26.

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Permettez-nous de vous exploiter, petits angelets nés des Enfers…

L’avion entame sa descente au milieu des gros nuages grisâtres et chargés d’électricité. Je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où nous nous trouvons. Le voyage dure une grosse heure, peut-être deux ; la fatigue me fait perdre la notion du temps. De temps à autre, une bourrasque secoue l’appareil. J’ai l’impression de me trouver dans un fût de bois ballotté au milieu des chutes du Niagara.

— Le vent s’est levé, déclare Rob sans manifester la moindre émotion. La tour de contrôle a signalé une tempête quelques milles au nord. Attache-toi.

J’accroche ma ceinture et me retiens de rendre mon repas quand le pilote effectue une manœuvre, sûrement afin d’éviter des nuages trop menaçants.

— Je crois que je vais vomir…

Rob fronce les sourcils.

— Non. Nous sommes presque arrivés.

Le reste du voyage est un supplice. Le pilote ne reçoit pas l’autorisation de se poser tout de suite et se contente de tourner en rond autour de l’aéroport comme une mouche autour d’une crotte.

Quand les roues frôlent le tarmac et rebondissent dessus, je pousse un soupir de soulagement. Je jette un coup d’œil au hublot, m’attendant à voir une nuée de voitures de police débarquer autour de l’avion pour nous cerner, parce que nous étions sur place au moment des attentats de Rome, mais à ma grande surprise, il n’y a que deux 4x4 garés face à un hangar, phares allumés.

Rob et moi descendons dehors dans une nuit d’encre. Le sol bétonné est recouvert d’une fine pellicule de poussière mouvante. Les rafales de vent ramènent sur la piste quelques poches plastique et de vieux papiers, qui dansent au gré des courants d’air, presque vivants. Il fait froid, bien plus froid qu’à Rome, comme si ici, le temps s’était figé en un hiver permanent. Il pleut horizontalement.

Un homme s’avance nous vers nous, parapluie en main. Il crie quelque chose mais le vent balaie ses paroles. Rob me tapote l’épaule et me fait signe d’avancer. C’est un ami. Je m’exécute et nous rejoignons finalement l’homme au parapluie.

— Bienvenue à Londres, monsieur, déclare-t-il, et je ne sais pas s’il parle à Rob ou à moi. Je suis Fred, votre chauffeur. Le Renard vous attend.

Il nous guide vers le premier 4x4 et ouvre la portière.

— Entrez. N’ayez pas peur. Londres est une ville splendide, à condition de ne pas lever les yeux au ciel.

Je hoche la tête. Fred démarre et se dirige vers la sortie de l’aéroport. Je me tourne vers Rob, intrigué.

— Le Renard ? Qui est-ce ?

Rob se contente de hausser les épaules. Je comprends que je ne pourrai rien en tirer.

Derrière nous, l’autre 4x4 s’est également mis en marche et nous talonne de près. J’en déduis que Rutger se trouve à l’intérieur. J’espère que sa blessure ne le fait pas trop souffrir. Même un type comme Rutger doit éprouver de la douleur suite à un coup de couteau dans le dos.

Après un court passage sur l’autoroute, le véhicule prend une bretelle et s’enfonce dans le Londres nocturne. J’essaie de me changer les idées en regardant les vitrines éclairées et aguicheuses, les taxis noirs qui filent au milieu de la circulation dense, les badauds pressés qui semblent ignorer l’alternance jour-nuit, peut-être parce que les Londoniens, comme l’affirme Fred, ne lèvent jamais les yeux au ciel.

Nous pénétrons toujours plus profondément dans la capitale, qui semble ne jamais vouloir prendre fin, même après plus d’une heure de route. Le centre-ville apparaît enfin, rempli de berlines, de grosses cylindrées, de super-cars rutilantes. Une voiture sous escorte policière franchit un feu rouge. Le son lancinant de la sirène des motards résonne dans mes oreilles pendant une éternité.

À nouveau, il se met à pleuvoir.

La City et ses immenses grattes-ciel ; une avenue bouillonnante de vie. Fred ralentit, un portail s’ouvre sur notre droite et la voiture s’engouffre dans un parking souterrain. Les pneus crissent à chaque tournant. Ces bruits me font tressaillir. La voiture se range au fond du parking, à côté d’une porte d’accès. Nous sommes arrivés.

