20.

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Quand nous émergeons des ténèbres du souterrain, l’extrême luminosité nous éblouit et nous pousse à protéger nos yeux. Je titube pendant quelques instants, désorienté, tandis que Rutger s’élance vers la voiture de location garée quelques pas plus loin. Il fait claquer la portière et démarre aussitôt. Abigail pousse la courtisane à l’arrière du véhicule et s’affale à sa suite sur la banquette. Depuis le siège passager, je jette des regards inquiets dans le rétroviseur, vers la petite porte en métal, mais personne ne nous prend en chasse. Rutger démarre et nous filons loin de la demeure du Sicilien.

Pendant le trajet, tout le monde se tait. Abigail a passé sa veste à sa voisine. Rutger mâchonne sa langue, amer. Je fixe l’extérieur, les graffitis qui abondent les murs, les rangées de Vespa et les petites citadines dont les roues débordent sur les trottoirs. Je serre mes mains entre mes cuisses pour cacher mes tremblements. Je repense sans cesse à l’entrepôt rempli d’armes.

Alors que nous sommes à mi-chemin de l’hôtel et que le silence devient si intolérable que je passe mon temps à déglutir bruyamment, au point de m’étrangler avec ma salive, Rutger lève un doigt vers l’arrière et demande :

— Qu’allons-nous faire de la fille ?

Silence. Abigail refuse de répondre et l’autre ne semble pas bien comprendre le français. Je me force à dire :

— On devrait peut-être la libérer… Je veux dire, on ne devrait pas la forcer à nous accompagner. C’est illégal…

Rutger me regarde avec une drôle de tête.

— Arthur… marmonne-t-il doucement. On vient d’entrer par effraction dans une propriété privée, on a failli tuer un homme et on s’est enfui, Abigail se trimballe avec un doigt découpé et il y a un flingue chargé dans la boite à gants. Il faut que tu comprennes que tout ce qu’on fait depuis ces derniers jours est absolument illégal. Et non, on ne va pas la laisser partir, parce que Stulu aura tôt fait de la retrouver et il lui fera cracher nos identités.

Je ne réponds pas.

— Déposez-la au Lotus Vert, marmonne Abigail en fixant tristement la vitre. La patronne ne posera pas de questions. Depuis le temps que je travaille pour elle, elle me doit bien ça…

Rutger réfléchit une seconde, acquiesce et change de voie. Je commence à avoir de drôles de sueurs froides et le bout de mes pieds est gelé et secoué de picotements.

— Il reste du Xanax ? demandé-je soudain.

— Il y en a à l’hôtel, répond Rutger. On dépose la fille au Lotus et on y est dans une grosse demi-heure.

Nous déposons la fille au Lotus et nous sommes à l’hôtel une grosse demi-heure plus tard. Et il y a du Xanax. Je prends une double dose et m’allonge sur le lit, en écoutant ma respiration et en fixant un point blanc imaginaire sur le plafond blanc uni. Ma vision se trouble peu à peu et une quantité de points gris envahissent le décor et dansent et tournoient. Cela n’a aucun sens ; je m’en rends compte quand Abigail s’assoit à côté de moi sur le lit, un énorme bandage autour du bras. Avec stupeur, je réalise qu’elle n’a jamais pu le faire toute seule, ce qui veut dire que Rutger l’a aidée, et donc qu’Abigail l’a laissé lui toucher le bras.

Abigail allume la télé. Le pape salue une foule en liesse depuis son balcon ; des militaires font des exercices de tir dans un pays lointain ; un attentat à la machette a causé deux morts au Luxembourg. Abigail éteint la télé.

— Qu’est ce qu’on fait maintenant ?

Rutger émerge de la salle de bain, une serviette autour de la taille. Il passe un peigne dans ses cheveux. Des gouttelettes humides envahissent la pièce.

— À vous de me dire ce que vous avez trouvé chez Stulu, dit-il. Même le détail le plus insignifiant peut être un indice.

— J’ai croisé un tigre qui s’appelait Pupuce, commence Abigail, et je l’ai libéré.

— Tu nous as déjà dit ça. C’est tout ? interroge Rutger, suspicieux.

Elle le regarde droit dans les yeux :

— Oui. Le reste n’a aucun intérêt.

Ils se tournent alors vers moi. J’essaie de bouger ma tête mais les points blancs, gris et noirs remuent dans tous les sens et je préfère renoncer.

— As-tu découvert des indices, Arthur ?

L’entrepôt, les caissons d’armes, de munitions, les explosifs, les cuves de gaz. Et ce mystérieux Z. Pourtant, j’ai l’intuition que tout cela n’a rien à voir avec Maïa, qu’il s’agit d’une autre histoire qui ne me concerne pas et que je dois à tout prix oublier, si je tiens à la vie.

— Non, je réponds. Je n’ai rien vu.

Rutger soupire et frappe le matelas.

— Je ne comprends pas… Où peut-elle bien se cacher ?

Abigail sort une pomme et croque dedans.

— Elle est morte.

— Non, assène Rutger avec colère.

— Non, renchéris-je. Maïa n’est pas morte. Et on va la retrouver.

Abigail se dresse face à nous.

— Vous êtes incroyables, nous déclare-t-elle. Dans quel monde vivez-vous ? Vous nagez dans l’illusion la plus profonde, vous êtes persuadés d’avoir réponse à tout et de pouvoir vous sortir avec panache de n’importe quelle situation ! Réveillez-vous, bon sang ! Stulu ne fera pas deux fois la même erreur. Nous avons réussi à l’approcher aujourd’hui, certes, mais si nous essayons demain, nous nous heurterons à une barrière infranchissable. Il aura placé ses hommes et nous nous ferons pas deux pas avant d’être capturés, interrogés, éliminés. C’est fini, tout est fini. Stulu a survécu et Maïa est perdue.

Elle repose la pomme à moitié dévorée.

— Cette pomme est dégueulasse. Il y a un ver dedans.

Un bruit sec dans le couloir la fait sursauter. La rumeur de pas qui approchent. Ce simple son me donne la chair de poule.

Quelqu’un frappe deux coups distincts à la porte. Je sursaute.

Rutger fait volte-face et court vers l’entrée. Abigail le suit. À contrecœur, je me lève à mon tour, l’excitation du moment me faisant oublier la douleur et les points bicolores dans ma vision. Quand j’arrive à côté d’eux, Rutger tient un papier dans la main et le regarde d’un air perplexe tandis qu’Abigail fixe le couloir, à la recherche de la personne qui nous a laissé le papier. Mais s’il y a eu quelqu’un ici, il s’est volatilisé.

Abigail et moi pivotons vers Rutger, dont les yeux ne parviennent pas à se détacher du mot.

— Qu’y a-t-il d’écrit ? s’enquiert Abigail en lui pressant le bras.

Rutger relève le papier pour l’empêcher de voir, relit les inscriptions encore une fois ou deux et consent finalement à nous dire :

— C’est Stulu. Il nous a déjà trouvés.

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