RHEYÆ (Rheya 4.2) - Chapitre 01.4

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Elle commença à prendre des clichés du fleuve, des écluses et du pont, puis s’intéressa au groupe de SDF. Pourtant, elle ne prit aucune photo d’eux. Elle n’avait pas osé, car l’un des hommes avait relevé la tête et l’avait regardée droit dans les yeux.

Elle en avait été si surprise…

Peut-être parce qu’elle avait eu cette drôle d’impression de le connaître, sans se souvenir de lui.

Assez curieusement, il se distinguait des autres SDF par son apparence. C’était un homme plutôt grand, aux épaules larges. Sa silhouette ne semblait pas encore marquée par cette lassitude propre à ceux qui n’attendent plus rien de la vie. Ses mouvements, ne serait-ce que lorsqu’il se frottait les mains pour les réchauffer, étaient vifs.

À la lueur du brasero, elle lui avait trouvé les pommettes saillantes, le nez court et la mâchoire découpée, couverte d’une courte barbe, probablement blonde ou rousse. Il n’y avait pas assez de clarté pour qu’elle puisse être certaine de la couleur, et ses cheveux étaient cachés par un bonnet noir.

Il l’avait regardée avec une telle insistance…

S’inquiétait-il de sa présence sur ce pont ? Se demandait-il ce qu’elle faisait là, à cette heure où la plupart des employés étaient rentrés chez eux le temps d’un peu de repos avant de ressortir dîner ? Pensait-il qu’elle avait l’intention de sauter d’un pont ?

Cela n’entrait aucunement dans ses projets. Risqué et d’un résultat trop incertain. Combien de temps mettrait-elle à mourir, et dans quelles souffrances ?

Elle se raisonna.

Il était impossible qu’elle ait déjà rencontré cet homme. En tous les cas, pas dans sa nouvelle vie.

Il y avait tellement d’écart entre sa vie actuelle et celle d’avant…

« Avant » : c’était il y a deux ans, juste avant Noël, lorsqu’un fou avait sorti une arme à feu dans la librairie bondée de monde où elle effectuait ses derniers achats de cadeaux.

Il avait tiré à l’aveugle dans la foule compacte.

Elle ne se souvenait pas de grand-chose, mais les impressions et les émotions qu’elle avait ressenties ce jour-là, à cet instant précis, étaient incrustées en elle, tatouées dans sa chair et dans son âme, jusqu’au plus profond de ses souvenirs.

Les images restaient floues, mais elle les imaginait comme celles de ce vieux film en 2D, Terminator, quand le cyborg se trouve dans la discothèque à la recherche de Sarah Connor. À l’instant où il croise son regard, le tueur pointe son arme sur elle et tire à plusieurs reprises.

Elle se souvenait avoir remarqué cet homme qui semblait chercher quelque chose, ou quelqu’un, lorsqu’elle était entrée dans la librairie. Elle ne souvenait pas qu’il ait posé son regard sur elle en particulier. D’ailleurs, ce n’était pas sur elle qu’il avait tiré en premier. Pourtant, elle s’était sentie ciblée avant même que son esprit imprime la proximité et le rythme rapproché des tirs.

Elle avait reçu quatre balles, l’une dans le bras, une autre dans la poitrine, une troisième dans le ventre, et la quatrième dans la cuisse. Une cinquième lui avait traversé la main gauche pour achever sa trajectoire dans le corps d’une autre personne…

Elle avait ressenti les douleurs successives et insoutenables. Elle avait entendu la foule hurler de panique. Quelqu’un l’avait bousculée avant de tomber sur elle.

Elle avait senti le goût du sang dans sa gorge, le froid…

Ensuite, elle avait perdu connaissance.

Elle s’était réveillée trois mois plus tard dans une clinique.

On lui avait expliqué que sa survie tenait du miracle.

Le forcené avait abattu sept personnes avant d’en prendre trois autres comme otages. Pour une raison que lui seul connaissait, ou par folie, il leur avait aussi tiré dessus. Deux seulement avaient survécu au carnage. Elle était l’une d’entre elles.

Le meurtrier, lui, avait été tué abattu par un policier.

Elle s’en tirait plutôt bien, lui avait dit un infirmier.

Elle n’avait pas su comment prendre ses paroles. L’une des balles était logée trop près de son cœur pour pouvoir être retirée, et son bras était fichu pour le tennis, ou l’escalade.

