14.

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Quand nous revenons au café, Rutger est toujours attablé et ne semble pas avoir bougé d’un pouce depuis mon départ. Peut-être a-t-il même oublié mon existence. Il fixe d’un air déprimé les quatre bouteilles de bière vides qui sont posées sur le plateau, comme une lignée de prisonniers attendant leur exécution.

Je tire ma chaise en la faisant racler le sol afin de lui signaler mon arrivée. Il penche sa tête en arrière pour me voir, mais le soleil couchant l’éblouit et il se détourne aussitôt en pestant contre ses maudits yeux bleus qui ne protègent rien du tout.

— Il a pas l’air en forme… murmure Madeleine en avisant sa mine.

Rutger ouvre une paupière et fronce les sourcils en l’apercevant. Il pousse un grognement et referme aussitôt les yeux, trop las pour se confronter à la situation présente.

— Bon sang Arthur, c’est qui celle-là ?

Il se tortille sur sa chaise, énervé. Je me rapproche de lui et chuchote :

— Elle peut nous aider à…

— Je sais où habite Mario Stulu, l’homme que vous cherchez, déclare l’intéressée en s’asseyant en face de lui.

— Attends, souffle Rutger, c’est pas la catin du Lotus Vert ? Mais si, je la reconnais, c’est bien elle ! Madeleine, qu’elle s’appelait, nan ?

Il se met à ricaner et raille :

— Tu pars avec un mal de crâne et tu rentres avec une pute ! On peut dire que la balade « pour prendre l’air » t’a été bénéfique. Contrairement à moi, déplore-t-il en désignant les bières.

— Je m’appelle Abigail ; Madeleine c’est pour le boulot, clame-t-elle d’un air de défi tout en le foudroyant du regard. Et si vous pensez me vexer en m’appelant « pute », vous vous mettez le doigt dans l’œil.

Sur ces mots, elle se lève si brusquement que sa chaise s’étale par terre et hurle à plein poumons :

— Je suis une pute !

Tout autour, les clients cessent leur conversation et les badauds s’arrêtent un instant pour la toiser d’un air outré, avant de reprendre leur marche quand ils la voient se rasseoir. Le patron qui ressemble à Bob fait irruption de l’intérieur et regarde la nouvelle venue avec colère. Je lui tends mes deux paumes de main pour expliquer que tout va bien, assurant qu’elle ne recommencera pas. À côté de moi, Rutger se met à pouffer.

— Elle est encore plus tarée que sa tête ne le laisse présager…

Abigail porte un jean troué et effiloché qui laisse entrevoir ses jambes de gazelle parfaitement épilées ; des chaussettes à pois bleus, verts et rouges ; et par-dessus un tee-shirt blanc relativement classique en omettant la tache de café au niveau de son nombril, une veste kaki dont la taille XXL, bien trop large pour ses épaules, la fait ressembler à une poupée emmitouflée dans un gilet de sauvetage. Ses chaussures sont des Vans rose bonbon, qui me rappellent les murs de la salle d’accueil du Lotus Vert. Malgré tout, elle n’a pas l’air « tarée », seulement… décalée. Largement décalée.

— Il est encore plus con que sa tête ne le laisse présager, me rétorque Abigail en zyeutant dans sa direction. Con et bouffi de suffisance. C’est la première chose que les filles comme nous remarquent chez ce genre d’individus : ils respirent leur présomption si fort qu’ils finissent invariablement par s’étrangler avec.

Rutger se redresse sur sa chaise, le dos droit comme un I. Ses yeux lancent des éclairs.

— Pourquoi m’as-tu ramené cette perruche, Arthur ? D’habitude, elles ouvrent leur entrecuisse, pas leur gueule.

— Vous ne méritez ni l’une ni l’autre, piaille Abigail en haussant le ton.

— Elle était pourtant prête à nous offrir les deux, l’autre soir… claironne Rutger. Peut-être a-t-elle été déçue de mon départ précipité du Lotus Vert… Et à présent, elle veut à tout prix se faire remarquer. Qu’est-ce qu’elle a dit, déjà ? Oh ! Elle sait où habite notre cher ami Stulu ? Tiens donc ! Si mes souvenirs sont bons, elle n’a pas été si bavarde lorsque j’ai posé mes questions… Elle s’est peut-être rendue compte que mon trois-pièces était plus appétissant que le boudin ridé qui pendouille entre les deux jambes poilues de l’autre gorille…

— Comment osez-vous ! s’offusque Abigail, les yeux emplis de larmes de rages. Vous ne savez rien de moi, rien d’autre que les préjugés et les fantasmes qui hantent votre ô combien narcissique cervelle ! J’étais prête à vous aider !

