19.

8 minutes de lecture

Je prends mes jambes à mon cou et m’enfuis, le cœur battant d’adrénaline. Heureusement, le domestique ne remarque pas ma présence. Je perçois le tintement aigu de sa voix quand il tente de calmer la bête.

En me remémorant progressivement le bon chemin, je parviens à retrouver le couloir face à la chambre. Je le longe le et colle mon oreille contre le mur, avant de remarquer que Stulu et sa compagne n’ont même pas refermé la porte derrière eux. En jetant un coup d’œil dans l’embrasure, je repère le profil porcelet du Sicilien. Il se frotte les mains en louchant vers le lit, qui se trouve hors de mon champ de vision. La fille doit être assise dessus.

— Allume la caméra, dit-il d’un air guilleret. Oui, comme ça… Non, je suis hors-cadre… Baisse un peu l’objectif, il faut qu’on voit bien tes seins… Voilà, parfait. Lance l’enregistrement.

Il arrache sa chemise – littéralement – et l’envoie valser par terre avant de baisser son pantalon. Je me détourne, repoussé par l’idée de contempler un pareil spectacle. Puis il s’exclame, d’un air étonné :

— Oh ! Mais nous avons une visiteuse surprise ! J’adore les surprise, ajoute-t-il.

Je me force à regarder. S’il ouvre le Placard, il découvrira son occupant. Dans quel état doit se trouver Rutger ? Est-il seulement vivant ?

Stulu est nu comme un ver et son énorme engin pointe vers le haut. Il se gratte le ventre d’une main et pianote de l’autre sur un petit écran tactile collé contre le Placard. Il se tourne vers la femme sur le lit et sourit :

— J’ai ajouté un système informatique au Placard, avec plein de fonctions amusantes. Désormais, on peut peser l’occupante. Excitant, non ?

Elle se contente de pousser un grognement félin qui me rappelle ceux de Pupuce, en moins puissant. En voyant le chiffre affiché, Stulu s’approche de plus près pour être sûr d’avoir bien lu.

— Quatre-vingt douze kilogrammes ? Seraient-elles donc venues à deux ? Elle ne peut pas être seule… (Il visualise la chose et grimace) Bah, ça serait dégoûtant ! La seule femme que je connaisse qui pèse ce poids est ma chère pauvre tante obèse. (Il sourit) Enfin, assez parlé, il est temps de vérifier ! Et si jamais je tombe sur un gros morceau… Je le renverrai fissa dans le Placard et il y pourrira. Je n’aime pas les mauvaises blagues.

Il active l’ouverture de la double-porte et se dresse triomphalement face au Placard, prêt à accueillir la nouvelle venue.

Le battant claque violemment et Rutger surgit, un masque de Pinocchio sur le visage. En découvrant la nature de la surprise, Stulu ouvre grand la bouche et ne bouge pas d’un pouce, même quand Rutger assène son poing dans sa face. Le corps de Stulu recule et percute la sculpture du pénis géant avant de s’effondrer par terre. La fille pousse un cri terrifiant tandis que Rutger se jette sur elle, et subitement, elle arrête de crier. Je rentre dans la chambre à ce moment-là et le surprend en train de plaquer un coussin sur sa bouche, afin d’étouffer son hurlement. Mais la fille ne peut plus respirer. Le masque de Rutger prend alors une tournure beaucoup moins comique. La fille bat des bras et des jambes, mais Rutger la tient fermement et l’empêche de s’extraire de sa prise.

— Rutger ! crié-je en constatant qu’il ne lâche pas le coussin. Elle va suffoquer…

Il se tourne vers moi et mon regard se pose sur l’immense nez qu’il arbore. J’aperçois ses yeux bleus dans les fentes du masque. Il acquiesce sombrement et se penche, pour chuchoter à l’oreille de la femme :

— Si tu pousses encore un seul de tes horribles glapissements, je te fais bouffer ce coussin. Compris ?

Elle ne répond pas, mais il prend ça comme une affirmation et envoie le coussin voler au loin. Elle aspire une grande bouffée d’air et nous fixe sans un mot, ses grands yeux bruns traduisant l’étendue de son affolement. Elle n’attrape même pas la couverture que lui tend Rutger pour couvrir son intimité.

Il se relève, retire le masque d’un air énervé et me lance un doigt accusateur :

— Tu allais me laisser crever là-dedans, c’est ça ? Tu sais combien de temps j’ai attendu ? Hein ?

Il enjambe le corps mou de Stulu. Je tente de rassembler mes mots :

— Écoute, ce n’est pas ce que tu crois… J’ai cherché cette clé… Maïa aussi mais…

— Et Abigail ? s’alerte-t-il. Où est Abigail ?

— Elle a proposé qu’on se sépare pour aller plus vite…

Il est furieux, à présent.

— Quoi ! Je t’avais demandé de ne pas la lâcher d’une semelle ! La garce est sûrement en train de ramener des renforts pour nous capturer…

— Je… elle semblait sincère et…

— Arthur, dit-il d’un air exaspéré, ce n’est pas parce qu’elle semblait sincère qu’elle l’était. Arrête de croire tout ce qu’on te dit, bordel ! D’ailleurs, cette histoire de clé était fausse. Tu l’as bien vu…

— Stulu a laissé comprendre qu’il avait modernisé le Placard… ça explique qu’il n’y ait plus besoin de clé pour l’ouvrir…

— Ça ne résout pas la disparition de…

Une voix aiguë provenant de dehors nous interrompt soudain :

— Arthur ? Rutger ? Vous êtes là ?

Abigail fait irruption dans la chambre. Son visage est couvert de sueur mais elle se force à sourire. La manche droite de sa veste a été arrachée et du sang perle de son bras.

