Le crabe alla à la rencontre de la crevette
Je me souviens, comme si c’était hier, de ce calvaire : des prémisses pour savoir quelle cochonnerie parcourait mes entrailles depuis des mois. Elle se multipliait, se répandait, insufflait son poison en moi et me volait tel un succube toute mon énergie.Les médecins traitants, à l’époque, ont été incompétents. Ils étaient peut-être tout simplement mal formés, novices, je ne serais le dire. Mais l’instinct maternel de ma mère m’a sauvé la mise.
Je n’aurais jamais de certitude, mais si ça se trouve elle était déjà logé dans le creux de mes cellules, depuis les vacances d’été. Nous avions été en Normandie avec ma famille et des maux de dos m’agaçaient… l’excuse que je m’inventais pour l’expliquer : la literie de la location. En même temps, quand tu es une adolescente pleine de vie, tu ne t’attends pas à ce que ta santé défaille à ce point. Durant ces vacances avec mes deux petits frères et mes parents, à part le mal de dos qui me tiraillait, les souvenirs que j’en ai respirent le bonheur et j’étais en forme.
Je me rappelle de la belle frayeur que j’avais faite à mes parents.Je m’étais aventurée dans la mer à marée basse, loin de l’endroit où ils étaient posés avec mes frangins. Ces derniers faisaient des châteaux de sable, ils étaient petits :4 ans et 7 ans. Moi j’avais 14 ans. Nous avons une aussi grande différence d’âge, car, en réalité, ce sont mes demi-frères. Mon beau-père est arrivé dans nos vies, à moi et ma mère, quand j’avais 6 ans. Mon géniteur, quand à lui, nos relations étaient déjà compliquées. Je n’avais aucune affinité avec lui et je ne le voyais que très rarement. Il me semble que j’avais déjà décidé de ne plus m’y rendre.
L’adolescente rebelle que j’étais (on y croit) s’ennuyait. Mes parents ne voulaient pas aller se baigner. Mes frères étaient trop petits pour s’y rendre seuls. Je me suis donc dirigée vers la mer après avoir tannée mes parents. J’avais dû marcher une bonne vingtaine de minutes avant de pouvoir m’y baigner. J’ y suis restée un moment, mon père commençait à s’inquiéter de ne pas me voir revenir. Il ne me voyait pas vu que la mer était assez reculée. Il est donc parti à ma recherche. De mon côté, j’avais décidé de les rejoindre, mais je n’avais pas percuté que la mer m’avait fait dériver sur la gauche de leur position. J’ai mis un peu de temps avant de les retrouver, d’autant que je suis myope. Myope comme une taupe, je vois floue à 5 mètres de moi. Rien que ma main, elle est floutée sans ma paire d’yeux. Je m’étais fait disputer parce qu’ils avaient eu peur de ne pas me retrouver. Quand cette image me reviens, la panique qu’ils ont eus a du dénoter par rapport au cyclone qui se tramait et qui allait survenir dans nos vies.
Ces vacances où nous avons été sur les falaises d’Étretat, dans la ville de Deauville, au Havre, etc. sont un écrin des réminiscences enchanteresses que je garde au creux de ma mémoire. Je ne pouvais pas imaginer qu’après l’insouciance serait obligée de prendre ses jambes à son cou.
Cette année-là, je faisais mon entrée en seconde. J’étais stressée et me demandais si j’allais me faire des amis : ceux qui restent pour la vie ; rencontrer un garçon dont j’allais tomber amoureuse. C’était un nouveau départ, de nouvelles rencontres, de nouveaux professeurs, un nouvel établissement. J’aurais préféré que les inquiétudes en restent-là, qu’elles soient minimes, enfantines même si quand on est adolescente, on pense y jouer sa vie.
Si la galère n’était pas arrivée aussi vite, les adolescents de la classe de seconde avec qui j’étais auraient pu devenir mes amis. J’ai même eu un coup de cœur pour un des garçons Mais je ne suis pas restée assez longtemps pour que l’affect soit plus fort. Il est fort probable que j’ai marqué les esprits de certaines de ces personnes, peut-être en raison du peu que j’y suis restée : deux mois seulement. Et ce fut deux mois chaotiques, ma batterie d’énergie se vidait à vue d’œil.
