27.

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Effrayé, je recule d’un pas mais la personne qui se tient à quelques mètres de moi ne semble pas agressive. Je ne parviens pas encore à voir son visage, envahi par les ombres, mais je discerne clairement ses mains, ses deux mains à la peau mate, tendues vers moi, paumes ouvertes en signe de paix.

— Vous êtes le Renard ? deviné-je en plissant les yeux.

Il s’avance vers moi, lentement, comme pour me laisser le temps de découvrir ses traits, d’assimiler son visage. Ses deux billes marron m’observent avec attention tandis qu’il s’approche. Plusieurs rides sillonnent son front hâlé malgré son jeune âge ; il doit avoir dans les trente ans. Son visage est souriant, chaleureux, sincère.

— C’est ainsi qu’on me surnomme dans l’agence, répond-il avec simplicité. Mais tu peux m’appeler Octave.

Il me serre la main et me donne une tape sur l’épaule en hochant légèrement la tête.

— Je suis heureux d’enfin faire ta connaissance, Arthur. Voilà quelques temps que j’ai eu vent de tes capacités et je me demandais quel visage tu avais. Mais je suis rassuré : tu es exactement comme je l’imaginais !

Il s’assoit sur le canapé et m’invite à faire de même. Il attrape une bouteille de whisky dans un minibar et me verse un verre avant de déclarer :

— Je sais que tu as un tas de questions à me poser. Ne t’inquiète pas, je suis là pour balayer tes doutes. Les derniers événements ont dû être éreintants, même pour quelqu’un comme toi.

J’acquiesce, sensible au compliment.

— Quand j’y repense, expliqué-je, tout devient flou dans ma tête. Comme si j’avais rêvé.

Il opine du chef avec compréhension.

— Pourtant, tu n’as pas rêvé, Arthur. Tout ce que tu as vécu était bien réel.

L’entrepôt de la villa de Stulu. Les stocks d’armes. Les munitions. Les explosifs. Et le gaz… Je tente d’oublier ces images, mais elles sont ancrées dans ma tête, fixées sur ma rétine.

— Sais-tu qui est Z ? s’enquit Octave après un long silence.

Je repense aux papiers qui envahissaient la villa de Stulu.

— Non.

Octave se mord les lèvres avant de se pencher vers moi :

— Z est notre ennemi, assène-t-il. L’attentat sur la place du Vatican, l’attaque de la villa de Madame Wu, le kidnapping de Maïa, l’explosion du Farandole et tant d’autres… Z est derrière tout ceci. C’est un réseau tentaculaire qui s’en prend aux innocents et qui tue par plaisir, pour imposer ses idées.

Il se détourne et me laisse le temps de réfléchir.

— Stulu, commencé-je, sceptique. Il faisait aussi partie de Z ?

Octave hoche la tête.

— Mais pourquoi aurait-il fait exploser son restaurant, dans ce cas ? Ça n’a pas de sens !

Il se met à sourire avec fierté.

— Je vois que tu penses vite, Arthur. C’est une excellente chose. Si tu avais été crédule, Stulu aurait réussi à te convaincre avec ses mensonges et tu serais aujourd’hui un homme mort.

Je repense aux paroles de Stulu, mais elles se mélangent avec d’autres et je ne suis même pas sûr de bien m’en souvenir :

— Il a dit qu’on l’avait trahi… Je l’ai entendu parler d’un Gourou, ou quelque chose comme ça. Il a aussi dit que Madame Wu et lui étaient alliés mais que le Gourou les a retournés les uns contre les autres. Je n’ai pas tout compris…

— Il y avait une semi-vérité dans les paroles du Sicilien, concède Octave. Il a effectivement été trahi… par Z.

— Pourquoi ?

— Laisse-moi clarifier la situation, murmure Octave en posant une main sur mon épaule. Il y a quelques mois, notre ancien leader est mort, assassiné par Z. Un nouveau a pris les rennes de l’agence, mais Z a comploté pour l’accuser du meurtre. Plusieurs des alliés de l’agence, dont Madame Wu et Mario Stulu, ont rejoint Z, persuadés que le nouveau leader était le tueur.

— Stulu a évoqué un meurtre, me rappelé-je soudain. Oui, il m’a affirmé que le Gourou avait tué l’ancien leader…

— … ce qui est un mensonge, achève Octave à ma place. Tu l’as bien compris et je t’en félicite.

