29.

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La nuit est claire. Dans le ciel, le croissant de lune ne peut rivaliser avec l’intense luminosité des éclairages de la ville qui ne dort jamais. Au loin, les buildings sombrent graduellement dans un court sommeil : leurs lumières s’éteignent, mais pas toutes. Quelques bureaux forment le dernier bastion de l’activité frénétique des insomniaques. Une ombre remue derrière une fenêtre, beaucoup trop lointaine pour que je puisse distinguer son visage. Qui est cette personne ? Un trader cocaïnomane inspiré par l’obscurité naissante ? Une femme de ménage immigrée et sans-papiers ? Un grand patron qui s’est endormi sur sa chaise après une interminable journée de travail ?

Je m’assois sur mon lit, face à la grande baie-vitrée et demeure là, songeur. Le manque d’intimité de la Tour me dérange. On ne peut rien y faire seul, sans être dérangé par un autre membre qui passe par là, toujours par hasard. Cette première journée ici m’a parue sans fin. Je sais pourtant que d’autres suivront, jusqu’à la fin de ma formation, comme l’a déclaré Octave. Combien de temps cela va-t-il prendre ? Il a dit que j’apprendrai vite…

Je n’ai pas de nouvelles de Maman. Octave m’a assuré qu’ils s’occupaient d’elle, sans plus de précision. Quand je lui ai demandé comment elle se portait, il s’est contenté de répondre vaguement : « Bien, elle va bien. En pleine forme, même. » Je pense qu’il en rajoute un peu, sûrement pour ne pas m’effrayer. Mais j’aimerais savoir la vérité. Je l’imagine, de l’autre côté de la Manche, en train d’essuyer ses larmes avec son vieux mouchoir qu’elle ne lave qu’une seule fois par semaine, se lamentant et pleurnichant sur son fils adoré qui l’a abandonnée.

Je lui ai promis que je la tirerai de là.

Je suis sur le point de m’endormir quand quelqu’un toque à la porte. Je réprime un grognement mécontent et traîne des pieds jusqu’à la poignée.

— C’est qui ?

— C’est moi, Arthur… Ouvre-moi. Vite !

Je reconnais la voix froide et caverneuse de Rutger. Pas lui, pas maintenant. Je n’ai aucune envie de lui parler.

— Je suis fatigué… dis-je en bâillant.

— Je ne rigole pas. C’est urgent. S’il te plaît, Arthur…

J’ouvre. Rutger pénètre en furie dans ma chambre et referme aussitôt la porte derrière lui. Il fais le tour de la pièce, vérifie que nous sommes bien seuls et me secoue les épaules.

— Arthur… Il faut partir d’ici. Tout de suite.

Je repousse ses mains.

— Quoi ?

— Ils veulent m’empêcher de te parler, insiste Rutger en se retournant vers la porte, comme s’il avait entendu quelque chose. Ils me surveillent. J’ai réussi à leur échapper en prétextant un mal de ventre pour aller aux toilettes.

Je secoue la tête. Je ne veux pas le croire.

— Tu deviens parano… Octave ne veut que notre bien.

— Octave est un démon ! persifle Rutger. Il te caresse dans le sens du poil pour mieux t’embobiner !

— Arrête ! protesté-je avec véhémence. Tu es simplement jaloux de lui !

Il ne semble pas m’entendre.

— Tu dois me croire, Arthur ! Octave n’est pas Madame Wu…

— Madame Wu était une traître.

— C’est ce qu’il t’a dit ? N’importe quoi !

— Il y a des preuves.

— Quelles preuves ? s’indigne-t-il. Ce ne sont pas des preuves, juste des faits manipulés !

Je m’assois sur le lit, fatigué.

— C’est ce que tu crois. Mais il dit la vérité. Z est trop puissant. C’est Z le méchant, pas Octave.

Il se met à rire, presque hystérique.

— Z, Z, Z ! Tu ne sais dire que ça ? Merde ! C’est une putain de lettre, Z n’existe même pas !

— Z existe, soufflé-je avec lenteur. Z existe vraiment. J’ai même des preuves. Quand je cherchais la clé pour te libérer dans la villa de Stulu, je suis tombé sur… sur un entrepôt. Rempli d’armes, d’explosifs, de munitions. Du gaz, aussi. Il y avait des énormes cuves de gaz, je te jure ! Et tout autour de ça, des centaines, des milliers de petits papiers, avec une petite lettre imprimée : Z.

Rutger reste bouche-bée face à la révélation.

— Arthur… Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

— Je ne sais pas… avoué-je avec embarras. J’avais peur… Maintenant, Octave et l’agence nous protègent. Mais toi, tu ne leur fais pas confiance… Alors j’ai pensé… que je devais te le dire. Pour que tu me croies. Tu comprends ?

Il marmonne une volée de jurons et frappe le mur avec son poing. Puis il se tourne vers moi, furieux.

— Ça n’a aucun putain de sens ! Cette histoire est complètement farfelue, Arthur !

— Non, c’est toi qui ne saisis pas. Moi, je comprends parfaitement. Z veut contrôler le monde et nous sommes là pour l’en empêcher.

Rutger ne me croit pas. Il lève la main et mime un geste dégoûté en ma direction.

— C’est vraiment ce que tu imagines ? Alors c’est déjà trop tard. Tout est perdu. Je te laisse, Arthur. Mais le jour où je serai un cadavre flottant dans la Tamise, il ne faudra pas te poser de questions, parce qu’ils auront déjà gagné.

Il disparaît. J’entends son pas lourd s’éloigner dans le couloir.

Et puis plus rien.

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