Rutger bouillonne de lancer une nouvelle réplique dévastatrice, mais je coupe court à ses projets :

— Arrête ça, tu as trop bu.

Il se retourne vers moi, décontenancé.

— Tu me donnes des ordres, maintenant ? Espèce de… sans moi tu serais une vieille loque en train de pourrir au fond d’un fossé ! Ou pire, tu livrerais encore tes pizzas minables sur ton Vespa minable pour un salaire tout aussi minable…

Je baisse les yeux.

— Abigail veut simplement nous aider. Stulu lui a fait du mal autant qu’à nous.

Il rit jaune :

— Tu parles de malheur ! Il lui a forcé à gober son…

— Rutger ! coupé-je, excédé. Abigail sait comment rentrer chez lui. On pourrait sauver Maïa !

— Ah oui, peste-t-il en pointant un doigt menaçant vers elle. Et pourquoi elle ferait ça, hein ? Pourquoi elle nous aiderait ? Tu penses vraiment qu’elle éprouve de la pitié pour ce qu’il nous a fait ? Elle ne connaît même pas Maïa ! Mais je sais pourquoi elle veut ça : c’est une misérable espionne qui veut nous mener dans la gueule du loup !

— Il a tué une des filles de l’institut il y a trois mois ! lâche froidement Abigail en se levant. Moi aussi, je veux ma vengeance. J’ai une longueur d’avance sur vous : la localisation de sa villa et le seul moyen d’y pénétrer. Libre à vous de me rejoindre ou de quitter le wagon maintenant. Je ne reviendrai pas, même si vous suppliez.

Il lui jette un regard mauvais. Elle patiente une demi-seconde et commence à s’éloigner en constatant son silence.

— Rutger…, imploré-je.

Renfrogné, il détourne le visage :

— Elle est trop dangereuse, elle ne sait pas contrôler ses nerfs, décrète-t-il en croisant les bras.

Pendant ce temps, Abigail est déjà en train de se perdre dans la masse mouvante de la foule.

— Rutger, s’il te plaît ! Pour Maïa…

— Elle va nous la faire à l’envers sitôt qu’elle en aura l’occasion, soupire-t-il en se relevant. Si ça tourne mal, ce ne sera pas de ma faute, on est d’accord ?

Je le prends comme une autorisation et m’élance en trombe vers l’endroit où elle s’est volatilisée, n’hésitant pas à bousculer ceux qui se dressent sur mon passage pour la retrouver au plus vite.

— Pardon, désolé, mi scusi !

Un père dont j’ai failli rentrer dans la fille me repousse en m’insultant, furieux. Je lui crie quelque chose et continue ma route. Mon talon percute un obstacle, une bosse sur le trottoir et je manque de m’étaler par terre quand je la vois enfin. Tout en croquant dans une pomme, elle m’observe avec amusement, satisfaite du tour qu’elle nous a joué. Je calme ma respiration et m’approche d’elle en essayant de rester digne.

— On est d’accord, annoncé-je.

Son minois esquisse un sourire en coin et ses deux yeux affichent les flammes du triomphe. Elle jubile et n’essaie même pas de me le cacher. Mais rapidement, la désinvolture reprend le dessus et pose un masque indéchiffrable sur sa figure. Elle croque à nouveau dans sa pomme.

— Logique.

— Pourquoi ?

Elle prend une longue inspiration et souffle sur mon visage. Elle souffle, longtemps, très longtemps, sans un mot, et ses joues gonflées d’oxygène se détendent peu à peu tandis que ses poumons se vident, encore et encore, jusqu’à n’avoir plus d’air du tout. J’ai l’impression que son haleine pénètre en moi, si profondément que le goût du fruit qu’elle mâche se pose sur ma langue, sur mon palais, et mon estomac gronde de plaisir face aux saveurs fruitées qui pétillent dans ma bouche et qui se répandent dans tout mon corps. Je sens les traits de mon visage se tirer et se tendre au maximum sous l’effet du plaisir, une bouffée de chaleur m’envahit, mon cœur s’affole, ma poitrine se soulève en cadence et je ne comprends rien, rien, seulement qu’elle m’a jeté un sortilège, comme le font les fées, comme le font les sorcières, et mes yeux se retournent dans leurs orbites, tout devient flou, ma vision est envahie de feux d’artifices, de confettis et de lanternes chinoises qui sortent du sol pour rejoindre les cieux, où un cumulonimbus doré aux bajoues pleines de bave délicieuse fait fondre sur moi une pluie sucrée. Une goutte énorme percute mon crâne et je m’étouffe, je tousse violemment. Quand l’orgasme olfactif prend fin, je vois à nouveau le visage d’Abigail, qui n’affiche aucune espèce d’émotion.

Elle jette le trognon par terre.

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