Elle avait aussi des problèmes de mémoire. Elle avait des difficultés à retenir les noms et les prénoms. Alors qu’elle pouvait reconnaître une personne qu’elle n’avait vu qu’une seule fois des mois plus tôt, elle était aussi capable de dire bonjour deux, trois, voire quatre fois, à une personne avec laquelle elle avait discuté le matin même.

Pour s’en sortir, elle s’obligeait à enregistrer un détail particulier du physique ou de la tenue de la personne, à lui associer une couleur ou un mot, ou à ne plus dire bonjour passée une certaine heure de la journée. Heureusement, elle n’avait pas ces difficultés avec Louise, Neil, Maraid et les personnes de son entourage immédiat.

Elle était restée plusieurs semaines en convalescence.

Elle avait supporté la rééducation et les médicaments qui l’assommaient, certes pas sans rechigner plus d’une fois.

Le plus difficile avait été les séances avec le psychologue. Elle avait eu l’impression de passer chaque séance à lui expliquer qu’elle se remettait de ses blessures, et qu’elle reprendrait bientôt le cours de sa vie.

Elle l’avait toujours senti sceptique. Ou bien, il avait deviné qu’elle ne lui disait pas tout.

Comment aurait-elle pu lui parler du rêve ?

D’après lui, les comateux ne rêvaient pas. Comment pouvait-il supposer cela ?

Dans son cas, c’était comme si elle regardait une série télé, au carrefour de la science-fiction, de la fantasy, de la romance, de l’érotisme …

Qui n’avait pas fait ce genre de rêve presque réel ? Le truc sympa, c’était qu’elle était l’héroïne de la série.

Dans ce rêve, il y avait cet homme… Un prince … Un dieu … Il y avait aussi ce monstre à plusieurs yeux et plusieurs bras. Les mythologies regorgeaient de ce genre de monstres. Elle avait peut-être lu quelque chose à ce sujet, dans la librairie, juste avant … Et son esprit, depuis, avait fait le reste.

Elle ne se souvenait pas des traits de cet homme, de son regard … Seulement qu’il dégageait une force à la fois physique et psychologique hors du commun, surtout dans sa situation.

Elle se souvenait qu’il était le prisonnier du monstre. Elle se souvenait de sa douleur et de son désespoir. Elle l’avait alors pris dans ses bras et avait fait de son mieux pour le rassurer, le réconforter. Le rêve, à mesure qu’elle se liait à cet homme, lui avait semblé de plus en plus précis. Elle avait même senti des odeurs de soufre, de sang, de chair brûlée, et l’odeur de la mort.

Était-ce ce qu’elle avait senti au moment où on lui avait tiré dessus ?

Elle frissonna, mais ce n’était pas de froid.

Son rêve lui avait paru tellement réel. Autant que le corps de cet homme contre le sien, aussi réel que ses mains parcourant ses cicatrices à peine refermées, aussi réel que ses baisers sur sa peau …

C’était arrivé plusieurs fois pendant son coma, mais jamais depuis qu’elle en était sortie.

Aujourd’hui, en y repensant, elle se disait que c’était un tour de son esprit, une forme de protection, quelque chose qui l’avait peut-être retenue du côté du monde des vivants.

Dans son inconscient, les dieux étaient des magiciens, des illusionnistes. Dans toutes les mythologies, on les retrouvait trompant leurs compagnes avec des mortelles … Son esprit avait sûrement arrangé cela à sa façon, et ses connaissances sur les dieux l’avaient rendu plus efficace dans la construction de cet univers onirique.

Elle n’était pas certaine que cette explication tienne vraiment debout, car son rêve avait viré au cauchemar lorsqu’elle s’était retrouvée face à l’Hécatonchires.

Elle se souvenait qu’il l’avait attrapée après qu’elle eut tenté de le fuir. Ses pieds n’avaient pas voulu bouger, comme s’ils pesaient des tonnes. Le monstre l’avait saisie par le cou avec l’une de ses nombreuses mains, et l’avait soulevée comme si elle ne pesait rien. Elle s’était sentie étouffer …

Il l’avait ensuite portée au-dessus d’un puits … Où brûlait un feu ardent et l’y avait lâchée. La douleur l’avait faite hurler …

Elle avait ouvert les yeux et s’était retrouvée dans le monde réel, dans cette chambre d’hôpital, complètement désorientée, apeurée. Elle avait alors hurlé à s’en arracher les cordes vocales.

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