Nous sommes allés voir le médecin généraliste pour ces fameux maux de dos qui ne passaient pas, une petite radiographie… diagnostic : scoliose ! J’aurai aimé qu’il n’y ait que ça. Ce n’est pas grand-chose, un peu de kinésithérapie et c’est reparti. Je n’avais pas besoin de porter un corset ou d’avoir de chirurgie mais très vite j’ai compris qu’il y avait bien plus que ça.
Durant ces deux mois, mon énergie s’est volatilisée parce qu’en moi quelque chose s’installait. J’étais essoufflée dans les escaliers du lycée. Je devais m’arrêter plusieurs fois de fatigue entre l’école de mes petits frères et mon lycée, ce qui représentait dix minutes de trajet. C’était pareil pour me rendre au kinésithérapeute. On aurait pu penser que c’était l’excuse pour ne pas me rendre à mon suivi parce que je n’aimais pas faire les exercices. Ma mère a très vite compris que je ne simulais pas parce qu’à force me rendre en cours était compliquée. J’ai toujours adorée m’y rendre depuis que je suis petite.
Je dormais mais je n’avais pas de sommeil récupérateur, ma peau déjà pâle de nature était encore plus livide.
Nous sommes allés voir les médecins mais à part des vitamines, ils ne faisaient rien. Ils ne me croyaient peut-être pas.
Ma santé a décliné de septembre jusqu’à ce neuf novembre 2008. Je n’avais plus aucune force ni aucune joie de vivre, moi qui étais bavarde, je n’avais plus d’énergie pour parler. Je ne me rendais plus en cours.
Celle qui m’a sauvée, ce fut ma mère. Un jour, à un énième rendez-vous chez le médecin traitant, après l’auscultation qui ne donnait rien, allongée sur son bureau, n’arrivant vraiment plus à suivre ce qui se passait, ma mère a frappé du poing sur le bureau et a demandé une prise de sang. Elle ne voulait plus de ses vitamines, j’avais peut-être une carence en fer ou quelque chose comme ça.
Je n’étais pas ravie d’aller faire une prise de sang mais sans cela, sans cette gueulante de ma mère, je ne serais peut-être plus là aujourd’hui.
Je me souviens être allée le matin faire ma prise de sang et tout s’est enchaîné très vite. Le laboratoire a appelé ma mère pour dire qu’il fallait que je fasse des examens supplémentaires à l’hôpital d’Orléans. Le début de la torture était là. Je me souviens ne pas avoir été bien à l’annonce de me rendre à l’hosto, une angoisse que je ne saurais expliquée m’a envahie. Il me semble avoir pleurée. Je me suis questionnée, pourquoi, qu’est ce qu’ils vont me faire ? Qu’est-ce qui va m’arriver ?
J’ai été hospitalisée une nuit, j’étais tellement faible que les infirmières ne parvenaient pas à me piquer mes veines, elles « éclataient », j’ai dû aller au bloc afin qu’on me pose un cathéter sur la main ou le poignet, je ne sais plus trop exactement. Le lendemain, j’étais transféré à Paris, ma mère est venue avec moi.
J’étais dans le coaltar tout au long du trajet et quand on m’a accueillie là-bas. Je me suis retrouvée dans la même chambre qu’une jeune fille avec un bandana, je n’ai pas percuté, rien ne m’a été expliqué, j’étais vraiment trop fatiguée. C’est Dr P. qui me l’a annoncé. Il a d’abord reçu ma mère, seule, puis, j’ai été reçue avec elle dans son bureau.
Je n’ai pas apprécié ce médecin au premier abord, je l’ai trouvé froid, austère. Je me suis assise et il m’a dit le verdict :
- Tu as une leucémie.
- C’est quoi ?, répondis-je.
- Est-ce que tu sais ce que c’est un cancer ?, demanda Dr P.
- Oui. Dis-je
- Une leucémie est un cancer du sang, m’expliqua Dr P.
Après ça il a dû m’expliquer ce qui allait se passer, que j’allais rester là, j’ai dû lui demander si j’allais m’en sortir mais j’avoue avoir oublié un peu tout cela. Par contre, une fois dans la chambre avec ma mère, c’est certain, les larmes ont coulé pour nous deux, je prenais conscience que je pouvais mourir, que ma vie d’adolescente était partie en fumée en un claquement de doigts.

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