15.

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Avant que nous pénétrions dans le passage secret menant à la résidence principale de Mario Stulu, Abigail nous assure sans se départir de son sourire que « tout ira bien ». Elle a déjà tout prévu depuis des mois. Le plan est simple : elle nous fait entrer chez Stulu ; on fouille discrètement la villa pour trouver Maïa ; on libère Maïa ; on s’enfuit. En échange, on doit aider Abigail à « se venger » de Stulu, terme que je trouve assez vague et que Rutger rechigne à m’expliquer. Abigail est heureuse, il ne lui manquait plus que des alliés, des gros bras – Rutger et moi en l’occurrence. Elle nous considère comme ses sauveurs. Je ne sais pas trop quoi penser, si je dois être flatté d’être un sauveur ou si je dois me méfier d’elle, comme semble le faire Rutger. Depuis la veille, il n’arrête pas de remettre en cause son plan, d’émettre des doutes quant à sa sincérité et à juger ouvertement son style vestimentaire, trop grotesque, guignolesque, même.

— Cette fille est complètement folle, m’a-t-il confié à l’hôtel, alors qu’elle éclatait d’un grand rire au beau milieu de la nuit.

— Stulu a dû la briser…

Abigail s’est réveillée et pendant un instant, j’ai cru qu’elle allait me bondir dessus et me trucider à cause de la phrase que je venais de prononcer, mais elle s’est calmée en voyant mon visage apeuré et a essuyé ses yeux emplis de fatigue.

— Dans mes rêves, c’est moi qui brise Stulu… a-t-elle répondu en baillant. Dans mes rêves, ce n’est qu’un bouffon joufflu et débile qui couine comme un porc quand je lui plante un couteau de cuisine dans les tripes. Et quand ses intestins se déversent sur mes doigts…

— Il est l’heure de dormir, a décrété Rutger en remontant sa couverture juste sous son menton.

Abigail l’a regardé en faisant la moue et s’est recouchée. Je me suis rendu compte qu’elle somnolait les yeux ouverts et je n’ai pas réussi à fermer l’œil après ça. Je revoyais sans cesse ses deux globes oculaires fixant le plafond comme possédés par une créature infernale.


L’entrée du passage secret est située juste derrière un trio de vide-ordures vomissant des sacs noirs, troués par les chats errants et les rats, tout au fond d’une impasse plongée dans une obscurité quasi-permanente du fait des hauts bâtiments qui l’encadrent. C’est une petite porte en métal peinte en vert dont la couleur s’est écaillée avec le temps. Abigail passe ses doigts autour de la poignée rouillée et tire de toute ses forces la porte vers elle, sans succès : elle est coincée. Ravalant un soupir, Rutger la pousse sur le côté et attrape la poignée d’une seule main. Il gonfle ses muscles, inspire et après une œillade supérieure à Abigail, donne un grand coup et…

… La poignée s’arrache. Mais la porte reste désespérément fermée.

Rutger envoie valser le bout de métal et peste :

— Génial. Ça commence bien…

Abigail et lui se fusillent mutuellement du regard, sans un mot. Je m’avance d’un pas et applique une légère pression sur la surface, vers l’intérieur. Le battant s’ouvre en douceur. Je me retourne vers les deux autres, partagé entre la gêne et la jubilation.

— Il fallait pousser, pas tirer.

Abigail fronce les sourcils.

— N’importe quoi ! Je ne suis venue ici que deux ou trois soirs, mais à chaque fois, il fallait tirer la porte. Je m’en souviens parfaitement !

Rutger ricane et ils recommencent à se chamailler tandis que je regarde le petit escalier qui s’enfonce dans le noir sous une hauteur de plafond d’à peine un mètre cinquante.

— C’est quoi ce chemin ? demandé-je, inquiet. C’est étroit… et sombre.