J’essaie tant bien que mal de dissimuler le sourire qui brûle mes lèvres.

— Mais si Madame Wu était alliée avec Z, pourquoi ce dernier aurait attaqué sa villa ?

— Parce que Madame Wu s’était rendu compte des activités de Z. Des activités réelles de Z. C’est à dire, le terrorisme. Selon nos informations, Z a commandité plusieurs attentats en Europe ces dernières années, sans que les services de renseignement européens parviennent à les lier entre eux. Et des dizaines d’autres attaques étaient prévues, contre le peuple innocent. Quand Madame Wu l’a découvert, elle a tenté de récolter des informations avec l’aide de Stulu pour nous les transmettre… Mais elle s’est apparemment fait trahir et Z a découvert le complot. Voilà pourquoi il a attaqué la villa : pour détruire les documents qui y étaient conservés et pour tuer Madame Wu. Celle-ci, sous le coup de la colère, a alors accusé Stulu à cause du différent qu’il avait eu juste avant avec Maïa. Différent dont Z avait été mis au courant quelques heures plus tôt, ce qui lui a permis d’avancer l’attaque.

— Mais pourquoi avaient-ils besoin de faire passer Stulu pour coupable ?

— Pour faire d’une pierre deux coups. Pour que les autres qui ont rejoint Z en même temps que Madame Wu, tous présents sur le yacht au moment du coup de sang de Stulu, accusent le Sicilien et pas Z. Et ça a fonctionné parce que même vous y avez crus. Plutôt que de vous tuer et risquer d’attirer l’attention, Z a préféré vous conforter dans cette idée que Stulu était coupable en envoyant Abigail pour vous orienter vers cette fausse piste.

— Abigail était aussi une complice de Z ?

— Oui. Z a surtout profité de sa soif de vengeance pour user d’elle à ses fins, nuance Octave. Il n’avait qu’à envoyer des directives à Rutger – qui suivait toujours les ordres de ce qu’il pensait être l’agence de Madame Wu – pour le demander d’aller au Lotus. Et là… rencontre avec Abigail et vous voilà embarqués dans une folle aventure de vendetta. Z aurait aimé que vous tuiez Stulu dans sa villa, mais les événements se sont passés autrement, au grand dam d’Abigail.

— Et Stulu n’a rien senti venir ?

— Il faut croire que non, raille Octave. Sinon, le Farandole n’aurait pas explosé… Après la tentative d’assassinat contre Stulu dans sa villa, Z a gentiment suggéré à ce dernier de vous recruter et d’organiser un rendez-vous avec vous au Farandole. Ce que Stulu a fait. Les bombes avaient déjà été posées, ce qui n’était pas compliqué puisque Stulu avait organisé des travaux de rénovation quelques semaines plus tôt. Z avait prévu de tuer tout le monde ce soir-là : Stulu à cause de sa trahison ; Abigail, Rutger et toi, qui étiez des témoins trop gênants qui n’auraient pas tardé à comprendre.

— Mais vous nous avez sauvés…

Je considère Octave avec reconnaissance.

— On aurait aimé sauver plus de monde, hélas, souffle-t-il avec tristesse. On a été mis au courant de l’attaque seulement quelques heures avant.

— Mais pourquoi n’avez-vous pas prévenu les autorités ?

Octave tire le canapé vers moi, se rapproche un peu plus et chuchote :

— Parce que Z a des alliés au sein même des gouvernements : dans les ambassades, les ministères, même à l’ONU… Il leur aurait été facile de démentir nos propos. Nous n’avions pas de preuves suffisamment solides… Pourquoi nous auraient-ils crus, nous, alors que eux ont des services de renseignements supposés plus performants ? Arthur, tu dois comprendre quelque chose… on ne peux pas leur faire confiance. Nous sommes puissants, mais nous sommes seuls. Notre ennemi est partout. C’est pour ça qu’on a besoin de gens comme toi, pour empêcher l’apocalypse de survenir et d’engloutir le monde.

Il termine de boire son verre et grimace quand une bulle de savon éclate sur la manche de sa chemise, laissant une petite tache sombre à peine perceptible. Il étire ses bras et se lève.

— Nous avons un dernier problème à régler, Arthur. Celui de Maïa.

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