les gens se croient tout permis…

Quelqu’un approche, accompagné des claquements caractéristiques de talons sur le sol.

De talons.

Je m’énerve. Il y a un putain d’écriteau avec le pictogramme d’un homme et une flèche vers la droite pour indiquer clairement où se situe la section hommes. Et je me rappelle très bien avoir vu la version féminine du même écriteau désignant la gauche. Il est impossible que la personne se soit trompée d’endroit, à moins d’être parfaitement débile. Cela veut dire qu’elle est entrée sciemment ici.

Je lève les yeux et m’apprête à protester quand j’avise le visage de la femme qui se tient devant moi.

C’est l’une des filles du Lotus Vert. Celle qui m’a attaché sur la chaise, celle qui m’a mordu l’oreille pendant que sa collègue me giflait avec ses seins. Elle s’appelait Madeleine. Je m’en rappelle parfaitement. Je suis tellement étonné que je reste bêtement là à la regarder, incapable d’un mot.

Elle me lance un regard arrogant et se place devant un urinoir, juste à ma droite. Je comprends son intention seulement quand elle dézippe la fermeture éclair de son jean et commence à pisser, en utilisant ses deux doigts, index et majeur, pour orienter le jet. Je la regarde faire comme un enfant qui découvre la supercherie du Père Noël : stupéfait, presque offusqué. Quand elle a fini, elle se rhabille et me montre ses deux doigts, parfaitement secs et propres, toujours avec ce même air dédaigneux.

— Je… je ne comprends pas, bredouillé-je, incapable de séparer mon regard des deux extrémités qu’elle tient fièrement tendues.

— C’est pourtant simple, énonce-t-elle en mettant les mains dans les poches de son jean. Limpide, même.

— Qu’est ce qui est limpide ?

Elle écrase son index sur mon nez. Je recule, agressé.

— Hé ! Mais vous voulez quoi, bordel !

Je m’essuie le nez. Elle ne réagit pas et c’est précisément ce qui m’effraie. Cette absence d’émotion humaine dans son regard, cet air d’adolescente révoltée qui joue habilement avec vos nerfs, qui vous fait fulminer avec un simple regard.

Elle darde sur moi ses deux pupilles de rapace. Un petit sourire s’étire au coin de sa bouche :

— Mario Stulu. Je sais comment rentrer chez lui.

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