24.

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Abigail vient de se lever. Elle a senti le problème arriver. Elle veut précipiter la mort de Stulu. Je lui tends discrètement ma main, l’incitant à se rasseoir. Puis je me retourne vers Stulu et Rutger, qui se fixent dans le plus grand silence.

— Je ne comprends pas, admet Rutger. Je ne comprends plus rien, à vrai dire.

Stulu acquiesce tout en continuant à réfléchir à toute vitesse : il se gratte le crâne et se pince la peau sur le menton.

— Je n’ai jamais commandé votre mort, tout comme je n’ai pas kidnappé Maïa, tout comme je ne la détiens pas prisonnière en ce moment. Je le jure sur mon honneur, Rutger. Crois-moi !

Mon ami est tiraillé par l’hésitation. Il me jette un regard ; je l’implore de ne pas écouter le Sicilien. C’est un menteur, un traître, et il tente par tous les moyens de se dérober à la vérité.

— La villa de Madame Wu a été attaquée juste après ton coup de sang sur le yacht, déclare Rutger. C’est forcément toi. Qui d’autre ?

— Ce n’est pas moi. J’ai entendu parler de cette attaque, mais ce n’est pas moi.

— Tu n’as aucune preuve, lance Rutger, amer.

— Aucune preuve ? répète Stulu. Laisse-moi rire ! Tu crois qu’une attaque comme ça se monte en quelques heures ? Ils avaient tout prévu depuis des semaines !

Le rouge monte au visage de Stulu. Il écarquille les yeux et soudain, blêmit :

— Non… non c’est impossible…

— Quoi ? presse Rutger. Qu’est-ce qui est impossible ?

— Ils ont voulu me faire passer pour le coupable idéal. Ils avaient une taupe sur le yacht. Elle les a prévenus dès que je me suis enfui et ils ont avancé l’opération.

Ils ? De qui tu parles ? Stulu !

Stulu jette des regards inquiets aux alentours, repère la femme à plume et se tasse sur sa chaise en grommelant dans sa barbe.

— C’est eux qui ont Maïa. Pas moi. Ils ont voulu nous retourner les uns les autres et voilà où nous en sommes…

Le visage de Rutger est confus, sa main pianote sur la table comme s’il ne savait plus qui croire.

— Il est temps que tu saches, annonce Stulu en chuchotant comme si on pouvait nous écouter. L’agence n’est plus ce que tu crois… Il y a eu un changement de chef… un nouveau, plus fort, plus puissant a tué l’ancien. Ils l’appellent le Gourou. C’est une sorte de… je ne sais pas trop, à vrai dire… Plusieurs sont restés fidèles à l’ancien chef, dont Madame Wu et moi-même… mais le Gourou nous a traqués, il en a tué certains.

— Madame Wu ? demande Rutger. Le Gourou a tué Madame Wu ?

Stulu acquiesce et ajoute :

— Et il m’a fait passer pour un traître.

S’ensuit un long silence. Stulu touche son œil blessé, regarde Rutger et comprend :

— C’était toi ? C’était toi, n’est-ce pas ? Tu es venu chez moi pour me tuer !

— Non ! proteste Rutger. Nous voulions simplement récupérer Maïa. C’est tout !

Mais Stulu ne le croit plus. Je comprends qu’il est innocent, que tout n’est qu’un complot, une immense supercherie, une machination incroyable et que cet endroit n’est plus sûr, que nous ne sommes plus en sécurité nulle part. Je secoue les mains en direction d’Abigail. L’opération est annulée. Mais Abigail se contente de me regarder d’un air froid. Elle me sourit et la vision de ses lèvres légèrement plissées me noue le ventre.

Un serveur arrive avec le dessert, un trompe l’œil représentant une pomme rouge.

Une pomme.

Je comprends à l’instant le plan d’Abigail, sa botte secrète. Mais comment a-t-elle pu ? J’ai l’impression de découvrir la face cachée de l’iceberg, sans comprendre pour autant la nature véritable de cette face cachée. Je commence à trembler et je fixe Abigail d’un air terrorisé. Elle se lève et grimpe triomphalement les marches de l’escalier, comme pour se rapprocher de sa proie avant sa mort.

— Ils veulent ma fin, déclare Stulu.

Il avise le fruit dans son assiette et attrape sa fourchette… Je sais qu’il va le manger. Je repense à ses mots, Ils ont voulu nous retourner les uns contre les autres, et ma main tremble de façon de plus en plus incontrôlable, sans que je puisse rien y faire. Je n’ai pas envie de voir Stulu mourir. Plus maintenant. Alors quand son couteau frôle le fruit, je m’écrie :

— Non !

Mario Stulu se fige. Les muscles de son visage se statufient. Il lève les yeux vers moi et me considère, différemment. Ses yeux plongent dans les miens et sondent mon âme, comme à la recherche d’une vérité, d’un secret. Je me détourne, Abigail vient de franchir la dernière marche, elle avance tranquillement vers nous, le garde du corps n’a rien remarqué, pas encore, et pendant tout ce temps, Stulu continue de lire les pages de mon esprit et soudain, il comprend. Un sourire tord son visage, un sourire comme j’en ai jamais vu. Un sourire de bête, ou de démon.

