Chp 1 - La Furie
Toulouse, 30 septembre 2025
23h
Je frappe. Encore. Et encore.
Le sac encaisse sans broncher, oscille, avant de revenir vers moi comme un putain de défi. Mes poings brûlent, mes avant-bras hurlent, mais je continue. Chaque coup chasse un peu plus la colère qui me ronge. Le cuir grince, l'air sent la sueur et le métal. Ici, c'est moi qui fais mal, moi qui contrôle.
J'en ai besoin. Je m'entraîne tous les soirs, une fois mon temps à l'accueil terminé. Cette salle, j'y vais tous les jours, pour travailler, mais aussi pour cogner. C'est mon refuge. Personne ne vient m'y emmerder.
Sauf ce soir.
Je sens des regards sur moi, lourds, dégoûtants. Je n'ai pas besoin de me retourner pour le savoir.
— Putain... t'as vu comment elle cogne ?
— Ouais. Une vraie furie. Sexy, en plus.
Connards... Je frappe plus fort. Le sac tremble. Normalement, ça suffit à dissuader ceux qui ne sont pas déjà au courant. Il y a une règle tacite, ici : cette fille rousse, on lui fout la paix.
— Si elle me frappait comme ça, je dirais pas non...
— Faut aimer les femmes dangereuses, mec !
Je m'arrête net. Le sac continue de se balancer, comme un cœur trop excité. Je me retourne lentement. Les deux lourdauds me sourient, confiants. Je pourrais presque leur pardonner, si leurs yeux concupiscents ne glissaient pas là où ils n'ont rien à faire.
— Cassez-vous, grincé-je d'une voix rauque.
Le silence tombe une fraction de seconde. Puis leurs sourcils se froncent.
— Eh, calme-toi, c'était un compliment !
— Ouais, t'as pas besoin d'être agressive, renchérit le deuxième, un nabot que je pourrais aligner d'un seul revers du gauche.
Agressive. Le mot me donne envie de rire. Ou de frapper à nouveau. Sur ces deux connards, cette fois.
— J'ai dit cassez-vous !
Ils échangent un regard. L'admiration a disparu, remplacée par une irritation mal contenue.
— Franchement, t'as un problème, meuf, lâche l'un d'eux.
— On peut plus rien dire aux nanas maintenant !
Une voix masculine les interrompt.
— Ça suffit.
Tom, le propriétaire de la salle, s'est approché. Voix ferme de l'ancien militaire, posture carrée du boxeur de métier. Il ne me regarde presque pas : ses yeux sont plantés dans ceux des deux pauvres mecs.
— On n'emmerde pas les filles qui s'entraînent, ici : c'est marqué dans le règlement du club, précise-t-il. Alors vous partez. Maintenant.
Ils protestent un peu, juste ce qu'il faut pour sauver la face, puis reculent. Les regards noirs qu'ils me lancent glissent sur moi sans m'atteindre.
Tom est là. Il te protège. Il ne peut rien t'arriver.
— Ça va, Megaira ? me demande-t-il quand ils ont disparu. Je peux te raccompagner, si tu veux.
Je secoue la tête aussitôt. J'essaie d'être un peu plus indépendante, ces derniers temps.
— Ça ira, merci.
Tom a la décence de ne pas insister. Il sait ce que j'ai traversé.
Les hommes me dégoûtent. Tous. Sans exception. Même Tom, le gérant de la salle de boxe, un ancien flic qui m'a toujours protégée, au point de m'embaucher dans le club qu'il a ouvert lorsqu'il a lâché son insigne, dégoûté par l'affaire où il m'a rencontré. C'est quelqu'un de bien, de solide, de fiable. L'exact opposé des démons sans pitié qui ont détruit ma vie. J'aimerais pouvoir lui donner plus, accepter son amitié.
Mais je ne peux pas me lier. Avec personne. C'est trop tard.
Les hommes... qu'ils restent loin de moi.
*
Je rentre seule, comme tous les soirs. Capuche relevée, foulées rapides sur le pavé, respiration maîtrisée et attentive. Chaque bruit me fait lever la tête : une portière qui claque, des pas derrière moi, un couple qui arrive en face, rieur, et me bouscule presque. J'esquive d'un pas leste. Mon corps est prêt avant même que mon cerveau analyse. Toujours sur le qui-vive. À chaque putain de moment. En dépit des heures d'EMDR, de sophro et d'entrainement sans répit, je n'ai jamais pu enlever la peur. Ni cette sensation constante d'être suivie. Parfois, j'ai l'impression d'avoir l'un d'eux derrière moi. D'apercevoir un homme tout en noir, la tête recouverte par une capuche, un masque ou un casque de moto. Les visions se sont intensifiées l'année dernière, pile au moment où je commençais à remonter un peu la pente après trois ans de thérapie. De temps à autre, au coin d'une rue ou d'une boutique, je croyais repérer une silhouette, évanouie dès que je dirigeais mon regard vers elle. C'était toujours un homme très grand et sombre, dépourvu de visage. Un motard que j'avais l'impression d'avoir déjà vu. Des pas résonnant dans un parking vide. Une forme indistincte dans la brume. L'impression persistante, mais irrationnelle, d'un prédateur aux aguets. Un soir, je traversais un couloir souterrain quand j'ai senti une présence : je me suis retournée, certaine que je ferais face à ce mystérieux homme en noir. Mais il n'y avait plus rien. Juste ce sentiment de malaise, qui m'a fait sortir de ce couloir glauque en vitesse.