— Où étais-tu ? interroge Rutger, sans remarquer sa blessure.

— Je me suis promenée, ironise-t-elle d’un air agacé. J’ai trouvé cette formidable salle d’eau et je me suis fait couler un bain. Il y avait même un petit canard et…

— Menteuse ! assène-t-il avec violence. Tu allais nous dénoncer, avoue-le !

Elle pose une main sur son bras ensanglanté et grimace.

— Si je vous avez dénoncés, dit-elle tristement, vous n’auriez pas fait deux pas avant qu’un groupe de gardiens vous tombe dessus.

Rutger semble un peu se calmer. Il remarque alors les griffures qui strient le bras d’Abigail.

— Il s’est passé quoi ? demande-t-il, avec un brin de ce qui semble être de la sollicitude. Tu saignes…

Elle secoue la tête.

— Rien de grave. Quand j’ai libéré ce foutu tigre, pour faire diversion, l’animal m’a remercié d’un coup de patte. J’ai heureusement réussi à ne pas me faire bouffer.

Le regard d’Abigail se pose sur le corps de Stulu, son dos nu couvert d’une forêt de poils noirs et drus, et s’assombrit instantanément.

— Je vous ai fait venir ici, déclare-t-elle. À vous de me rendre la monnaie de la pièce en me laissant tuer cette ordure.

— Non, répond froidement Rutger.

Elle se tourne vers lui.

— Comment ça, non ? Je ne t’ai pas demandé d’autorisation.

— Tu ne tueras pas Stulu, insiste-t-il. Pas aujourd’hui.

— Et pourquoi donc ?

— Parce qu’on ne sait pas où est Maïa, répond-il. Si tu tues Stulu, ses alliés se vengeront sur elle.

Elle le fixe d’un air mauvais et esquisse un sourire mielleux.

— Ce n’est plus mon problème. Ça fait trois mois que j’attends ce moment, et à présent qu’il est devant moi, inconscient, vous voulez m’empêcher de lui régler son compte une bonne fois pour toutes ? Laissez-moi rire, je suffoque d’allégresse ! Vous savez quoi ? Votre Maïa est morte. Stulu a dû lui passer dessus tant de fois que ça a fait d’elle une loque flasque, un légume sans plus aucune saveur, et elle a fini par mourir, ou bien c’est Stulu qui s’en est chargé, et après ça, il a continué à lui passer dessus, encore et encore parce que c’est un putain de démon, un vampire, un psychopathe.

Elle sort alors la poche plastique qui contient le doigt découpé, la vide de son contenu à présent inutile et s’accroupit sur le dos du Sicilien.

— Vous avez tout autant que moi envie de le voir voir pourrir en enfer, nous lance-t-elle, méchante. Alors asseyez-vous, ouvrez grand vos yeux et regardez !

Je me tourne vers Rutger, attends qu’il dise quelque chose, mais il n’a aucune réaction, même quand Abigail passe la poche autour de la tête de Stulu et ressert les doigts, pour empêcher l’air d’entrer. Stulu semble sortir de sa transe et commence à pousser des cris paniqués. Il essaie désespérément d’inspirer de l’air mais à chaque bouffée, le sac vient se coller à sa bouche en produisant un bruit sifflant et affreux. Il remue des bras et des jambes comme un poisson hors de son bocal et Abigail se dandine sur lui, prend plaisir à le voir souffrir, se penche à son oreille et lui susurre des mots inaudibles.

Le martèlement de pas dans le couloir fait revenir Rutger à la réalité. Il cligne des yeux et je pousse un soupir de soulagement parce que je ne supporterai pas cette scène plus longtemps. Alors que les bruits se rapprochent, il s’élance vers Abigail et la soulève comme une poupée de chiffon. Elle rue et donne des coups de poing dans le vide en martelant des propos insensés :

— Non, c’était le meilleur moment ! Il expirait ! jappe-t-elle avec fureur. Pas maintenant, non, je veux sentir son dernier souffle ! Laisse-moi, sale monstre, me touche pas, laisse-moi je te dis ! Aaaah !

Rutger la lance sur le lit, où elle s’effondre en pleurs aux côtés de la courtisane qui semble flotter dans une dimension parallèle, les yeux vitreux. Quand Rutger enlève le sac du visage de Stulu, celui-ci est évanoui, peut-être mort.

De l’autre côté de la porte fermée, je reconnais la voix pincée du domestique qui tend vers les aigus, sûrement à cause de l’angoisse :

— Monsieur ! Tout va bien ? J’ai entendu tout ce vacarme qui m’a alerté et… Monsieur, vous êtes là ?

— Il faut y aller ! murmure Rutger.

Il rafle la caméra d’une main. Abigail se relève du lit, toujours bouillonnante de rage, et se dirige vers la porte de l’ascenseur sans un mot. Rutger tend un doigt vers la courtisane et ordonne :

— Tu viens avec nous.

Comme elle ne réagit pas, il la soulève et la remet debout. Il lui répète la même phrase et elle acquiesce silencieusement. Je ramasse le masque de Pinocchio et le lui tend pour qu’elle puisse cacher son sexe avec. Nous nous dirigeons tous vers l’ascenseur et les portes se referment sur les cris apeurés du domestique et plus loin, peut-être, l’arrivée des renforts, des limiers salvateurs, qui fracasseront la porte en quelques coups de hache ou à la tronçonneuse, qui pénétreront à l’intérieur, qui découvriront le corps de leur maître, nu et sali, vivant ou mort, qui tournoieront autour comme une meute de loup assoiffés de sang et qui hurleront à la vengeance.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Luciferr ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0