Gégé
On l'appelait Gégé.
Le Grand Gégé, Gérard.
Un prénom de vieux, et pour nous, il l'était déjà : en sixième, avec déjà trois ans de retard et une tête de plus que nous, il était différent. Il traînait sa grande carcasse molle, toujours un sourire un peu benêt aux lèvres, squattait autour du collège une fois les cours terminés, pas pressé de rentrer chez lui se prendre des baffes par son père. C'était ce qui se disait ; ça et que sa mère, teint fleuri, aimait un peu trop la picole.
Il se voyait rock'n'roll, un peu rebelle, écoutait Johnny et portait toute l'année des bottes à bouts pointus. Alors, ses cheveux gominés en arrière, il relevait le col de son blouson, calait son cul sur le banc à la sortie de l'école et, bravache, allumait une Gitane filtre piquée à son père. Ses yeux s'éclairaient d'une lueur, rare plaisir que personne ne pouvait lui voler.
Aujourd’hui, on le dirait simple, mais alors, on appréciait bien sa compagnie silencieuse et sa présence rassurante : il n'hésitait jamais à prendre notre défense en cas de problème avec les grands du lycée qui venaient nous racketter ; il avait la baffe facile.
Seize heures trente, il a dû sécher les cours car il est déjà sur son banc quand je sors de classe. Clope au bec, il cligne de l'œil en direction de notre petit groupe.
— Ça va, Gégé, cool ?
— Cool, qu'il répond.
Fin de journée d'hiver, le soleil étire nos ombres, on mange des fraises Haribo en le regardant tirer sur sa clope, un peu envieux. On est bien, là, ensemble, mais il va falloir rentrer, goûter, devoirs, dîner, parents, dodo.
Pourquoi a-t-il fallu qu'ils viennent gâcher tout ça ? Les grands. Pas les grands du lycée : les autres.
Ceux en DS.
21 Injection, jantes larges visibles à travers les ailes arrière découpées, peinture neuve, vitres fumées. On les connaît, ils traînent autour du troquet de la place du marché. Arrivées pneus crissants, bières, clopes, regards obliques, départs en trombe en coupant la priorité. Un copain m'a soutenu qu'un jour, il en avait vu un extraire un flingue coincé dans son ceinturon pour le balancer dans la boîte à gants ; j'avais quand même du mal à y croire.
Ils se garent en face de notre banc, sortent, allument des clopes. Stéréo à fond, ils rient bruyamment, vannes de cul de jeunes adultes, ils nous ignorent.
On fait tout pour faire de même, genre on-les-a-pas-vus, et en plus, c'est l'heure de rentrer, hein. Mais le Gégé, là, il ne fait pas comme nous : il les regarde fixement, tire sur sa clope, lève la tête pour souffler la fumée à la verticale, baisse la tête, regard fixe de nouveau et ce PUTAIN DE SOURIRE vide vissé sur sa tronche d'idiot.
Ça ne leur a pas plu. Un mec a quitté la portière de la DS sur laquelle il s'appuyait et s'est planté devant Gégé. Jean serré, T-shirt blanc moulant, à la Brando, avec le paquet de clopes coincé dans la manche.
— T'es un rocker, toi ? il a lancé.
Gégé n'a pas répondu, il n'était pas trop doué pour faire des phrases, de toute façon.
— T'es un dur, hein.
Gégé a souri. Peut-être même qu'il a cru que l'autre était sincère, qu'un compliment admiratif lui était adressé ? Qui sait ?
Le coup de pied est parti sans prévenir. Pas très ample mais circulaire, puissant. Il l'a chopé bien sur la tempe et il a décollé du banc pour rejoindre le bitume. Sale bruit, mou.
On a regardé son grand corps inconscient, atteint de tremblements convulsifs, sans intervenir. Il ne souriait plus.
Les mecs ont rigolé — Ah, il fait plus le fier, Johnny ! — et sont remontés dans leur caisse, stéréo, crissements de pneus, etc.
On le regardait frétiller comme un poisson hors de l'eau, les yeux vides et un peu de bave aux lèvres. On ne faisait rien : mourir, ça devait commencer comme ça, sûrement.
On aurait pu crier, les insulter, ou bien prendre Gégé dans nos bras : on n'a rien fait.
Un adulte est sorti du collège, peut-être intrigué par l'agitation. Alors, il a vu Gégé et l'a mis en PLS (ça, je l'ai compris plus tard) et a couru dans la loge du gardien pour appeler les pompiers.
Alors j’ai fait comme si je n’avais rien vu.
Et je suis parti. Terrorisé, mes jambes ont décidé pour moi. Incapable d'assister un blessé, d'attendre les secours, d'aider un copain. Je suis rentré chez moi en courant, d'une traite, sans regarder derrière moi. Parents absents, jus d'orange du frigo, mes mains tremblaient, je ne pouvais pas les empêcher de trembler, comme le corps de Gégé.
J'ai vomi le jus d'orange puis j'ai pleuré.
Gégé a survécu à sa grosse commotion cérébrale. Il est revenu en cours quinze jours après. Personne n'a jamais parlé de l'incident. Il n'y a pas eu d'enquête.
Gégé était toujours le même. Il souriait un peu moins souvent, c'est tout.
Épilogue
Gégé avait deux grands frères, deux gros baraqués qui ne rigolaient pas, travaillaient dans le bâtiment et aimaient beaucoup leur petit frère un peu simple. On ne le savait pas.
La bande à la DS non plus, visiblement. On n'a plus vu leur voiture pendant longtemps, les gars non plus ; je ne sais pas pourquoi, ou j'ai préféré l'oublier.
— Le flingue dans la boîte à gants, c'était un jouet en plastique lourd, nous a dit Gégé un jour où il avait envie de parler.

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