Chapitre 1
Dans leurs bras, les muscles de l'animal se tendent.
Le corps de la biche tressaille alors que les deux hommes la prennent pour la placer dans la benne arrière de leur camionnette. Elle est encore vivante. Au moment où les deux hommes la soulèvent, elle pousse un cri aigu, court et perçant.
Ses pattes sont prises de tremblements, battent l'air dans un élan désespéré pour s'échapper là où son regard noir et impassible se fixe, sur une portion du bois qui s'étend au-delà de la route. Outre la douleur, c’est de ces hommes dont elle a peur. Les pattes eraflent le vide puis le revêtement en métal de la benne. Un râle moite sort des tripes de la bête et de ses naseaux montent de petits panaches de vapeur blanche, irréguliers, rompus parfois par une bulle de salive sanglante qui éclate dans le froid.
Que quelqu'un abrège l'agonie de cette bête ! Par pitié, je ne tiens plus.
Les mains de Gabriel se crispent sur le siège avant. Ses yeux s'élargissent et descendent jusqu'au ventre gonflé de la biche, prêt à éclater. En se penchant sur le côté, il remarque que son flanc droit a commencé à se fendre, comme un fruit bien mûr. L'impact a clivé les couches superficielles et laisse entr'apercevoir dans le pelage de l'animal une déchirure d'un bordeau très pâle, presque rosé. Quand les couches profondes cèderont, c'est tout l'intérieur de la biche qui se déversera, la condamnant à une agonie épouvantable.
Gabriel, ses amis et les autres automobilistes immobilisés sur la voie, tous observent ses souffrances depuis le confort de leur véhicule, incapables de réagir autrement que par cette sidération profonde qui les claustre dans le silence et la répugnance. Tous sont captivés par l'horreur, la curiosité morbide et déplacée et l'émoi qui paralyse tout raisonnement morale, toute réaction physique.
Un léger clac interne, suivi d’un ronronnement mécanique, rompt le silence du morceau précédent. les galets accrochent la bande, le plastique craque, les bandes magnétiques se tendent et reprennent leur mouvement. Un tambourin lointain, un piano qui s'égrène, une corde qui appuie en drone, l'intro s'échappe des hauts parleurs et sature l'habitacle feutré. Puis Nico entre, sa voix étrange et indifférente.
And what costume shall the poor girl wear
To all tomorrow's parties
A hand-me-down dress from who knows where
To all tomorrow's parties
Les deux hommes la portent. Devant leurs visages, la vapeur blanche de leur respiration sort par à-coups, rythmée par l'effort. Le sang de la biche suinte des cavités, s’épaissit en traînées sombres le long du pelage, puis décroche en gouttes lourdes de son museau. Il déborde de la bouche entrouverte et vient s'écraser sur l’asphalte, s'y étale et forme une flaque épaisse qui fume dans l'air froid. Les mains des deux hommes en sont couvertes.
And where will she go and what shall she do
When midnight comes around...
La musique s'estompe et entraîne avec elle le monde qui l'entoure.
Tout ce sang monte à la tête de Gabriel. Il s’écoule en une cascade pâteuse et souille le cours clair de ses pensées.
Les secondes sont trop longues, s'étirent en minutes jusqu'à l'infini. Personne ne se décide à détourner le regard par pudeur pour cet animal qui souffre.
She'll turn once more to Sunday's clown
And cry behind the door...
La fenêtre du côté d'Eileen est ouverte, l'air glacé entre dans l'habitacle et charrie avec lui les premières odeurs. Le sang dans le froid mêlé à la merde, l'urine et l'odeur sucrée de la chair animale ouverte, se mêlent aux plaintes affreuses de la bête en agonie, tout s'y confond, tournoie sur lui même. Il n'y a plus que cette masse épaisse d'odeurs et de violence autour de Gabriel, cette bête impuissante qui ne peut plus fuir, qui lutte, prise entre la douleur et la peur de l'homme.
Le goût de la bile lui remonte doucement à la gorge où une masse lourde et désagréable s'est formé. Il s'allonge de moitié sur Paul, atteint avec peine la poignée de la portière, l'ouvre et bascule la tête dehors. Le premier jet est violent, projeté loin sur le bitume, de la bile jaune et amère qui fume aussitôt dans l'air froid. Sa gorge se contracte et le second vient juste après, plus fin, puis un troisième pus fin encore, jusqu'à ce qu'il ne sorte plus qu'une bile pure, verdâtre et brûlante, qui pend à sa lèvre inférieure.