— Autrefois, il servait à faire passer des marchandises illicites en douce dans la villa, m’explique Abigail. Mais quand Stulu a racheté la propriété, il s’en est servi comme d’un accès discret pour toutes les courtisanes qui viennent le visiter, la nuit. L’avantage, c’est qu’à partir du moment où on l’autorisation, on peut venir quand on veut pour lui faire des petites surprises… Il adore ça. Et si jamais la villa se faisait attaquer, ou si la police lui cherchait des problèmes, il pourrait toujours filer en douce par ici…

— En admettant qu’il perde la moitié de ses kilos d’abord, grommelle Rutger en descendant quelques marches dans l’escalier étriqué. Il y a de la lumière au moins ?

— Un peu plus loin. Si vous avez peur du noir, il n’y a qu’à allumer une lampe.

— Je n’ai pas peur du noir, s’agace Rutger. Il ne risque pas de nous repérer ? Il a peut-être mis des caméras… ou des micros.

— Non, je ne pense pas.

Abigail me fait signe d’avancer quand Rutger m’interrompt d’un geste de la main.

— La pute passe avant toi, Arthur. Entre nous deux, elle ne pourra pas fuir si ça tourne mal.

Elle lui fait un doigt et s’élance à sa suite dans les marches.

Nous progressons le long du tunnel durant quelques minutes, uniquement guidés par la faible lueur de la lampe torche du portable de Rutger pointé vers l’avant. Le sol est froid, rugueux, décomposé. À un moment, Rutger se passe la main dans les cheveux pour enlever la toile d’araignée qui s’y est logée.

— Ça fait un sacré moment que personne n’est venu ici… fait-il remarquer. Tu es sûre que la villa n’a pas changé de propriétaire ?

— Évidemment, je ne suis pas stupide à ce point-là…

Rutger se retient de dire quelque chose et continue à avancer. Les ténèbres ambiantes laissent bientôt place à une rangée d’ampoules qui pendent au bout de leur fil, à intervalles réguliers. Le plafond a gagné en hauteur ; Rutger peut même se relever entièrement. Je remarque alors que son visage est tendu et qu’il est essoufflé.

— Alors on est claustrophobe ? charrie Abigail. Tiens donc, notre héros a bel et bien un talon d’Achille…

— Non, grince Rutger. Je suis juste fatigué de devoir me plier en quatre dans ce trou à rat.

Il accélère le rythme, comme s’il voulait mettre le plus de distance possible entre elle et lui. Pendant que nous avançons, je me perds à contempler les courbes du corps d’Abigail, la forme affinée de sa taille, le roulement régulier de ses hanches, presque hypnotisant et ses deux immenses jambes aux cuisses légèrement galbées et… Je secoue la tête, me rappelant Maïa. Qui nous attend peut-être à l’intérieur de la villa… Qui sait les mille horreurs que Stulu a lui a fait subir ? Il est peut-être en train de la torturer en ce moment même !

Je manque de me cogner contre Abigail lorsqu’elle s’arrête subitement. J’aperçois vaguement les contours d’une épaisse porte en acier qui nous barre le passage. Rutger tourne la tête vers notre complice, furieux.

— C’était prévu ça ?

— Pas de panique, chéri, réplique-t-elle en farfouillant dans la poche de son jean. Tout est prévu, n’oublie pas que je suis le cerveau.

Il s’apprête à protester quand Abigail sort un bâton beige, de quelques centimètres de long à peine, de son vêtement. Elle le tend en l’air en marmonnant un truc comme « Faut pas avoir si peur, c’est juste un petit bout de… » et je me rends compte avec stupeur que c’est juste un petit bout de… doigt. Abigail tient dans sa main un doigt, un doigt jauni et un peu fripé mais parfaitement conservé, découpé – scié – à la base, comme un vulgaire morceau de viande. Je recule sans parvenir à retenir une grimace de dégoût. Rutger louche sur le membre comme s’il s’agissait là de la chose la plus écœurante qu’il ait jamais contemplée dans sa vie.

— C’est quoi cette m…

Abigail roule des yeux, exaspérée.

