17.

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Dans le couloir qui jouxte la chambre, Abigail me propose de nous séparer pour gagner du temps.

— Je n’ai pas l’intention de passer la journée ici, chuchote-t-elle en jetant des regards inquiets autour de nous. Stulu est certainement en déplacement loin d’ici, mais ses gardes du corps pourraient bien rôder dans les parages…

Elle s’apprête à partir. Je tente de la retenir un peu plus longtemps :

— On fait quoi si on tombe sur un méchant ?

Elle hausse un sourcil.

— On court. Évidemment. T’as d’autres questions débiles dans ton répertoire où on peut y aller ?

— Je ne sais pas si c’est une bonne idée, de nous séparer. Rutger…

— …est enfermé dans un placard, achève-t-elle à ma place. Il aurait proposé la même chose.

Elle a sûrement raison. Tout à coup, je m’en veux de me montrer aussi méfiant envers elle. Après tout, elle nous a bien amenés jusqu’ici et contrairement aux doutes émis par Rutger, aucun piège ne nous a été tendu. Stulu ne nous attendait pas derrière la porte, ni aucun de ses hommes de main, et nous sommes toujours en vie. J’ai envie de m’excuser mais elle a déjà disparu à l’autre bout du couloir.

Je suis seul.

Je me mets en marche, sans trop savoir où me rendre. Je cherche une clé, mais à quoi ressemble-t-elle ? À une banale clé de maison en aluminium ? Ou bien est-elle plus particulière ? J’aurais dû réclamer des précisions à Abigail…

J’arrive au fond du couloir, dans une sorte d’intersection. Une lumière s’allume et me fait sursauter. C’est juste un mécanisme, rien de plus. Je suis trop tendu. Personne ne peut me voir ici… Je remets une mèche en place derrière mon oreille et choisis un passage au hasard, intrigué par une petite lueur blanche qui clignote faiblement.

À mesure que je m’enfonce dans les entrailles de la propriété du Sicilien, je découvre tout un monde fait de peintures absurdes, de pièces étranges et abandonnées hantées par un silence de plomb, de sculptures géantes qui m’effraient à chaque tournant… Ici, un corbeau et un renard disputent une partie d’échecs enragée dans une fromagerie, là une soucoupe volante transportant des grappes de raisin se pose au milieu d’une horde de satyres en pleine débauche, plus loin un singe nommé Jack est suspecté d’un meurtre et se fait interroger par un mystérieux inspecteur… Rien ne semble avoir de sens et à mesure que le temps passe, ma nuque se raidit et la chair de poule recouvre mes bras et mes jambes. Stulu doit être sacrément tordu pour vivre dans un endroit pareil…

Je m’arrête subitement et constate avec horreur que je me suis perdu. Je me retourne mais ne reconnais même plus l’endroit d’où je viens. Comment est-ce possible ? J’étais pourtant concentré sur mes pas… Il a suffi d’un bref moment d’absence pour que le noir complet envahisse mes pensées.

Le noir…

Pourquoi cet endroit est si sombre ? Je n’ai pas repéré un seul interrupteur sur mon trajet. Stulu ne peut pourtant pas vivre dans cette nuit d’encre… à moins qu’un système automatisé ne règle la luminosité quand il est présent…

Je m’égare trop. Je dois trouver cette clé. Rutger doit vraisemblablement être en proie à la panique, s’il n’est pas mort d’étouffement. Je secoue la tête. Ce n’est pas le moment de penser à des choses pareilles.

Un peu plus loin, dans un salon que je n’avais pas visité jusqu’à présent, je repère un petit escalier menant à un sous-sol, dont l’entrée est éclairée par une loupiotte blanche qui grésille. Je réfléchis à toute vitesse, tentant d’oublier le son angoissant de l’ampoule agonisante. Avant notre arrivée, Rutger m’avait conseillé de privilégier toutes les pièces à l’écart, car elles sont des lieux idéaux pour cacher des choses. Ou des gens. « Maïa pourrait bien se trouver dans un garage, un grenier ou une petite chambre loin de toute activité, et aucun des nombreux invités de Stulu n’y verrait rien parce que la villa est immense, parce que Stulu, en bon amateur de musique, doit pousser les enceintes suffisamment loin pour masquer ses éventuels cris de détresse et parce que de toute manière, les invités du Sicilien ne s’occupent jamais des affaires qui ne les regardent pas et ferment donc les yeux au moindre petit incident » m’a confié Rutger ce matin même. Mais si Maïa se trouve quelque part ici, je ne pourrais pas la délivrer sans l’aide de mon acolyte. Et pour cela, je dois impérativement trouver la clé.

