23.

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Ce soir, le soleil est un monstre orange. Le crépuscule s’éternise pendant que nous roulons vers le Farandole, le grand restaurant de Mario Stulu.

Les « amis » de Rutger lui ont fourni deux costumes Prada en mohair, flambants neufs. Il veut impressionner Stulu avec. Dans cette tenue, je me sens à l’étroit, comme un gueux dans une tenue de sacre.

Tu es un lion.

Rutger ne cesse de me le répéter et pourtant, je l’oublie toujours. Il dit que le jour où je l’assumerai, je serai le roi du monde et que personne n’osera s’opposer à moi.

— Un lion qui miaule n’est qu’un chaton, explique-t-il en arrivant devant le Farandole. Apprend à rugir.

Il cède le volant au voiturier et nous nous dirigeons vers l’entrée, dont l’allée est éclairée par des petites loupiottes. Un portier nous laisse entrer sans même vérifier notre identité – il semble avoir reconnu Rutger. À l’intérieur, une femme avec un sourire charmant nous souhaite la bienvenue. Elle nous conduit à l’étage, dans le salon des VIP.

C’est une petite zone à part, ouverte sur le reste du restaurant. De nos places, on peut apercevoir l’étage inférieur au travers de la rambarde. La plupart des autres clients sont richement habillés et ils paraissent tous immensément influents, ce qui n’empêche pas Rutger de les regarder d’un air supérieur. À trois tables de nous, je crois reconnaître la dame à plume qui avait parlé avec nous sur le yacht de Madame Wu et je me demande si elle aussi est dans le camp de Stulu, ou s’il s’agit d’une coïncidence, ou si ce n’est tout simplement pas la dame à plume.

— Monsieur Stulu va arriver d’un moment à l’autre, déclare une serveuse en nous offrant la carte.

Je fais les yeux ronds devant le prix des plats proposés : la plupart dépassent les trois chiffres. Certaines bouteilles coûtent même plusieurs milliers d’euros ! Une fois seuls, Rutger se penche et me chuchote à l’oreille :

— Abigail va arriver d’une minute à l’autre. Elle se mêlera parmi les autres clients, de façon à ne pas se faire repérer. De notre place, on pourra la voir, et elle aussi. Alors écoute-moi bien, Arthur. Je veux que tu lui fasses signe quand le moment sera venu. Je te préviendrai. Et alors Abigail pourra agir. Ce qu’elle fera ensuite n’est plus notre problème, puisqu’on aura libéré Maïa. Quoiqu’il advienne, on ne s’en occupe pas. On ne la connaît pas. C’est d’accord ?

Je hoche nerveusement la tête, m’interrogeant sur la façon dont Abigail compte s’y prendre pour tuer Stulu. Sûrement avec une arme discrète qu’elle aura dissimulé dans sa poche. À mon signal, elle attendra que nous nous éloignions, elle approchera de Stulu et elle dégainera un pistolet, ou peut-être un couteau, avant de lui porter le coup fatal.

— Mais elle ne pourra pas s’en sortir… murmuré-je, mal à l’aise. Les clients verront forcément le meurtre, et ils appelleront la police. Elle risque la prison ! Et si on est pris avec ? On est ses complices, non ?

Rutger me sourit tranquillement :

— N’oublie pas que l’agence nous protège, Arthur. Nous n’irons jamais en prison, parce que nous sommes du côté des gentils.

— Mais Madame Wu est morte ! Sans elle, l’agence n’existe plus !

— Écoute, c’est trop compliqué à expliquer. Cesse de te tracasser, tout ira bien.

Mais je ne parviens pas à calmer mes angoisses. Si je suis emprisonné, ma mère sera furieuse. Elle aura honte de moi. Elle ne voudra plus jamais me parler…

— Bois un peu, fait Rutger en poussant mon verre d’eau dans ma direction. Tu es tout pâle.

J’opine et avale quelques gorgées. Mais l’eau glacée me donne mal au ventre et quand je relève la tête, je suis persuadé que tout ceci est une mauvaise idée, que ça ne peut que mal finir.

