28.

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Nous empruntons à nouveau l’ascenseur vers les étages inférieurs. Pendant que nous descendons, j’essaie de rester le plus digne possible pour que le Renard soit impressionné par mon sang-froid. Je garde le dos droits, les pieds légèrement écartés, peut-être un peu trop, je fais taire ma respiration mais m’essouffle rapidement. Je rive mes yeux devant moi, sur la porte intérieure de l’ascenseur, et croise mon regard dans mon reflet.

Je me reconnais à peine.

Dans le couloir, j’aperçois Rutger, piteusement assis sur une chaise, les mains croisées et le regard planté sur ses chaussures. Je me demande depuis combien de temps il attend et pourquoi Octave ne l’a pas invité à parler comme il l’a fait avec moi.

— Ton ami a également été mis au courant de la situation, me confie Octave.

Rutger lève les yeux et fronce les sourcils en découvrant le Renard.

— J’aimerais parler à Arthur, déclare-t-il en nous faisant face.

Il a une bonne tête de plus qu’Octave, mais ce dernier ne se démonte pas pour autant. Il soutient son regard et, ignorant son air agacé, articule avec lenteur :

— Je t’en prie.

— Seuls, rétorque Rutger sans bouger d’un pouce.

— Chéri, fait Octave, mielleux, ce n’est pas le moment de faire un caprice. Nous sommes pressés. Dis-lui, Arthur, que nous sommes pressés.

Je croise les yeux bleus de Rutger qui soudain, semblent avoir perdu de leur assurance. J’hésite quelques secondes, ne sachant que répondre.

— Nous allons voir Maïa, expliqué-je finalement. C’est urgent.

— Voilà, conclut Octave avec satisfaction. Donc nous sommes pressés. Mais je t’en prie, accompagne-nous.

Le visage de Rutger se remplit de rage. Sa bouche est crispée et je remarque le mouvement incontrôlé des muscles de sa mâchoire. Il me regarde avec colère et il observe Octave comme s’il voulait le tuer, là, tout de suite, maintenant. Puis il prend une longue inspiration et s’en va, nous bousculant au passage. Octave l’observe s’éloigner avec la tête d’une mère désapprouvant la crise d’un de ses enfants puis il me dit :

— Ton ami est fatigué. Les récents événements l’ont plus marqués qu’il ne veut le montrer. Certains lions sont plus faibles que d’autres…

Il me tapote doucement le crâne.

— La force physique importe peu, Arthur. Ce qui compte, c’est ce qu’il y a là-dedans. Ne penses-tu pas ?

J’acquiesce avec conviction et guette la réaction d’Octave qui, encore une fois, semble fier de moi. Je redresse mes épaules.

Nous parvenons devant une porte fermée. Octave frappe trois coups et s’annonce. J’entends de l’autre côté la clé qu’on tourne et une infirmière en blouse blanche sort de la chambre. C’est un petit bout de femme d’à peine un mètre cinquante de haut avec une bouche énorme et tordue. En voyant Octave, elle sourit à pleines dents. Ses incisives ressemblent à celles de chevaux, immenses et toutes luisantes.

— Comment va-t-elle ? s’enquit Octave tout bas.

— Elle se repose, répond l’infirmière avec une voix étrange.

Quand elle part, il me semble qu’un de ses yeux se dévisse, comme s’il était indépendant de son jumeau. Le temps d’un battement de cœur, sa pupille se pose sur moi et gonfle, gonfle, gonfle, jusqu’à occuper une surface si grande que je ne discerne même plus le blanc de son regard. Je me détourne et tout s’arrête. L’infirmière a disparu et je me demande combien de temps a duré mon moment d’absence. Sûrement peu car Octave n’a pas bougé d’un pouce.

Il pousse le battant et m’invite à entrer à sa suite, en mimant un chut avec son doigt sur ses lèvres.

Au milieu de la pièce, le petit lit accapare aussitôt toute mon attention. Derrière des draps blancs froissés émerge la tête de Maïa. Elle ressemble à une princesse endormie, paisible et immortelle. Je m’approche doucement d’elle, sans faire de bruit, par peur de la réveiller. À chacune de ses respirations, les draps se soulèvent et s’abaissent, avec lenteur. Ses joues ont perdu de leur éclat et ses yeux sont cernés, mais elle semble en bonne santé. Ses cheveux châtains ondulent le long de son crâne et viennent caresser ses épaules. Ils sont légèrement plus longs que dans mon souvenir. Une perfusion s’enfonce dans les veines de son bras droit. À un moment, je murmure son nom et elle tourne faiblement sa tête, comme si elle m’avait entendu.

