Épilogue
Le ressac mange les galets, inlassablement. Pieds nus dans le sable, je marche sur la plage, sous la lune. Les hauts cyprès, les oliviers, le goût salé du vent. Les colonnes blanches de l’embarcadère, les murs carrés, monumentaux et minimalistes, de notre maison, construite sur un plan évoquant à la fois le palais de Knossos et l’église de la Métamorphose de Pondikonissi. Mes parents l’ont dessiné ensemble, et ils ont dormi sur la plage dans les bras l’un de l’autre, sur cette île alors vide, pendant toute la durée de la construction.
Je sais que Megane aimera cet endroit. Bien sûr, elle aura peut-être envie de tout réaménager à son goût. Il y a peu de meubles et de décoration à l’intérieur, car mon père ne voulait toucher à rien des aménagements de ma mère, mais tout est de la meilleure qualité possible, propre, fonctionnel. Quoi qu’il en soit, je laisserai ma femme faire comme elle en a envie.
Ma femme. Ma véritable femme. Megane, celle que les Moires m’ont donnée. Celle que je suis, depuis le début, destiné à aimer. La seule et l’unique.
Sauf que dans un mois, Afrëdita sera ici. Il va falloir que je trouve un moyen pour retarder sa venue le plus possible. Après le mariage – qui aura lieu à Athènes -, en présence des anciennes familles réunies, je vais l’emmener en voyage de noces : c’est la coutume. Afrëdita n’a jamais mis les pieds hors de chez elle, et ses frères tiennent à ce que je lui fasse visiter tous les meilleurs coins de la Grèce et même de la Turquie. Ce que je vais faire. Pas pour satisfaire les Kelmendi – ces gens ont signé leur arrêt de mort en écrivant celui de mon frère -, mais pour avoir la paix.
Je n’ai pas envie de laisser une étrangère à la famille venir profaner ce lieu. J’y ai enterré mon frère, à côté de notre mère. J’ai aussi récupéré la tête de papa, et je l’ai mise dans sa tombe, dans le mausolée familial. Ainsi, il repose avec elle. Après avoir constaté le départ de Megane, ma première impulsion a été de lui courir après. Les chiens étaient déjà prêts à partir. Mais j’ai renoncé et je l’ai laissée s’enfuir, le cœur brisé et les larmes aux yeux. Pourtant, je souriais, car je sais qu’elle va me revenir. Megane ne vit qu’à travers nous, désormais. Elle est liée au clan. C’est déjà une Kyanos, et elle ne le sait même pas. Elle va venir me chercher, pour avoir ma tête. Je le sais. C’est écrit dans les étoiles. Aucune force au monde, ni même dans l’univers, ne peut se mettre en travers de cette force d’attraction, ni empêcher le dénouement de se réaliser. Je le sais au fond de mon cœur et de mon âme, tout comme mon père le savait avant moi. Parce que j’ai tout pris de lui, et que Megane m’est destinée.
Megane, qui m'a trahi. À nouveau rejeté, pour la troisième fois.
Je devrais sans doute renoncer à tous mes rêves, et laisser les choses suivre leur cours. C'est ce qu'un homme raisonnable, un homme ordinaire, ferait. Mais je ne suis pas un homme ordinaire. Je suis un Kyanos, le dernier encore en vie, le descendant d'Agamemnon, lui-même fils et petit-fils de dieu, tenant son sang des Titans primordiaux. Je ne renoncerai jamais à Megane. Elle m'appartient. À moi, et à moi seul. Bien sûr, je devrais sans doute la punir, et la traîner devant l'autel de Dionysos de force, hurlante et combattive. Mais lorsque le Multiforme aura posé sa main sur elle, elle oubliera tout. Il ne restera que moi, et l'amour que j'aurais demandé en échange de tout ce que j'ai déjà sacrifié.
Megane ne m'aime pas, je l'ai toujours su, et c'est pour cela que je ne lui ai jamais parlé. Aucune femme ne peut m'aimer, à cause de la part de monstre en moi. Mais elle m'aimera. De gré... ou de force.
Mes pieds nus effleurent les marches de la terrasse, les quatre chiens noirs sur mes talons. Leur collier d’or, leurs yeux fauves et leurs crocs racés brillent sous les rayons de la lune. Je franchis la grande porte de la chambre, de style dorique, toujours ouverte, comme une porte de temple, passe à côté de l’immense lit neuf et immaculé dans lequel je coucherai bientôt Megane. Je traverse l’immense pièce au sol frais, le visage effleuré par les voilages pâles et transparents. La pièce s’ouvre sur un grand bassin, dans lequel ma mère aimait se délasser. Tout au fond, il y a un miroir, immense, qui reflète la pièce, et au loin, les cyprès, la mer et la lune. Je me plante devant, face à mon reflet.
Je tends la main sur la surface polie, mouchetée de noir. Ce miroir est ancien. Papa disait qu’il avait au moins quelques siècles : il l’avait déniché chez un antiquaire d’Istanbul, qui prétendait qu’il sortait du palais Topkapi, où vivait le sultan ottoman, directement du harem des femmes. Il l’avait offert à ma mère… qui l’avait mis ici, dans leur chambre. Chambre qui est la mienne, désormais.
Le vent joue légèrement dans mes cheveux. Ils ont poussé depuis mon départ de France, et m’arrivent à l’épaule. Je ne me suis pas rasé depuis plusieurs semaine. Ma peau, qui a retrouvé la caresse du soleil de la Grèce, a repris la teinte hâlée qui était celle de mon père : il ne restait jamais plus de trois semaines d’affilée loin de la terre natale, disant que cela diminuait son pouvoir. Il avait raison. Je l’ai senti, moi aussi, en arrivant ici. La force de ce lieu.
Ce n’est pas moi que je vois. C’est lui. Mon père. Je pensais le haïr suffisamment pour me passer de lui, mais il me manque, presqu’autant que Michail. Son intelligence acérée, ses remarques cyniques, son humour noir. Et surtout, l’ambiance chaleureuse, familiale, qu’il savait instaurer lorsque nous n’étions que nous trois.
Mais il fallait que tu meures, dis-je à mon reflet dans le miroir. Pour que moi, j’ouvre mes ailes et vive.
Je trace son visage du doigt. Le mien a disparu. Il s’est estompé, pour laisser la place à cet homme, aux longs cheveux noirs encore mouillés par l’eau de la mer Égée, à la barbe de deux semaines, à la peau hâlée et aux yeux bleu turquoise.
Et il sourit dans un éclair de dents blanches et pointues. Et il me répond.
Je sais, mon fils. Tu devais me tuer. C’est le cours des choses. Les fils tuent leur père : ça a toujours été ainsi. Kronos, l’Avaleur, le dieu au pensées fourbes, a castré son père Ouranos. Et si son fils Zeus ne l’avait pas tué, il aurait dévoré tous ses enfants.
Je hoche la tête.
Je suis heureux que tu le comprennes. Megane est à moi. Si tu avais accepté de me la laisser…
Megane est à toi, dit-il de sa voix rauque. Rien qu’à toi. Car c’est toi, désormais, Hadès.

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