31.

5 minutes de lecture

La vidéo se prolonge encore et encore. Je ne parviens pas à m’en détacher. Le bruit des bulles qui pétillent dans le jacuzzi devient presque inaudible.

Sur l’image, Rutger se lève, tourne en rond, se ronge les ongles et semble en proie à un terrible dilemme. Il lève les yeux au ciel, mais ce ciel est celui de la pièce close dans laquelle il se trouve. C’est un ciel blanc uni, sans nuages ni étoiles. Il n’y a rien à voir dans un ciel pareil alors il baisse les yeux, s’avance vers la caméra et dit, tout doucement :

— J’ai fait des trucs mauvais. Des trucs vraiment mauvais. Et… et j’ai adoré.

Il pousse un grognement comme si les mots étaient douloureux à prononcer.

— Une fois, on a attrapé des rats dans le sous-sol de la villa. On a attaché leur queue au plafond avec du gros ruban adhésif et on les a laissés se balancer, la tête à l’envers. Leurs petites pattes s’agitaient frénétiquement en l’air, sans trouver de prise. C’était drôle, mais pas assez. Alors j’ai enroulé mes mains avec le ruban, de façon à créer une sorte de couche pour protéger mes phalanges et je me suis avancé au milieu des bêtes. J’ai commencé à en frapper une, la plus grosse, la plus laide. Je l’ai battue, battue, battue, et elle poussait des petits cris pitoyables, des couinements horribles, elle donnait des coups de dents dans le vide mais je m’en fichais parce que je ne risquais rien. J’étais invincible. À la fin, mes gants improvisés étaient recouverts de sang et… et mon visage aussi… et j’aimais cette sensation de saleté sur mes joues, mon front, ces gouttes rouges qui perlaient de mes cheveux trempés de sueur, le goût de l’hémoglobine sur mes lèvres. Et devant mes yeux, il ne restait qu’un tas de muscles, de peau, de poils et de nerfs à vifs.

Il marque une pause et ses yeux se souviennent de la suite.

— Après ça, on a détaché les autres rats. Un autre gars – Nero il s’appelait je crois – est monté en haut et il est revenu avec un jeu de fléchettes. On avait pas de cible, alors on a pris les rats. On les a collés au mur, toujours avec le ruban adhésif, et on s’est éloigné de quatre ou cinq mètres. Et on a joué aux fléchettes.

Il se penche vers l’objectif, un sourire narquois aux lèvres.

— C’est tout petit, ces trucs-là, mais je vous assure que ça gueule fort.

Rutger réfléchit mais ne sait pas quoi ajouter. Son regard se perd quelque part derrière la caméra. Ses pupilles s’agrandissent, sa tempe palpite. Son visage est un masque de fer. Puis il y a un petit bruit, une sorte de clac clac clac, et je comprends après quelques secondes que ce sont ses dents. Il est terrorisé.

— Oh ! Je suis désolé, vraiment désolé !

Il se cache le visage dans ses énormes mains.

— Je ne voulais pas, je ne voulais pas… Je le jure, mon dieu ! Ils m’ont forcé… je n’ai rien demandé, non ! Ces pauvres rats ne faisaient pas de mal et moi… ce que j’ai fait… oh non ! Pourquoi ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Soudain, il assène son poing dans la caméra, qui tournoie en l’air avant de s’écraser sur le sol. L’image devient noire. Seuls demeurent les mots :

Ils vont me tuer… Cet endroit est un enfer et je vais mourir. Je ne peux pas m’échapper. Ils m’ont possédé et ils sont en train de me dévorer, vivant. Sauvez-moi… Ayez pitié, pitié, pitié !

La vidéo s’arrête. Mais il y en a une autre. Avant de la lancer, Octave s’avise de mon état.

— Tu n’es pas obligé de la voir, Arthur. Personne ne te forcera…

— Si, je veux regarder, déclaré-je.

— J’ai peur qu’elle te cause un grand choc… Les images qui vont suivre te seront… difficilement soutenables. Écoute Arthur, si Rutger est ton ami, mieux vaut que cela demeure ainsi. Ce que tu verrais pourrait tout détruire…

Je ne lui laisse pas le temps d’ajouter quoi que ce soit. Ma main plonge vers la souris et d’un clic, lance la seconde vidéo.

Une ampoule allumée. Elle brille si intensément que l’image se teinte de blanc.

Des halètements essoufflés. Çà et là, quelques gémissements. Un désagréable son de claquement, régulier, mécanique. Et des interjections, des ah !, des oui !, des houuuuuu !

J’entends un faible bruit de moteur et la caméra coulisse avec lenteur vers le bas, guidée par un petit mécanisme.

Sur un grand lit, Rutger est allongée, nu, de dos, et fait l’amour à une femme. Son corps est si large – et celui de la femme, si fin – qu’elle est entièrement masquée, hormis ses deux mains qui enserrent les puissantes épaules du colosse et ses deux pieds tendus, aux orteils tordus de plaisir, qui dépassent de part et d’autre du matelas. À chaque va-et-vient, les muscles de Rutger se gonflent, au niveau du dos, des bras, et ses fesses se redressent, puis se recourbent pour pénétrer plus profondément, pour s’approcher toujours un peu plus du plaisir suprême.

La femme pousse des geignements de bonheur. Un cri s’étrangle dans sa gorge et elle soupire bruyamment. Elle donne une claque dans le dos de Rutger, puis une autre et une troisième, qui laisse la marque rouge de ses doigts imprimées sur sa peau lustrée. Elle resserre sa poigne et commence à le griffer frénétiquement ; des sillons blancs se forment partout où ses doigts passent.

Rutger raffermit sa prise. Les draps jusque-là réunis en boule au bas du lit tombent par terre après qu’un spasme crispe les jambes de la femme. Leurs mouvements s’accélèrent et leurs cris se mêlent. Rutger laisse échapper une sorte de râle et s’écroule sur le corps de la femme, qui lui caresse les cheveux en riant aux éclats.

Elle dégage sa tête de la masse de muscle et pendant quelques secondes, je n’arrive pas à croire ce que je vois. Mais c’est bien elle, c’est bien Maïa, aucun doute n’est permis. Je reconnaîtrais son visage entre milles, même avec sa coiffure défaite et ses joues rougies par l’orgasme.

Je reporte mon regard à Rutger, sans parvenir à y croire. C’est comme s’il venait de me planter une lame dans l’estomac, comme s’il m’accrochait à une cible avec son foutu ruban adhésif pour jouer aux fléchettes avec mon corps. Ça fait mal, terriblement mal. Un grand vide m’envahit, insondable. À côté de moi, je perçois la présence d’Octave qui tente de me ramener à la réalité en me secouant l’épaule et en marmonnant des paroles rassurantes. Mais je n’ai pas envie de l’entendre, encore moins de lui répondre.

Rutger aurait dû me dire. Il aurait dû me faire confiance. Ne pas me cacher cette histoire. Il n’est pas un ami et il n’en a jamais été un.

Je le hais.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Luciferr ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0