J’ai fait une erreur.

Dans un mouvement parfaitement contrôlé et inédit pour un type de sa corpulence, Stulu décolle du sol et se retrouve debout, solidement campé sur ses jambes. Avec la grâce d’une ballerine, sa main plonge vers son pantalon, soulève un pan de sa chemise et saisit un revolver. Il lève l’arme vers nous. Ses yeux lancent des éclairs. Mon regard se pose sur le canon scié du monstre, sur ce trou dans lequel est logée la balle qui finira dans mon front. Pour la première fois de ma vie, je ressens la peur, la vraie, celle qui survient avec l’inéluctabilité de la mort, celle du sanglier juste avant que les plombs du chasseur pénètrent son épaisse peau pour transpercer son cœur de bête. Mais Stulu ne me tue pas. Il ne me regarde même pas. Il sait que le danger se cache ailleurs. Il pivote et tire.

Le visage d’Abigail se décompose et elle cesse de marcher. Elle porte la main à sa poitrine et quand elle la retire pour l’observer, ses doigts dégoulinent de pourpre. Elle relève alors la tête vers Stulu et, quand elle s’effondre au sol, je jure voir sur ses lèvres une expression de jubilation.

Rutger pousse un cri et se lève avec brusquerie. Des agents de sécurité accourent dans notre direction. Stulu se tient toujours droit et ne quitte pas le corps d’Abigail des yeux. Rutger l’insulte et s’apprête à lui sauter dessus quand un vigile le plaque violemment à terre et lui assène plusieurs coups au visage. D’autres agents se dirigent vers moi. Paniqué, je repousse ma chaise, trébuche à quatre pattes et fuis le plus vite possible dans cette position. Quelqu’un me frappe au niveau du torse tout en m’invectivant. Je roule par terre en geignant. Je reçois d’autres coups, sans identifier clairement mes agresseurs, ni leur nombre.

Un garde me plaque sur le dos et essaie de m’étrangler. Sa poigne de fer s’enfonce cruellement dans mon cou. J’essaie de le repousser mais il m’immobilise les bras. J’entends des hurlements, des bruits de corps qui percutent le sol, des verres qui se brisent.

Le gardien qui m’étrangle se met soudain à cracher du sang. Mon visage est arrosé de perles bordeaux, encore chaudes. Les yeux du garde se révulsent et son corps s’affale misérablement sur moi.

Un des danseurs est debout devant moi, un couteau ensanglanté dans la main. Il repousse le cadavre du vigile et me tend une main pour m’aider à me relever. J’essaie désespérément d’avaler quelques bouffées d’air mais à chaque inspiration, c’est comme si mille couteaux transperçaient mes poumons et ma gorge. Un bruit âpre surgit de mes cordes vocales et je parviens enfin à retrouver des couleurs.

— Je m’appelle Rob, dit le danseur après m’avoir remit sur pieds. Je suis là pour vous sauver. Il faut partir.

Je ne comprends plus rien. Un autre garde se précipite sur lui et essaie de le plaquer au sol. Les deux effectuent une roulade sur le côté. Le danseur – Rob – lui tranche la gorge d’une main experte.

— Il faut partir, répète-t-il.

Je jette un regard circulaire et repère rapidement Rutger, à moitié groggy, qui se fait aider par d’autres danseurs. Plus loin, un valseur est aux prises avec Stulu. Il a plaqué le Sicilien sur la table et lui assène des coups au visage. Et ailleurs, Abigail se noie dans une flaque de sang, en proie à un fou rire incontrôlable…

— Il se passe quoi ? demandé-je à Rob.

— L’Apocalypse, répond-il.

Je ne saisis pas. Rob me saisit le bras et m’emmène vers une fenêtre grande ouverte au fond de la salle. Il jette à plusieurs reprises des coups d’œil à sa montre et à un moment donné, crie :

— Couché !

J’ai le temps d’apercevoir Stulu qui a maîtrisé le valseur qu’il combattait. Sa bouche bave des gros caillots de sang et il est recouvert de blessures profondes. Il se tient malgré tout encore à peu près en équilibre sur ses jambes. Son revolver est à deux mètres de lui. Il louche dans sa direction. Il vacille tout en s’avançant vers l’engin. Ses doigts attrapent la crosse et il se relève, un air de vengeance au visage. Derrière lui, la pomme est étrangement toujours intacte.

— Maintenant ! hurle Rob à côté de moi.

La pomme explose.

C’est une petite explosion, mais Stulu se trouve à un pas de la table sur laquelle repose le fruit mortel. Son bras droit, celui qui tenait l’arme, et une partie de son visage sont arrachés sur le coup. Il n’a rien entendu, rien senti. Sauf, peut-être, une légère piqûre de moustique et au fond, le rire diabolique d’une Abigail agonisante.

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