Nous sortons du véhicule. Je me retourne mais ne repère pas le 4x4 qui nous suivait.

— Ils ont un léger incident sur la route, m’explique Rob. Rien de bien grave.

Il s’avance vers la porte d’accès et pousse le battant. À côté d’un escalier qui monte en spirale jusqu’aux étages supérieurs se trouve un ascenseur dont les portes en métal poli reflètent mon visage apeuré. Rob appuie sur le bouton et s’écarte d’un pas.

— Le Renard désire te parler. À toi seulement.

— Mais Rutger… bafouillé-je.

— Le Renard s’occupera de lui plus tard, réplique Rob avec agacement. Il a réclamé Arthur, pas Rutger.

Les portes s’ouvrent. Je me rappelle alors de l’ascenseur de la villa de Stulu.

— Je préfère prendre les escaliers, je n’aime pas les ascenseurs.

Rob me pousse à l’intérieur et barre le passage de tout son corps.

— Tu vas prendre l’ascenseur, il y a treize étages à grimper.

Je voudrais protester, repousser Rob et sortir de cette cage, rejoindre le parking et attendre que Rutger arrive, mais ma langue est comme pétrifiée et aucun mot ne parvient à sortir de ma bouche.

Les portes se ferment et la cabine entame sa montée. Je regarde le chiffre défiler. Il s’arrête à treize.

J’arrive dans une vaste pièce aux murs de verre, sûrement un salon à en voir la table basse et les longs canapés en cuir qui l’entourent. De nombreux lustres colorés pendent du plafond ; ils me rappellent les lanternes chinoises du yacht de Madame Wu. Au fond de la salle, un spa donne sur les tours érigées au loin, dont les quelques bureaux encore illuminés dessinent un motif pixelisé. Au loin, un avion descend du ciel, et dès qu’il disparaît derrière les buildings, un autre se matérialise à la même place. C’est une danse sans fin.

En m’approchant du spa, je remarque les bulles de savon qui flottent dans la pièce. Elles semblent provenir de partout à la fois, comme si une main divine leur avait insufflé la vie pendant quelques secondes, les laissant voltiger là où elles l’entendaient.

— Les bulles ont une merveilleuse existence, n’est-ce pas ?

Je sursaute et cherche du regard la provenance de la voix.

— Oh, je sais ce que tu penses : une bulle ne vit que quelques secondes avant d’expirer en une explosion silencieuse, en un petit « pop » à peine audible. Mais quelle vie !

Je zyeute dans tous les recoins de la pièce sans apercevoir personne.

— Qui êtes-vous ? demandé-je, sur la défensive.

— Une bulle, vois-tu, poursuit-il en m’ignorant, est imprévisible, indocile, indomptable. Elle a conscience de l’inéluctabilité de son destin et tente par tout les moyens de donner un sens à sa vie. Elle brille de mille feux, son corps resplendit d’une infinité de couleurs ; elle virevolte au gré des courants d’air, de façon absolument imprévisible. Rien ne peut l’attraper, rien ne peut l’empêcher d’agir. Arthur, sais-tu pourquoi les gens adorent-ils les bulles ?

— Non, grommelé-je. Je ne sais pas.

— Les gens adorent les bulles pour la fulgurance de leur existence. Ils savent qu’elle disparaîtra tôt ou tard et alors, ils rivent leurs yeux dessus, pour ne pas perdre une miette du spectacle. Une bulle qui ne s’éteint jamais est un rêve empoisonné. Personne ne regarderait une bulle immortelle, parce que tout le monde penserait : « Je pourrais aller la voir demain, ou la semaine prochaine, ou dans dix ans, parce que de toute manière, elle sera toujours ici, identique, inchangée. ». Alors je te demande, Arthur, ce que tu préfères : être une bulle qui vit une fraction de seconde mais dont tout le monde se souvient ; ou une bulle immortelle que tout le monde ignore ?

— Je pense que je préférerais être la première… tenté-je après une longue hésitation.

— Nous sommes d’accord. Pourtant, la majorité des gens choisissent le second cas de figure, parce qu’ils ne comprennent pas réellement la beauté de la vie. Au bonheur d’une existence frénétique, ils préfèrent la longue agonie qui les entraîne vers la vieillesse. Voilà pourquoi les gens ne sont pas tous identiques, voilà pourquoi il y a des rats et des lions en ce bas-monde.

Une ombre apparaît alors sur le seuil de la porte.

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