Sur une petite scène au fond, un petit groupe de danseurs exécute une chorégraphie, accompagné d’un air de musique lancinant. Je plisse les yeux et observe attentivement leur visage. Ce sont les mêmes danseurs que ceux du théâtre où m’avait invité Rutger quelques temps après notre rencontre. Il n’y a aucun doute là-dessus.

Je tente de lui faire part de ma découverte mais il fixe avec appréhension quelque chose derrière moi. Je me retourne et aperçois Mario Stulu encadré de sa cour habituelle : une splendide créature en robe moulante – probablement un mannequin, à en voir ses jambes immenses et sa pose suggestive, un petit chauve rondouillard qui parle avec de grands gestes, un agent de sécurité à l’air méchant et la serveuse qui nous pointe du doigt.

Ils s’arrêtent à trois mètres de nous. Le chauve rondouillard s’éloigne en vérifiant son téléphone ; Stulu pose sa main sur l’épaule de la fille, qui proteste, et qui s’assoit finalement à une autre table, à côté des danseurs ; l’agent de sécurité se fiche dans un coin sans nous quitter du regard, se transforme en statue impassible ; la serveuse attend en tremblotant le bon vouloir du Sicilien.

Et puis Stulu est à côté de nous.

— Rutger ! s’écrie-t-il avec un air ravi. Comment vas-tu ? Ça faisait un bail, non ?

Rutger adopte un visage souriant, mais ses traits sont toujours tendus.

— Content de te revoir, Stulu.

Stulu s’assoit à côté de nous et pose les mains sur la table. Il porte des lunettes de soleil.

— Menteur ! pouffe-t-il. Je sais que tu mens !

Rutger affiche une mine confuse.

— Tu n’es pas simplement content de me voir, poursuit le Sicilien, tu es heureux ! N’est-ce pas ?

Il éclate de rire et Rutger l’accompagne, avec moins d’entrain. Stulu semble alors remarquer ma présence.

— Je vois que tu te trimballes toujours avec ton copain… Il s’appelle comment déjà ? Marius ?

— Arthur, dit Rutger. Il s’appelle Arthur, pas Marius.

— Arthur ! Oui voilà, je m’en souviens à présent…

Du coin de l’œil, je surveille les allez et retours des clients à l’entrée, guettant l’arrivée d’Abigail. Étrange, elle devrait déjà être là…

Nous commandons les plats. Stulu répète à plusieurs reprises qu’il nous invite et qu’il veut nous gâter comme si nous étions des princes. Après avoir bu quelques gorgées de l’excellent vin que le serveur nous amène, Rutger prend des couleurs et retrouve toute sa vitalité.

— C’est un très bon vin, dit-il en tournant le verre comme le font les œnologues.

— Sûrement, réplique Stulu avec fierté. Tu mourrais de stupeur si je te dévoilais le prix de ce petit bijou.

Le plat est servi. Le garçon qui l’amène appelle ça une aquarelle printanière. L’assiette ressemble plus à l’œuvre déjantée d’un artiste fou qu’à un véritable menu. Après quelques bouchées, Stulu guette nos réactions. Devant le silence de Rutger, il adopte un air sérieux et lui dit :

— Je suis désolé pour ce qu’il s’est passé. Vraiment. C’était un coup de sang idiot, mais tu me connais, je suis comme ça, fougueux, indomptable. C’est dans ma nature. J’ai le sang chaud moi, et quand c’est arrivé… je n’ai pas supporté.

Rutger ne répond pas. Je repère enfin Abigail en bas de la salle. Elle a les bras croisés et jette de temps en temps des coups d’œil vers le haut. Elle me fait un clin d’œil.

— Pour cette raison, reprend Stulu en souriant à nouveau, je tenais à tourner la page avec cette proposition. Ce boulot vous concerne tous les deux, vous pourrez même bosser ensemble si ça vous chante, du moment que Mar… Arthur ne fait pas de cafouilleries, et c’est bien payé. Je suis prêt à vous proposer le double de votre ancien salaire. Intéressant, non ?