Ses yeux se plissent à moitié, et monte dans son crâne une pression qui devient épouvantable. Elle appuie derrière ses orbites, et sa vision se constelle de petites lumières qui clignotent. Une morve épaisse s'écoule en longs filaments de son nez. Le goût qui reste dans sa bouche est abjecte.
Il se dégoute sur l'instant, se montrer aussi vulnérable et sale aux yeux du groupe. Mais il ne pouvait plus lutter. L'envie lui serrait la bouche. Les odeurs et la vue sont trop violentes pour lui. Violentes et injustes. Les odeurs sont encores plus fortes à ras du sol, avec les senteurs de pots d'échappemment qui continuent de tourner et libérer ces effluves grises et noires.
Il entend la voix de Paul, distincte de celle de David, puis celle d’Eileen, quelque part. Mais l’air et l’espace sont saturés d’un flot incessant d’informations épaisses, grasses, douloureuses et bruyantes. J'ai perdu toute dignité. C'est sa seule pensée à peu prêt construite et sensée qu'il peut formuler dans cette spirale de sensations désagréables. Tout en même temps.
La gorge obstruée, le ventre plié et crispé par la douleur des contractions. Et tout le reste.
Paul l'attrape par les hanches et le redresse. Le monde autour de lui est flou, brouillé par des formes mouvantes, indistinctes, qui se transforment avec l'écoulement de ses larmes. Gabriel frotte sa main pleine de graviers contre le rebord de l’habitacle, profitant de l’inattention générale pour se débarrasser de la morve avec la manche de son manteau. Il se remercie d’avoir choisi une couleur et une matière où le miroitement de la morve serait discret. Il ne bouge plus, reste droit à sa place, incapable de croiser le regard de ses camarades, pétrifié par l'idée de paraître sale et puant, d'empester l'habitacle de l'odeur de reland et de vomi, en plus de tout le reste. Il veut disparaître quelque part, se faire passer pour mort, mais ne pas vivre ce qu'il redoute toujours, perdre le contrôle de son corps, perdre toute maîtrise d'une situation pour quelque chose d'aussi humiliant. La maladie a aiguisé ses sens, le rendant plus sensible aux odeurs et aux textures qu'auparavant. Mêler des parfums viciées de fluides et de mort à la vue d'un paysage idyllique sur le corps accidenté d'une bête sauvage est une recette parfaite pour faire défaillir le plus vaillant organisme. Alors, lui qui tient avec le peu de vitalité qui lui reste.
Il s'excuse une première fois, la main devant la bouche, et ose un regard vers les passagers à l'avant qui sont à nouveau absorbés par la biche et les deux fermiers. Quelques secondes se sont écoulées depuis l'ouverture de la portière, les cascades organiques et son retour dans la voiture. Face à lui, les deux hommes de chaque côté de la biche la jettent dans la benne, qui s’abat dans un bruit lourd et moite. Il ne l'aime pas, et Gabriel se crispe aussitôt. Quelque chose de mou vient de céder dans le ventre de l'animal. Elle ne bouge pas davantage malgré la peur et la douleur. Le choc a du finir d'ouvrir le flanc de la bête. Il imagine le corps qui commence, lentement, à se vider dans la benne, et il ressent une douleur dans le bas ventre. Il ne peut plus regarder cet animal et détourne le regard. La biche mourra avant même que les deux hommes ne remontent dans leur camionnette et la démarre.
When Monday comes around
She'll turn once more to Sunday's clown
And cry behind the door
Il veut s'excuser une seconde fois, mais se retient. Il veut donner l'impression de maîtriser la situation, de garder son sang-froid même avec du vomi à la commissure des lèvres. Il aurait presque réussi à esquisser un sourire devant cette image, mais le moment est inopportun, et il n’a plus aucune envie de rire. Je dois être pâle et ne ressembler à rien.
