Chapitre 4 - Le commissariat

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Le commissariat central d’Acapulco se trouvait à quelques rues seulement du centre-ville, dans un bâtiment de béton gris qui semblait avoir été construit pour fatiguer les gens avant même qu’ils n’entrent. Les murs extérieurs étaient noircis par l’humidité et les gaz d’échappement. À l’intérieur, l’air sentait le papier humide, le café brûlé et la climatisation fatiguée.

Ximena gara sa voiture sur un emplacement en terre battue, coupa le moteur et resta un instant immobile.

L’anneau de Lucía était dans sa poche.

Depuis le motel, elle n’avait pas cessé de le toucher du bout des doigts, comme pour s’assurer qu’il existait vraiment. Ce petit cercle d’argent bon marché pesait presque rien, et pourtant il semblait maintenant plus lourd que tout le reste.

Elle descendit de la voiture et entra.

Dans la salle d’attente, plusieurs personnes patientaient déjà sur des chaises en plastique vissées au sol. Une vieille femme tenait contre elle un sac de courses vide comme si quelqu’un allait finir par lui rendre ce qu’on lui avait pris. Un homme au visage tuméfié remplissait un formulaire avec une lenteur absurde. Dans un coin, une mère essayait de calmer un enfant trop fatigué pour pleurer correctement.

Tout le monde semblait avoir appris la même posture.

Attendre sans croire à rien.

Derrière une vitre rayée, une agente tapait sur un clavier avec une lenteur presque insultante. Ximena s’approcha du guichet.

— Je veux signaler une disparition, dit-elle.

L’agente leva les yeux sans expression.

— Depuis combien de temps ?

— Depuis cette nuit.

La femme regarda l’horloge murale, puis revint vers son écran.

— Attendez encore un peu.

— Elle n’est pas rentrée. Son téléphone est éteint. J’ai trouvé un objet lui appartenant dans un motel de la route sud.

L’agente soupira légèrement, comme si Ximena venait de compliquer inutilement une journée déjà médiocre.

— Nom ?

— Lucía Rojas.

La femme commença enfin à taper.

— Âge ?

— Dix-neuf ans.

— Consommation de drogues ?

Ximena cligna des yeux.

— Quoi ?

— Je pose les questions habituelles, répondit l’agente d’un ton las. Alcool, stupéfiants, fréquentations à risque, problèmes psychologiques, disputes familiales, compagnon violent, antécédents de fugue ?

Chaque mot semblait déjà contenir sa propre conclusion.

Ximena sentit une colère froide monter lentement dans sa poitrine.

— Elle a dix-neuf ans. Elle travaille parfois dans des bars. Elle sort, comme beaucoup de filles de son âge. Ça ne fait pas d’elle une fugueuse.

L’agente haussa légèrement les épaules.

— Beaucoup de jeunes femmes “disparaissent” pendant quarante-huit heures avant de réapparaître avec une excuse ridicule et un nouveau petit ami.

— Ma sœur n’est pas ce genre de dossier.

La femme arrêta enfin de taper et leva les yeux vers elle.

— Ici, señora, tous les dossiers finissent par se ressembler.

Le silence qui suivit fut bref, mais suffisamment long pour que Ximena comprenne que la discussion avait déjà pris la mauvaise direction.

— Je veux déposer une plainte officielle, dit-elle.

L’agente fit glisser un formulaire sous la vitre.

— Remplissez ça. On verra ensuite.

Ximena prit la feuille et s’installa sur une chaise libre.

Le papier semblait conçu pour épuiser toute émotion en la transformant en cases administratives. Nom. Taille. Poids. Dernière tenue connue. Signes distinctifs. Lieu de disparition supposé. Personnes fréquentées. Elle remplit chaque ligne avec une écriture calme, presque trop nette.

Quand elle arriva à la case circonstances particulières, elle s’arrêta quelques secondes.

Puis elle écrivit :

Possiblement vue vers deux heures du matin dans une camionnette noire. Anneau retrouvé dans un motel de la route sud. Présence probable d’un individu surnommé El Flaco.

Elle relut le tout, puis rapporta le formulaire.

L’agente le parcourut rapidement avant de froncer légèrement les sourcils.

— Le motel ?

— Oui.

— Vous êtes entrée seule là-bas ?

— Oui.

La femme soupira à nouveau, cette fois avec une nuance de lassitude plus lourde.

— Vous ne devriez pas faire ce genre de choses.

— Quelqu’un devait bien le faire.

La réponse sembla l’agacer.

Elle prit finalement le dossier et se leva.

— Attendez ici.

Ximena la regarda disparaître derrière une porte métallique.

Les minutes passèrent lentement.