— Elle a été droguée et emmenée au Maroc, explique Octave. Nous pensons qu’ils voulaient l’employer pour séduire des hauts-dignitaires et les faire chanter. Malgré la distance, nous sommes parvenus à la sauver et à l’extraire de leurs griffes. Elle n’a subi aucune violence, je te rassure. Notre infirmière est formelle là-dessus. Mais il lui faudra du temps pour récupérer ; elle est encore sous morphine.

— Elle a l’air épuisée, remarqué-je sans la quitter des yeux.

— Elle l’est. Et elle l’était encore plus quand nous l’avons sauvée. C’est à cause des drogues. Des saletés, ces trucs-là.

— Elle paraît si triste…

— Elle retrouvera le sourire en te voyant, j’en suis certain.

— J’aurais dû essayer de la sauver, quand ils ont attaqué la villa de Madame Wu… Je n’aurais pas dû écouter Rutger.

— Il est parfois bon de suivre son instinct, concède Octave. Mais Rutger voulait sauver sa propre peau, c’est compréhensible.

— S’il m’avait accompagné, Maïa ne serait pas dans cet état… C’était Madame Wu que ces assassins voulaient, après tout…

Octave me prend doucement par les épaules.

— Arthur, il faut savoir tourner la page. Rutger a fait une erreur, c’est vrai, mais tu dois lui pardonner. Montre-toi bienveillant avec lui. Il l’est bien avec toi, n’est-ce pas ?

Je garde le silence.

— Oh, fait Octave. Il ne l’est pas ? Comment ça ?

Je secoue la tête.

— Je ne sais pas…

— Tu peux me dire, Arthur.

Il rapproche sa tête de la mienne et me regarde droit dans les yeux.

— Tu peux tout me dire, Arthur. Nous sommes des alliés, des amis.

— Je le trouve… méprisant. Parfois.

— Envers toi ? s’étonne Octave. L’inverse serait plus logique. Rutger est loin de posséder tes compétences…

— Je pense qu’il est jaloux, asséné-je avec colère. Il est jaloux de moi. Depuis le début.

Je repense au moment où Madame Wu m’avait déclaré que j’avais fait un meilleur score que lui au Bloc. Rutger est peut-être réellement plus faible que moi… Pendant que nous étions au Lotus, il s’est laissé séduire par les prostituées tandis que moi… je ne songeais qu’à la mission, qu’à Maïa.

— Je le pense aussi, déclare Octave. Et c’est bien dommage car la jalousie est contre-productive…

L’étrange infirmière ouvre soudain la porte. Elle tire un chariot d’une main et tient une seringue dans l’autre, une longue et énorme seringue dont l’aiguille, pointée vers le ciel, luit comme un phare dans la nuit, pleine de menaces. Elle sursaute en nous apercevant et pose précipitamment la seringue sur le chariot.

— C’est l’heure de sa piqûre, annonce Octave en m’attrapant par les épaules. Laissons l’infirmière faire son travail.

L’intéressée hoche la tête avec vigueur en me jetant un regard mauvais. Octave me tire vers l’extérieur mais j’aimerais rester à côté de Maïa, pour voir un peu plus longtemps son visage, pour surveiller l’infirmière et pour m’assurer qu’elle fasse correctement son travail.

Je plante mes talons dans le sol, déterminé à demeurer ici coûte que coûte.

— Maïa a besoin de calme, insiste le Renard, légèrement contrarié. Viens, nous allons manger quelque chose, je suis sûr que tu es affamé.

Je n’ai pas faim. Je ne bouge toujours pas.

— Arthur, s’agace Octave. Comporte-toi en lion, pas en chaton. Souviens-toi.

À nouveau, sa main se saisit de mon épaule et me tire, avec plus de force. Je songe à ses paroles, je croise le regard de l’infirmière, j’ai envie de la frapper parce qu’elle est horriblement laide et parce qu’elle m’effraie et finalement, j’embrasse une dernière fois Maïa du regard et je suis Octave dehors. Celui-ci se contente d’acquiescer en silence.

Je suis affamé.

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