Le cortège de moteurs et de vapeurs de goudron s’est agrandi avec l’arrivée d’autres voitures. Les plus éloignées commencent à klaxonner, sortant les spectateurs de la torpeur générale, leur faisant oublier la biche pour leur rappeler qu'ils sont immobilisés sur la voie depuis plusieurs minutes. Mais ces minutes s'étiraient à l'infini. Enlisés dans le temps qui s’écoule au ralenti, tous planaient au-dessus de la scène, incapables de saisir pleinement ce qu’ils voyaient. L’un des deux fermiers lève une main en guise d’excuse avant de disparaître du côté passager. La camionnette, avec la biche à l’arrière dont la tête seule dépasse de la benne, s’élance sur la route sinueuse de cette petite nationale de campagne.
Deux billes noires ouvertes sur le néant. Elle est morte entre temps, dans cette atmopshère saturée de bruits et d'odeurs peu communes et aggressives pour un animal comme elle. À chaque instant, elle a ressenti l'incompréhension, la douleur et la peur, avec pour seule volonté, celle de pouvoir s'extraire de ces mains, bondir loin de ses prédateurs. C'est la première fois qu'il voit une biche, et ce moment si doux et précieux a été terni. Il n'est pas certain de pouvoir à nouveau en voir une sans être hanté par les évènements qui viennent de se produire.
Des flashs sur un écran noir. La biche est suspendue par les pattes arrière. Sa peau fendue d'un coup de couteau de la patte au cou, et retournée comme un gant. Elle pend autour de la tête, le pelage à l'intérieur, le rose et le rouge à l'extérieur, et la tête elle-même reste accrochée à l'envers. La cavité du ventre est ouverte du sternum jusqu'au pubis et béante, vidée, lavée. Les viscères sont entassés dans un seau de plastique posé à côté. Les yeux, deux billes noires inertes, fixent le néon qui clignote, dans une cave ou une grange sinistre.
A blackened shroud, a hand-me-down gown
Of rags and silks, a costume
Fit for one who sits and cries
For all tomorrow's parties
Eileen ferme la fenêtre. La manivelle craque, tourne par à-coups, le carreau remonte centimètre par centimètre et quand il se cale enfin contre le joint en haut, il emprisonne les dernières effluves organiques dans l’habitacle. Un silence lourd s’installe, chacun se sent sale, les vêtements et la carcasse de la voiture imprégnés de ces odeurs nauséabondes. Le souvenir de la bête laisse un goût de viande glacée et de pourri dans la bouche. Ils sont saturés de sensations qui dérangent, d'idées mal placées qui rongent le sommeil et grignote la tranquilité. Une chose est certaine, une part de leur enthousiasme du matin restera sur l’asphalte, mêlée au sang de la biche, tandis qu’ils repartiront avec, en eux, quelque chose de plus sombre. Les voitures de devant commencent à avancer, lentement, et dans les hauts parleurs, Electric Light Orchestra scande les premières paroles de Mr. Blue Sky, comme si la mort de la biche s'éloignant dans le lointain n'était qu'une vaste facétie, un prologue à leur aventure.
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Bonjour ou bonsoir à toutes et à tous.
Voici le premier jet de ce premier chapitre. J'espère qu'il constitue pour vous une belle entrée en la matière. Pour celles et ceux qui se demandent quelles paroles introduisent et concluent le chapitre, il s’agit de celles de «All Tomorrow’s Parties» de The Velvet Underground et Nico, un morceau écrit en 1967 par Lou Reed, que j’apprécie particulièrement. Ce titre me transporte dans des paysages de campagnes arides, tels que ceux du Texas ou plus minéraux du Tennessee. Je me représente parfaitement ce petit groupe de jeunes gens insouciants, parcourant une route bordée d’une nature vaste et mystique dans leur voiture. Cette esthétique bohème s’accorde parfaitement à l’atmosphère du roman.
Je ne sais pas encore quand sera publiél le second chapitre, qui est en cours de réflexion et d'écriture.
Vous trouverez peut-être cela étrange, mais je suis toujours plus inspiré lorsque j’écris dans les notes de mon téléphone que face à une page blanche ou à l’écran de mon ordinateur. C’est pourquoi la retranscription peut prendre du temps. J’espère que ce premier chapitre vous aura plu. C’est une belle entrée en matière. On n’est pas sur de la lecture douce et champêtre, mais plutôt sur du brut de décoffrage.
Je vous souhaite une belle journée et de bonnes lectures, et vous dis à bientôt, si vous le voulez bien.
Signé Aimé.

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