22.

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L’horloge marque six heures quand Rutger se réveille et commence à faire ses exercices physiques. Une fois ses pompes finies, il s’habille, attrape les clés et quitte la chambre pour aller voir « des amis italiens ». Avant de partir, il pointe son doigt sur moi puis sur Abigail : je dois la surveiller pendant son absence. La porte claque et je sombre dans un sommeil à moitié éveillé, où je rêve d’une grotte sombre remplie de pistolets, de mitraillettes, de lances-roquettes ; d’une chambre où des princesses font l’amour à mes pieds et je découvre avec horreur que l’une d’entre elles a le visage de Rutger, une autre celui de Bob et la troisième a une face lisse et trouble, que je ne parviens pas à identifier. Quelqu’un me demande quel est mon rêve et j’ai beau me retourner, je ne vois personne. La princesse qui a le visage de Rutger m’attrape par la cheville et me tire vers elle. Je tombe et me réveille.

— Quel est ton rêve ? demande Abigail depuis son propre lit.

Elle semble m’observer depuis un certain temps. Je réprime un frisson.

— Je ne sais pas, rétorqué-je, et je ferme les yeux pour me rendormir.

— Allez, fait un effort, insiste-t-elle. Raconte-moi ton rêve.

Je lui tourne le dos, agacé.

— Je n’ai pas de rêve.

Je perçois le faible murmure des draps qu’on soulève et le glissement furtif des pieds sur la moquette. Une fois arrivée à côté de moi, Abigail s’allonge sur mon lit et pose sa tête face à la mienne. Je fais mine de m’assoupir mais elle me secoue l’épaule et chuchote doucement :

— Menteur.

Je pousse un soupir exaspéré.

— Quel est ton rêve ? répète-t-elle à nouveau. Nous avons tous un rêve ; moi par exemple…

— … tu veux tuer Stulu, je sais. Ton seul rêve est la mort d’un homme. C’est terrible, de rêver de ça.

Elle garde le silence. Incapable de dormir, je me mets sur le dos et observe furtivement son visage. Elle semble réfléchir.

— J’avais un autre rêve, avant ça, confie-t-elle.

Je ne dis rien. Quelques secondes passent, très longues, pendant lesquelles Abigail semble se remémorer un souvenir douloureux.

— Il y avait une fille, au Lotus Vert, qui adorait chanter. Elle était toujours joyeuse, même dans les pires jours, ceux des visiteurs malhonnêtes et des clients sadiques. Quand le soir arrivait, elle me serrait fort dans ses bras et me chantonnait à l’oreille un air qui me redonnait le sourire. Elle s’appelait Maria et c’est la plus belle fille que j’ai jamais connue. J’aimais ses petits yeux rieurs, ses fossettes moqueuses et la courbure de ses sourcils quand elle faisait semblant d’être fâchée. À cette époque-là, tout allait bien, on habitait ensemble et on projetait même d’arrêter ce foutu métier, de quitter le Lotus. Et puis Stulu est arrivé.

Elle marque une pause, hésite à me raconter la suite. Mais comme je la regarde avec un air qu’elle prend comme un encouragement, elle continue :

— Stulu est tout de suite devenu dingue d’elle. Il lui arrivait de passer plusieurs fois par jour et payait le triple pour partager son lit. Et rapidement, il lui a interdit de coucher avec qui que ce soit d’autre que lui, sous prétexte qu’elle lui appartenait. Il était puissant, la patronne le savait. Elle n’a pas voulu avoir de problèmes, mais les problèmes sont quand même arrivés. Et plus vite que prévu. Stulu venait le matin, dans sa grosse voiture de riche, et elle devait le rejoindre. On attendait parfois deux ou trois jours avant de la revoir, et elle était à chaque fois épuisée, éreintée. Le salaud ne la ménageait pas. Maria le détestait. Il est devenu de plus en plus violent et un soir, elle m’a confié avoir peur, peur de mourir. Alors, j’ai dit un truc stupide, vraiment stupide. Je lui ai proposé de nous enfuir. Quitter le pays, aller à l’autre bout du monde, à n’importe quel endroit où il ne poserait plus ses sales pattes sur elle.

— Elle a refusé ?

— Non. Elle a retrouvé le sourire et m’a dit OK, juste OK. Le lendemain matin, j’ai pris deux billets d’avion pour l’Espagne, Malaga, avec les économies que j’avais. Je ne l’ai dit à personne. Mais il l’a su. Ce fils de pute a compris nos manigances. Je ne sais pas comment, peut-être qu’il a un troisième œil, peut-être était-il parano au point d’avoir une taupe à l’aéroport… Il s’est ramené au Lotus avec ses gros-bras, il est entré dans l’arrière-pièce où on se préparait habituellement et il nous ont attrapées, Maria et moi, avant de nous faire monter dans une des chambres. Et là… il… il l’a déshabillée, entièrement, et il l’a violée et… il m’a forcé à regarder ça… je pouvais rien faire, juste contempler cette horreur… et pendant qu’il faisait ça, il plaçait ses mains autour de son cou pour l’étrangler… Ça a duré si longtemps, peut-être des heures, et même une fois morte, il continuait ses vas-et-viens sur son cadavre, en me regardant avec cette lueur féroce, folle, dans le regard. Puis il s’est levé et il est parti.

Elle essuie les larmes sur ses yeux et renifle bruyamment.

— Je ne comprends toujours pas pourquoi il m’a épargnée, pourquoi il s’est attaqué à elle, alors qu’il l’aimait. Le cadavre, ç’aurait dû être moi, et ç’aurait dû être elle qui aurait découpé mon doigt pour rentrer chez lui et le tuer, venger son crime. C’est injuste. C’est pour ça que le sang de Stulu doit couler. Et il coulera, ce soir, dans ce putain de restaurant. Justice sera rendue.

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