L'insoumission

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Ils ont fini par te faire plier l’échine.

Pourtant, tu leur as résisté, longuement.

Tu ne comprenais pas. Que te voulaient-ils ? Pourquoi toi ? Qu’avais-tu fait pour mériter un tel traitement ?

Mais ils ont réussi à te faire ployer le genou devant eux.

Tu ne comprends toujours pas, les questions sans réponse restent aussi nombreuses qu’auparavant. Seulement, elles s’effacent doucement, disparaissant derrière le rideau de fumée qu’ils ont mis en place peu à peu dans ton esprit : une sorte de lavage de cerveau. Tu exécutes les ordres insensés qu’ils te donnent sans plus te demander pourquoi – à quoi bon ? Tu sais bien que les coups seront la seule réponse que tu recevras ; maintenant, tu en as reçu suffisamment pour ne plus tenter quoi que ce soit. Parfois, comme dans un rêve, tu te rappelles encore de ta sœur avec laquelle tu courais, dans les champs, ce maudit jour où ils sont venus te chercher. Mais ces pensées ne durent jamais bien longtemps. Tu finis toujours pas revenir au présent, espérant de tout cœur qu'elle ait réussi à s'enfuir, elle.

Le sable crisse sous tes pas, tu perçois les autres qui se déplacent autour de toi. Eux aussi semblent avoir abandonné toute velléité de révolte. Qu’allez-vous donc devenir ? Tu aimerais leur faire un signe, leur montrer que tu ressens la même chose qu’eux, leur insuffler de la force pour qu’ils ne perdent pas courage, mais tu n’oses pas. Et si l’homme en noir s’en apercevait et te frappait encore ? Tu n’en peux plus des coups. Tu suis donc le mouvement, docile. Seul ton esprit recule encore devant la certitude qui s’impose désormais : te voilà soumis. La lumière crue t’irrite les yeux, tu baisses la tête. La musique trop forte heurte tes tympans, fragilisés par les sons hurlants qu’ils doivent supporter tous les jours. Même tes articulations te font souffrir, à force de répéter indéfiniment les mêmes mouvements. Mais tu fais comme si de rien n’était, car c’est ce qu’ils attendent de toi. Ça, tu l’as bien compris. Tu n’es pas idiot, tu sais où se trouve ton intérêt. Lorsqu’ils estiment que tu as bien fait ton travail, ils te gratifient même parfois d’un petit morceau de nourriture – tu ignores exactement ce que c’est, car le goût n'est pas clairement identifiable.

Dernier tour de piste, l’homme en noir te fait comprendre d’un coup de fouet que tu dois maintenant sortir sous les vivats des spectateurs. C’est alors que tu captes son regard, au premier rang. Une fillette qui te fixe, intensément. Indécis, tu t’arrêtes un instant ; l'instant de trop. Ton maître s’approche en murmurant des mots que tu ne comprends pas ; tu sais que ce n’est pas bon signe quand il ne crie pas. Tu lui as désobéi, et il tient à ce que la situation revienne à la normale : il est le dominant, tu es son dominé, que tout le monde le sache. Instinctivement, tu recules en secouant ta crinière en un geste de défi. La fillette ne te quitte pas des yeux. L’homme s’avance toujours et t’accule finalement contre un des bords de la piste. La musique, stupidement entraînante, joue toujours, en décalage total avec le drame qui se déroule sous les yeux des spectateurs ébahis, qui croient à un dernier tour et applaudissent à tout rompre.

L’homme tend une main vers toi ; tu te cabres et lance tes pattes en avant, hennissant de rage. Il réussit néanmoins à s’emparer de ta longe qu’il avait lâchée et tente de te ramener à la raison. Tu lis dans ses yeux toute la colère du monde. Et toute la tienne retombe soudain, alors que tu songes à la correction que tu vas recevoir et que ce regard rageur te promet, après ton petit coup d’éclat. L’homme te tient fermement désormais et te tire vers le bas, pour que tu t’agenouilles devant lui, afin de prouver une fois encore sa supériorité sur toi, le simple animal. Ton mors te blesse la bouche, tu résistes un instant ; en vain.

Ils ont fini par te faire ployer l’échine.

Pourtant

Dans tes yeux

Brille un éclair indompté

D’envie de liberté.

Tu courbes la tête

Exécutant docilement les exercices demandés.

Tu écartes les oreilles

Une lueur d’incompréhension dans le regard…

Ton corps puissamment taillé

N’était-il donc pas destiné

À parcourir les prairies infinies ?

Ta crinière savamment brossée

Ne devait-elle pas se laisser caresser

Par les vents de l’aube parfumée ?

Pourquoi cette selle, ce harnais, cette longe,

Qui retiennent tes mouvements,

T’empêchant d’aller à ta guise ?

Seule la petite fille n’applaudira pas, devant cette mascarade où l’être humain s’arroge toujours la meilleure place. En sortant du chapiteau, elle demandera à sa mère :

« Pourquoi le monsieur il a forcé le cheval à se mettre à genoux devant lui ? », et cette dernière n’aura pas de réponse satisfaisante.

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