— Quelle sera la nature de notre emploi ? questionne Rutger.

Je ne l’ai jamais senti aussi anxieux qu’à présent. Stulu hoche la tête, compatit face à la curiosité de mon ami et pousse un soupire las. Il porte la main à son oreille et abaisse légèrement ses lunettes, de façon à ce que nous soyons les seuls à pouvoir contempler son regard. Son arcade recousue témoigne d’une cicatrice récente et son œil englué de noir est à peine ouvert. Rutger ouvre la bouche, reconnaît son œuvre. Je garde le silence tandis que Stulu désigne sa blessure avec dégoût.

— Je veux que vous retrouviez les fils de putes qui m’ont fait ça.

Rutger émet un rire nerveux :

— Je… ça ne risque pas d’être facile si cet œil au beurre noir est notre seul indice…

Stulu lui tapote l’épaule amicalement. Mais son regard est mordant.

— Il y a d’autres indices, et je vous les fournirai le moment venu.

— D’accord, fait Rutger en retour. Mais je ne comprends pas pourquoi tu tiens tant à nous recruter, nous. Tu as déjà plein d’hommes sous tes ordres…

Stulu fait la moue :

— Certes. Mais tu es mon ami, et je n’aime pas te voir traîner dans Rome comme un Bernard-l’Hermite sans coquille. Donc je te propose un boulot, comme tout ami digne de ce nom. Pourquoi est-ce que ça t’étonne ? Tu pensais que je ne te parlerai plus jamais juste à cause de ce petit incident ? Voyons, Rutger !

Il claque des doigts et aussitôt, un agent arrive, dossier en main. Stulu attrape le dossier, remercie l’agent et sort de la pochette deux feuilles recto-verso remplies d’écritures : notre contrat.

— Alors, vous signez ? C’est que je suis pressé, moi…

Il nous tend un stylo et Rutger parcourt rapidement le contrat d’un regard expert. Il relève finalement la tête et dit :

— Nous sommes prêts à signer…

Le visage de Stulu se détend : il semble heureux.

— … à une seule condition, termine Rutger.

Le visage de Stulu se plisse : il devient suspicieux.

— Une condition ? Quelle condition ?

Au rez-de-chaussée, Abigail nous épie toujours. Elle me fait un signe discret de la main : elle est prête et n’attends plus que mon signal. Je lui adresse un regard entendu : elle doit encore attendre quelques minutes.

— Une seule condition, sans grande importance, ajoute Rutger d’une voix crispée. Je te demande de libérer Maïa. Elle n’a rien à voir avec cette histoire.

Les sourcils épais de Stulu se tordent étrangement. Il ouvre la bouche et la referme, mais l’étonnement l’a rendu muet.

— Maïa ? Comment ça libérer Maïa ?

— Tu sais très bien de quoi je parle, Stulu, soupire Rutger. On ne signera pas le contrat sans cela.

— Mais je ne sais pas où elle est ta Maïa ! Qu’est ce que tu me racontes là ?

Rutger perd patience, il frappe la table du poing.

— Si tu sais où elle est ! Tu le sais parce que tu l’as kidnappée il y a bientôt deux semaines, parce que tu as envoyé des types se débarrasser de nous, parce que Madame Wu est morte à ce moment-là et parce que maintenant, tu as peur de ce qu’on pourrait dire !

Stulu ne l’écoute plus. Il a posé les mains sur son front et fait mine de réfléchir, ou peut-être a-t-il simplement mal à la tête, ou peut-être est-il dégoûté parce que nous avons percé son jeu à jour. Rutger continue de l’agonir, toute la colère emmagasinée depuis ces derniers jours semblant sortir en cet instant, avec la puissance d’un tsunami dévastateur. Finalement, Stulu tend les deux paumes vers lui, pour le faire taire.

— Il y a un problème, explique-t-il avec gravité. Ce n’est pas moi qui aie capturé Maïa.

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