Je m’approche de la lumière en tâchant de faire le moins de bruit possible avec mes pieds. Je me force même à inspirer et expirer lentement au cas où un méchant serait posté en bas des escaliers. Arrivé au seuil, je jette un petit coup d’œil méfiant. Il n’y a que du noir, un noir dans lequel il est impossible de percevoir quoi que ce soit. Et une drôle d’odeur de brûlé. Je prends mon courage à deux mains et m’élance sur la première marche, tout en faisant taire le palpitement causé par la peur dans mes oreilles. Rutger n’aurait pas peur, lui… Il devrait être là, à ma place, et moi à la sienne, dans le Placard, attendant qu’il vienne me sauver.

Désormais, tout repose sur moi. Sur moi et Abigail, mais je ne l’ai plus recroisée depuis que nous sommes sortis de la chambre de Stulu. Elle a peut-être pris peur et s’est enfuie…

À la moitié de l’escalier, mon pied foule une surface différente de celle des marches. Plus molle, moins stable. Je me penche et touche du bout du doigt le sol. J’attrape un bout de papier, une sorte de billet ou de ticket plastifié. Il y en a des dizaines d’autres tout autour. Je remonte quelques marches et le place sous la faisceau de lumière, afin de lire ce qui est inscrit dessus :

Z

Une seule lettre, imprimée en noir au centre du morceau de papier. Le verso est vierge. Je redescends de quelques marches et ramasse d’autres billets, tous identiques, marqués de cette unique lettre : Z. Je ne comprends pas ce que cela peut bien signifier. Un code ? Une initiale ?

Je poursuis ma route et arrive en bas des marches. Une porte. Je la fais coulisser et mon souffle se coupe suite à l’horrible grincement qu’elle produit.

Je suis dans un garage, un immense garage, entièrement bétonné et dont le plafond ne dépasse pas les deux mètres cinquante. Des flèches et des marques jaunes sont peintes sur le sol, comme pour guider des véhicules pendant leurs manœuvres. Un chariot est posé contre un mur, face à un diable de transport rouge et quelques outils dont l’usage m’est inconnu. L’odeur de tout à l’heure s’est intensifiée sans que je parvienne à l’identifier précisément. Et le silence, toujours le silence…

Je marche le long des démarcations jaunes et observe les grands espaces vides qui s’étendent sur les côtés. Il s’agit vraisemblablement d’un entrepôt. Mais pour stocker quoi ?

Une porte de service mène à un couloir qui mène lui-même à une autre section, de taille moindre. Je repère une caméra, mais son œil fixe quelque chose plus loin, de sorte que je peux continuer à avancer sans crainte d’être détecté.

De grosses caisses sont disposées contre le mur. Leur contenu est encore sous plastique. Je m’approche d’elles, curieux.

Je soulève un pan de l’emballage et zyeute rapidement à l’intérieur avant de m’écarter, effrayé.

Des armes. J’ai vu des armes. Pas seulement des pistolets et des armes de poing. Mais également des mitraillettes, des fusils d’assaut, soigneusement rangés et apparemment prêts à l’emploi. Je n’ose pas vérifier les autres paquets. Il y en a tellement…

Je continue ma route, mû par un mélange de curiosité et d’euphorie malsaine. Une caisse déborde de plastic. Des explosifs, partout. Ici, du C-4 joliment empaqueté ; là des stocks de penthrite apposés à du RDX. De l’huile minérale. Du nitrate d’ammonium. De quoi mettre une ville à feu et à sang… Je plonge ma main dans un autre paquet et en extrait une ceinture bourrée de Semtex. Je la relâche aussitôt et le bruit de l’objet s’effondrant par terre me pétrifie. Je jette un regard circulaire autour de moi mais rien n’explose.

Le bout de mes orteils est gelé.

Les petits papiers plastifiés Z sont partout autour, comme des guirlandes qu’on a placées là pour faire joli, comme des signatures attestant d’un monstrueux dessein.

Au fond, ce sont d’énormes cuves recouvertes de pictogrammes menaçants qui attirent mon regard. Du gaz. Plein de gaz. Mais la caméra les surveille et de toute manière, je n’ai plus envie de savoir. C’en est trop pour moi : je me courbe en deux et retiens un soubresaut. Je ne peux pas vomir ici, ils le verraient, ils prendraient sûrement des échantillons, ils trouveraient mon ADN et me traqueraient sans pitié parce qu’ils savent, ils savent ce que j’ai vu et que je n’aurais jamais dû voir.

Je n’ai jamais rien demandé. Je cherchais juste une clé. Pour un ami.

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