Même si cela fait cinq ans, maintenant, j'ai la certitude qu'un jour, tôt ou tard, ils me retrouveront. Le fait d'avoir changé de nom, de lieu de vie, ne sert à rien. Car le Manoir est toujours là, avec moi. Si je prête attention à cette forme au coin le périphérique de ma vision, que j'arrête un seul instant de regarder droit devant moi, je le vois. Cette maison lugubre dans la forêt. Comme cet homme en noir, qui, d'après ma psy, n'est pas tant un homme réel que la représentation de tous mes agresseurs, et de ce que j'ai vécu là-bas.
En tant que témoin et unique survivante d'une affaire criminelle majeure, je suis une personne clé pour la police. Même si j'ai prétendu avoir perdu la mémoire pour ne pas avoir à raconter certaines choses et donner certains noms, le magistrat en charge de l'affaire a décidé de me protéger pour me stabiliser psychologiquement. Dans l'espoir qu'un jour, je parlerais. Il voulait éviter que je sois éliminée, aussi. Car les coupables courent toujours. Et ils protègent des gens puissants. Ils ont même fait en sorte qu'aucun corps, ou presque, ne soit identifiable. En mutilant tout ceux de leurs victimes... et ne laissant intacts que les cadavres des gens qui étaient leurs débiteurs.
Les psychopathes sans foi ni loi qui ont détruit ma vie, ceux qui ont anéanti la fille innocente et enjouée que j'étais. Eux. Le père, les deux fils. Le trio de tarés qui se faisaient appeler Hadès, Thanatos et Daimon. Ce sont eux, l'homme en noir. Tous les trois. Une putain de chimère, une hydre à trois têtes. Comme leurs foutus chiens, qu'ils ont lâché à ma poursuite le dernier soir.
Arrivée devant chez moi, j'entame le déverrouillage de mon bunker, les doigts un peu tremblants. Un verrou. Deux. Trois. Quatre. La porte se referme, lourde, rassurante. Je sors mon téléphone, ouvre l'application de sécurité. Désactivation de l'alarme. Confirmation biométrique. Bip discret.
À peine ai-je posé le pied à l'intérieur qu'elle me saute dessus.
— Salut, toi !
Némésis me pousse contre la porte, la queue battante et les yeux brillants. Une doberman nerveuse, puissante, magnifique. La seule belle chose dans ce putain de monde. Je m'accroupis et elle me lèche le visage sans retenue. Cette chienne, c'est ma meilleure amie. La seule, devrais-je dire.
Je passe ma main dans son pelage, sens la force sous la peau. Némésis est douce avec moi, mais c'est une arme létale, elle aussi. Je l'ai adoptée toute petite dans un refuge spécialisé dans les chiens d'attaque victimes de maltraitance, et soignée moi-même. On s'est comprises immédiatement, elle et moi. Apprivoisées mutuellement. Un seul mot, un seul geste de ma part... et elle plante ses crocs dans la gorge du salopard qui oserait entrer sans être invitée.
Je la sors rapidement dans les rues calmes des quartiers chics toulousains, jusqu'au Jardin Royal. Il n'y a pas un chat dehors. Et pourtant, je ne suis pas à l'aise. Je me sens observée.
Et pour une fois, ce n'est pas qu'une impression.
Il y a quelqu'un, dans l'ombre, qui évite la lumière du lampadaire... je vois la fumée de sa cigarette qui s'élève doucement dans le cercle éclairé. Un type à capuche, grand, athlétique... je n'arrive pas à voir son visage. Mais je sais que je l'ai déjà vu. J'en suis sûre.
Encore lui.
Cela fait quelques jours que je l'ai repéré. On dirait qu'il cherche à se faire remarquer... ça, c'est pas une métaphore, non ?
— Viens, on rentre, murmuré-je à ma chienne sans quitter l'intrus des yeux.
Je me sens nerveuse, stressée. J'ai rendez-vous chez la psy demain. Je suis toujours anxieuse la veille d'une séance – d'ailleurs, je lui ai dit d'arrêter d'employer ce mot - , et il me faut en général une journée pour m'en remettre. Mais je sais aussi que je ne peux pas m'en passer.
