16.

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Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur une immense chambre contemporaine éclairée par des leds et remplie de bibelots divers et d’œuvres d’art abstrait. Au milieu de visages grimaçants, de mutants mi-homme mi-poisson, de trompes l’œil en relief et de miroirs convexes qui déforment, multiplient et font disparaître nos corps, un grand lit rond fabriqué sur ce qui semble être une immense souche d’arbre occupe une grande partie de la chambre. Les draps qui le recouvrent sont blanc nacrés et m’évoquent les poils frisés du bichon empaillé de la villa de Madame Wu, même si ceux-là sont synthétiques.

Au fond de la pièce trône un bloc de métal massif, une sorte d’armoire, de coffre-fort à l’échelle humaine : le Placard. J’entends des cris étouffés et le bruit des poings qu’on martèle contre une porte. Rutger est coincé à l’intérieur et ne semble pas apprécier.

Nous contournons une sculpture de pénis géant en érection planté au milieu de la pièce et collons notre oreille sur la surface métallique. Rutger hurle à poumons déchirés mais la caisse est si insonorisée qu’on n’entend qu’un faible murmure lointain :

— Laissez-moi sortir ! Dépêchez-vous, bordel !

Je me tourne vers Abigail, l’air inquiet :

— Je crois qu’il veut sortir…

Elle acquiesce et étudie d’un regard circulaire la chambre.

— Normalement, la clé devrait être posée sur cette petite table…

Elle pointe du doigt un bureau dont le plateau ne contient que quelques photos éparpillées. En m’approchant, je constate la nature de ces dernières : principalement des clichés de filles dénudées dans des positions inédites, quelques gars aussi, en noir et blanc ou avec des effets négatifs conférant à leur regard une certaine lueur animale. Mais pas de clé.

— Comment on va faire ? On ne peut pas le laisser enfermé là-dedans…

Abigail est embêtée. Elle balaie les photos, qui s’éparpillent par terre, comme si l’objet de délivrance pouvait se cacher dessous.

— Je ne sais pas, conclut-elle, dépitée. Stulu a dû la prendre avec lui…

— Mais c’est une catastrophe ! crié-je.

Elle acquiesce. Pour une fois, elle ne cherche pas à me contredire. À côté de nous, Rutger tambourine de plus belle :

— Qu’est-ce qui se passe ? Arrêtez, ce n’est plus drôle !

Je place mes mains en porte-voix.

— Rutger, tu m’entends ? Rutger !

Il arrête son manège.

— Oui ? C’est toi Arthur ? Délivre-moi, s’il te plaît…

— On a un léger problème…

— Quoi ? Comment ça un léger problème ?

— On ne trouve pas la clé pour ouvrir la porte…

Silence. Long silence.

— Rutger, tu es toujours là ?

— Je me sens pas bien… Je vais suffoquer… Arthur…

— Écoute-moi, on va te sortir de là. Je te le promets. La clé est forcément quelque part, Stulu ne la trimballe pas partout avec lui. Mais on va devoir s’en aller pendant quelques minutes. Tu comprends ?

— Non ! Arthur, reste-là ! Ne t’en va pas, je t’en prie ! C’est un piège, c’est un putain de piège ! La fille est une traîtresse, elle va te tuer dès que tu auras le dos tourné, Arthur !

Je m’éloigne du Placard. Rutger recommence à se déchaîner : en proie à une crise incontrôlable, il pousse des cris de bête agonisante et frappe de toutes ses forces la paroi. Abigail m’attrape par l’épaule et m’emmène vers la sortie.

— On reviendra le libérer, ton copain, m’assure-t-elle en donnant à sa voix un timbre apaisant. N’oublie pas que la fille que tu cherches – Maïa – est peut-être ici, juste à côté…

J’aperçois à ce moment-là la caméra posée sur un trépied, juste derrière le lit. L’objectif est pointé droit sur nous. Je secoue légèrement le bras d’Abigail.

— Regarde…

— Oui, répond-elle sans paraître nullement inquiète. Stulu a pour habitude de filmer ses moments les plus torrides au lit. Il trouve ça excitant, apparemment. Mais la caméra ne tourne pas. Pas tant qu’il ne l’a pas allumée…

Je ne peux m’empêcher de fixer l’œil brillant avec un mélange d’angoisse et d’appréhension. Cet appareil qui immortalise les ébats, ces miroirs qui démultiplient les corps, ces lumières qui électrisent le lit, tout est fait pour mettre en valeur la personne de Mario Stulu. Absolument tout. La chambre elle-même est un parc d’attraction sexuel. Avec effroi, je me demande si Maïa fait partie des dizaines, des centaines de filles peut-être dont les corps sont stockés dans la mémoire de cette caméra. Peut-être que je ne veux pas savoir…

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