Sur un mur, un ventilateur tournait avec un bruit de roulement malade. Quelqu’un riait trop fort dans un bureau voisin. Plus loin, un téléphone sonna sans que personne ne se presse pour répondre. Le commissariat tout entier donnait l’impression d’un lieu où les urgences perdaient leur nom en entrant.

Au bout d’un moment, un homme apparut dans l’encadrement de la porte.

Grand, légèrement voûté, la quarantaine avancée, la chemise froissée sous sa veste claire. Il portait une moustache taillée trop proprement pour être rassurante et des yeux d’un brun terne, habitués à évaluer les gens avant même de leur parler.

— Madame Rojas ?

Ximena se leva.

— Oui.

— Lieutenant Barrera. Venez.

Elle le suivit jusqu’à un petit bureau aux stores à moitié fermés. Une lumière jaunâtre tombait du plafond sur des piles de dossiers mal classés. Une cafetière vide traînait sur une armoire métallique. Sur le mur, un calendrier publicitaire représentait une plage presque obscène de beauté.

Barrera s’assit derrière son bureau et lui désigna la chaise en face.

— Votre sœur, dit-il en ouvrant le dossier, Lucía Rojas.

Il prononça son nom comme on lit une ligne parmi d’autres.

— Oui.

— Dix-neuf ans. Travaille parfois dans des bars. Pas de domicile séparé. Pas d’études en cours. Pas de compagnon officiel. Pas de signalement antérieur.

Il referma le dossier.

— Vous comprenez le problème ?

Ximena le fixa.

— Non.

— Le problème, c’est qu’elle entre dans une catégorie de disparition très difficile à traiter.

— Quelle catégorie ?

Barrera croisa les mains sur le bureau.

— Les jeunes femmes qui se déplacent librement, fréquentent des lieux nocturnes, changent de cercle social rapidement, et ne laissent pas toujours un emploi du temps très clair derrière elles.

La formulation était presque élégante.

Mais derrière, il y avait la même saleté que dans les questions du guichet.

— Vous voulez dire qu’elle a moins de valeur parce qu’elle travaillait près des clubs ?

Le lieutenant la regarda sans ciller.

— Je veux dire que certaines personnes compliquent elles-mêmes la possibilité de les retrouver.

Ximena sentit quelque chose de très calme se durcir en elle.

— J’ai trouvé son anneau dans une chambre de motel. On m’a parlé d’une camionnette noire. On m’a donné le nom d’un homme qui traîne autour des clubs. Et vous, vous êtes en train de m’expliquer que ma sœur est difficile à classer.

Barrera se pencha légèrement en arrière.

— Vous êtes en état de stress. Je le comprends. Mais je vais être honnête avec vous : si je déclenche une procédure lourde à chaque fois qu’une fille de dix-neuf ans ne dort pas chez elle, mon service ne fait plus que ça.

— Alors faites votre travail correctement une fois.

Le silence tomba d’un coup dans la pièce.

Le regard de Barrera changea à peine, mais suffisamment pour que Ximena comprenne qu’elle venait de franchir une ligne invisible.

Il ouvrit à nouveau le dossier.

— Nous allons enregistrer la disparition, dit-il d’un ton plus froid. Si quelque chose apparaît, vous serez contactée.

— “Si quelque chose apparaît” ?

— Un hôpital. Une arrestation. Un contrôle routier. Une identification. Ce genre de choses.

Les mots furent prononcés sans émotion, comme s’il parlait d’un colis égaré.

Ximena se leva.

— Vous la retrouverez déjà morte, c’est ça ?

Barrera ne répondit pas immédiatement.

Puis il se contenta de dire :

— Je vous conseille de rentrer chez vous et d’attendre qu’on vous appelle.

Elle resta quelques secondes debout devant lui.

Le bureau était minuscule, la lumière mauvaise, l’air usé par des années de dossiers inutiles. Mais ce n’était pas ce qu’elle retiendrait en sortant.

Elle retiendrait le regard de cet homme.

Pas de la fatigue. Pas de l’impuissance.

Autre chose.

Une manière très précise d’avoir déjà vu cette histoire avant même qu’elle ne commence.

Ximena quitta le bureau sans un mot.

Dans le couloir, elle sentit soudain la poche de sa veste contre sa paume. L’anneau de Lucía était toujours là.

Elle traversa la salle d’attente, poussa la porte du commissariat et retrouva la chaleur de l’extérieur comme un coup au visage.

Le soleil de l’après-midi tombait sur la ville avec une violence aveuglante. Les taxis klaxonnaient. Des vendeurs ambulants circulaient entre les voitures. Au loin, la baie scintillait comme si le monde continuait d’être magnifique.

Ximena resta immobile sur le trottoir.

Puis une pensée, nette et glacée, se forma en elle.

La police n’allait pas retrouver sa sœur.

Et si quelqu’un savait déjà pourquoi, alors elle devrait commencer à chercher ailleurs.

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