— Allez mon grand, je suis sûre que tu as vu pire…

— Mais… bredouille-t-il en toussant bruyamment. Ça sert à quoi ?

— À ouvrir la porte, explique-t-elle d’un air ennuyé. Il y a un capteur d’empreinte digitale et Stulu a retiré l’empreinte de mon index de la base de donnée après notre petit différent. Alors j’ai dû emprunter celui d’une copine…

Emprunté ? répète-t-il, outré. Mais comment va-t-elle…

— Elle était morte, bien entendu, soupire-t-elle. Sinon elle ne m’aurait jamais laissé le faire, réfléchis…

Puis à mon attention :

— Il est un peu con ton copain…

Je hoche la tête, désorienté, jusqu’à croiser le regard de Rutger qui me ramène à la réalité. Abigail lui explique comment effectuer la pression avec le doigt sur le capteur de manière à déclencher l’ouverture de la porte.

— Je l’ai au congélo depuis des mois, j’espère qu’il s’est bien conservé…

Rutger attrape la chose avec autant d’aisance que s’il s’agissait d’une crotte de chien puante et suit les instructions fournies par Abigail. Dès que le clic sonore retentit, il lâche l’horreur par terre et s’essuie les mains avec l’un de ses mouchoirs en tissus. En suivant ses pas, j’essaie d’éviter de marcher sur le doigt, ce qui s’avère très compliqué car nous sommes entourés d’une semi-obscurité. Heureusement, il ne m’arrive rien et je peux respirer en toute tranquillité, même si la vision de la scène me hante pendant quelques instants encore, se mêlant à celle de la souris carbonisée et des énormes bourses du cyclope…

Une cinquantaine de mètres plus loin, nous atterrissons dans un cul-de-sac : une petite pièce composée de deux portes distinctes.

— Ce sont des ascenseurs, explique Abigail.

— Pourquoi il y en a deux ? demande Rutger en appuyant par automatisme sur le bouton du premier.

— C’est un jeu vicieux de Stulu, répond-elle en se grattant le menton comme pour se rappeler de quelque chose. Le premier mène dans la chambre de Stulu, le second dans le Placard.

— Le Placard ? questionné-je avec inquiétude. C’est quoi ça, le Placard ?

— Une boite close juste à côté de sa chambre, explique-t-elle. On se retrouve coincé dedans jusqu’à ce que Stulu nous délivre. Alors, nous sommes tout à lui… C’est pour le côté suspens, tu comprends ? Il ne sait pas ce qui l’attend jusqu’à ce qu’il fasse coulisser la porte.

— Ce mec est complètement taré, grommelle Rutger. Quel est l’ascenseur qui mène dans ce Placard ?

Elle secoue la tête, désolée.

— Je ne sais plus trop, à vrai dire…

— Comment ça, tu ne sais plus trop ? fulmine-t-il. Attends, c’était pas censé être ton plan ?

— Tous les plans ont des défauts, dit-elle d’un air pincé. Mais ce n’est pas un problème. On n’a qu’à se séparer. Dans le cas contraire, on aurait une chance sur deux de finir tous enfermés et je ne pense pas que Stulu serait ravi de découvrir nos doux visages en ouvrant la porte. Si on se divise, le premier groupe pourra ouvrir la porte au deuxième depuis l’extérieur. Et le problème est réglé.

Rutger se mord le poing pour calmer ses nerfs.

— Bon, dit-il en contrôlant le ton de sa voix. D’accord. Qui va dans le premier ?

— Je ne veux pas être tout seul, déclaré-je.

— Mettez-vous ensemble, tranche Abigail. Je saurai me débrouiller.

— Non ! proteste Rutger. Tu pourrais en profiter pour t’enfuir et nous laisser enfermés dans cette foutue boite. Arthur, tu vas avec elle.

La porte du premier ascenseur coulisse et il rentre dedans sans me laisser le temps de protester. Avant que la porte se referme et l’emmène vers une issue incertaine, il nous fait un clin d’œil et croise ses deux doigts, pour nous souhaiter bonne chance.

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