De retour à la maison, après avoir bien verrouillé la porte, je jette un œil sur mon téléphone qui vient de biper. J'ai un mail.
Sender : Erica.
Objet : Article validé – énorme boulot !!
Les résultats de ma dernière enquête, qui va servir de base à la webmaster de Undershadow, qui anime un réseau et une chaîne de true crime sur Internet, pour sa prochaine vidéo. Je sais qu'il va faire mal. Dedans, je balance des noms, des fonctions. Et des preuves. Des salopards impliqués dans une affaire de pédophilie soigneusement étouffée depuis des années, qui vont se réveiller demain matin avec les flics à leur porte...
Je ne sais pas comment tu fais à chaque fois pour avoir accès à ce genre d'infos. Et honnêtement, je préfère ne pas savoir. Mais c'est du grand art. Continue, ma belle !
Erica
Un rictus étire mes lèvres.
Si elle savait.
Si elle savait que je passe mes nuits à forcer des bases de données, à contourner des pare-feu, à entrer dans des systèmes où je ne devrais jamais mettre les pieds. Que je traque. Que je recoupe. Que je reconstruis des vérités enterrées à coups de millions et de silences complices.
Je ne fais pas ça pour sa chaîne, ni pour la vérité. Ni même pour contribuer à un monde meilleur, expurgé des prédateurs.
Je le fais pour moi.
Pour exorciser. Pour parler de ce que je peux pas dire. Cinq ans ont passé, mais rien n'a cicatrisé. La douleur est intacte, tapie sous la peau. Le dégoût, aussi. De ce qu'il a fait de moi.
Je ne peux pas l'atteindre, LUI. Le démon qui a détruit ma vie. J'en suis même incapable. Mais en aidant Erica à exhumer de vieilles affaires élucidées, je transforme ces horribles souvenirs en énergie pure et perçante, canalisée sur un autre cible. Et je me rêve en justicière. Je m'imagine les tenir à ma merci, à genoux devant moi, pour exercer ma juste vengeance. Debout, cette fois. Et non pas à quatre pattes, ou allongée les fesses en l'air. Les rôles dominant et dominé complètement inversés. Les phrases que je pourrais prononcer, des punchlines cruelles et inflexibles du genre « Que l'Enfer te vienne en aide, Hadès » ou encore « on verra si le diable que tu aimes tant te sauvera ». C'est le seul exutoire que j'ai trouvé pour lutter contre les cauchemars, le seul qui fonctionne vraiment. Sans ses fantasmes, cette liste invisible et présente seulement dans ma tête, avec ce personnage fictif de guerrière à la Uma Thurman que je me suis construit pour remplacer la Megane gémissante et soumise à son sort, je ne pourrais pas me lever le matin, respirer, manger. C'est mon unique soulagement. Sans ce rêve de justice par le Talion qui me tient debout depuis cinq ans... je n'aurais pas pu continuer.
Les Kyanos. Bien sûr que je me souviens de leur nom ! Ils ont brisé ma vie, mes rêves. L'intelligence qui m'a valu leur attention, je l'ai redirigée vers autre chose, puisque je n'ai jamais pu passer ce concours pour lequel je me préparais. Le peu de gens qui me fréquentent aujourd'hui à la salle ignore que, dans une autre vie, j'étais une petite intello timide allergique au sport, qui passait son temps dans de vieux bouquins de grec. Une fille très différente de celle que j'étais aujourd'hui, et qui est morte une nuit d'été, mise en pièces par des sadiques.
Je ferme le mail. Némésis m'apporte sa gamelle, impatiente. Je range le téléphone dans ma poche, j'avale un somnifère et m'allonge sur mon lit, les yeux rivés sur le plafond, la petite veilleuse en forme de dinosaure achetée au rayon enfant de Midica allumée sur ma table de nuit. Je peux pas dormir sans, tout comme les médicaments. Et tous les soirs, je fais mes exercices de respiration, assidument, pour éviter de penser aux autres choses. Ce que je crains le plus, ce sont les réminiscences, qui me tombent dessus comme une véritable possession, à heures fixes, et sont si brutales, si réalistes... et si dégoûtantes.
Alors que mon corps se détend enfin, je revois mentalement la haute silhouette de l'homme en noir dans le parc. Je ne suis si sûre qu'il soit vraiment réel. Après tout, je n'ai jamais réussi à l'approcher, le confronter, pendant ces deux ans. Il ne m'a jamais parlé.
Faudra que j'en parle au Dr Courtois demain.
Je ferme les yeux, alors que la chimie fait enfin son effet, me poussant dans les bras de Morphée.

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