30.

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Dans un couloir, je marche. Il n’y a personne, mais j’ai la désagréable impression d’être épié. Derrière chaque trou de serrure, je visualise un œil, d’un blanc vitreux et injecté de sang, qui observe. Mais cet œil n’est pas entouré de masse, c’est une entité seule et indépendante. Fixée contre la serrure, condamnée à épier à tout jamais.

J’ai l’impression que le Xanax fourni par Octave n’a pas le même goût que le Xanax que me donnait Rutger. Peut-être que Rutger me faisait manger autre chose…

J’ai rendez-vous avec Octave dans son bureau. C’est urgent, apparemment, urgent au point de me réveiller en plein milieux de la nuit. Je frotte mes paupières et fais craquer mes doigts pour les désengourdir. Le Renard ne doit pas voir quelqu’un de fatigué quand j’arriverai. Je lui montrerai le meilleur de moi-même, pour ne pas le décevoir.

À un croisement je discerne une ombre qui s’agite dans le silence le plus total. Mais en tournant, il n’y a rien. Juste la nuit. J’aurais dû prendre un cachet de plus…

Je me retrouve bientôt dans la pièce où j’ai rencontré le Renard pour la première fois. Je me rappellerai toujours des bulles, de la démonstration pleine de talent qu’il m’a livrée pour m’aider à comprendre la vérité.

Octave est adossé contre le mur, le visage grave. Il visionne une vidéo sur un ordinateur portable posé à côté du jacuzzi. J’entrevois le visage de Rutger sur l’écran, mais me dis qu’il doit s’agir d’une erreur. La fatigue. En m’entendant, Octave met la vidéo sur pause.

— Nous avons envoyé une équipe dans la villa de Mario Stulu, déclare-t-il sans se tourner vers moi. Apparemment, Z était déjà passé avant nous. Ils ont tout enlevé, tout sauf ça.

Et il désigne le PC du doigt.

— C’est quoi ? demandé-je d’un ton méfiant.

Il se frotte les tempes.

— Le disque dur est bourré de dossiers compromettants sur plusieurs alliés de Madame Wu. Avec ça, Z s’assurait de leur loyauté et pouvait les faire chanter à sa guise.

— Des dossiers compromettants ? Je ne comprends pas…

Il me regarde droit dans les yeux.

— Nos agents ont visionné toutes les vidéos. Et sur l’une d’entre elles…

Il me laisse observer l’image. C’est bien le visage de Rutger.

— Pourquoi Rutger est sur la vidéo ? Et que dit-il ?

— Je te laisse voir par toi-même…

Il relance l’enregistrement. Au début, il n’y a qu’un écran blanc uni, si bien que je crois à un bug. Puis je perçois un froissement de vêtements et des pas, et quelqu’un passe devant la caméra. S’assoit. Je reconnais le visage carré de Rutger et les mèches blondes sur son crâne. Il semble fatigué et bien plus amaigri que maintenant. Ses yeux cherchent l’objectif. Se posent dessus.

Une voix off l’invite à commencer.

— Je me nomme Rutger Descartes, déclare-t-il d’un air assuré, sans quitter la loupiotte des yeux. J’ai vingt-sept ans, peut-être bientôt vingt-huit. Mon ancienne vie a peu d’importance ; il m’arrive même de l’oublier, parfois, le soir. Seul compte le présent. Je me considère comme fidèle à l’agence et fidèle à Madame Wu. J’ai été recruté parce que je suis un individu exceptionnel, certifié physiquement et mentalement supérieur à la moyenne après avoir passé une batterie de tests spécifiques. Je ne sais qu’une seule chose : je suis beau.

La voix off lui reproche d’être trop superficiel et l’encourage à porter un jugement critique sur lui-même.

— C’est assez compliqué, je l’avoue, confesse-t-il en se grattant les tempes. Je n’ai pas l’habitude de parler de moi… Mais je veux bien jouer au jeu, parce que c’est le seul moyen d’adhérer pleinement à la communauté. Je pense que je suis quelqu’un de secret, qui ne dévoile rien par peur d’exposer ses faiblesses. Voilà pourquoi cette discussion m’est difficile, très difficile, surtout quand on sait que tous les autres membres vont la visionner. Mais aujourd’hui, je suis prêt. Prêt à retirer mon masque.

Il inspire profondément, porte ses mains à sa bouche, expire profondément.

— Plus jeune, je me haïssais. Je ne supportais pas mon propre reflet. Je me trouvais laid, insensible, plat. Mon père… mon père était riche, beau et intelligent. Il a toujours été un exemple pour moi. Mais il me détestait. Je le sais maintenant. C’est dur à avouer, surtout à soi-même, mais je le sais. J’ai toujours considéré le monde comme manichéiste. Il y a les gentils… et les méchants. Et durant toute mon enfance, j’ai refusé de croire que mon père faisait partie de la deuxième catégorie… parce qu’il était mon père. Quel père n’aime pas son propre fils ? Ça me paraissait tout simplement impossible. Mais c’est la vérité. Mon père m’abhorrait, et je m’abhorrais moi-même plus encore. Je prenais mes petites mains d’enfant et… et je me griffais les joues, le front. Je me tordais le nez. Je m’arrachais les cheveux, je frappais les murs avec mon poing, si fort que mes phalanges finissaient toujours en sang. La nuit, je m’insultais, je me traitais de minable, de monstre. J’aurais aimé me piétiner, me cracher dessus, j’étais pire qu’un chien, qu’un rat. Si j’avais eu le courage de mourir, je l’aurais fait… oh ! Pourquoi je vous dis tout ça ? J’avais oublié toute cette merde et maintenant… qu’est-ce que je fais putain ?

Il essuie des larmes sous ses yeux et renifle bruyamment.

— Et… peut-être que finalement, tout ceci a une part de vérité. Je suis différent, je le sais. Je n’ai jamais ressenti l’amour, la colère, la tristesse. Seulement un immense désespoir, et un dégoût profond de moi-même. Une répulsion inconditionnelle face à ce que j’étais, face à ce que je suis. L’agence a été ma bouée de secours, Madame Wu m’a sauvé alors que je me noyais dans ces eaux noires et terribles. Elle m’a donné un but, un vrai. Libérer le monde.

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