Épilogue : le miroir

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Bourgogne, 30 septembre 2020

Vingt-et-une heure


I'll worship like a dog at the shrine of your lies

I'll tell you my sins so you can sharpen your knife

Offer me my deathless death

Oh, good god, let me give you my life

— Coupe ça. On est à table, Damian.

J'ai même pas besoin de l'entendre. Il suffit de voir sa tête. Son regard impérieux, auquel on ne dit jamais non.

Je mets sur pause, retire mon casque. La voix chaude et groovy de Hozier laisse place à un silence lugubre, entrecoupé seulement par le bruit de la pluie qui fouette impitoyablement les vitres. Je me remet à manger en regardant les ténèbres dehors, les yeux dans le vague. Cela ne fait qu'une semaine que je suis revenu de Suisse.

Mon téléphone vibre. Et le message de Chris apparaît sur mon écran.

On a crevé. Y a une tempête de dingue... t'habites loin ? Est-ce que tu peux venir nous chercher ?

Je fais tomber ma fourchette. Pourquoi est-ce qu'il a fallu que ça tombe ce soir-là, entre tous... ? Papa attend des invités. Ces porcs libidineux à qui il prête ses femmes, les concubines de Dracula : Kitty, Lydie et Roxie.

Sa voix grave résonne dans la salle à manger silencieuse.

— C'est l'arrivée des invités qui te rends nerveux comme ça ? Et enlève ta capuche, quand je te parle.

Je relève les yeux vers lui. Il ne me lâche jamais. Et il n'a pas l'air de bonne humeur. Je pousse ma capuche en arrière pour lui faire plaisir, alors que je sais très bien qu'il déteste constater à quel point je lui fais honte, avec mon acné et mes joues rondes.

— J'aime pas quand ces sales types viennent, murmuré-je.

Papa me contemple un moment, puis baisse enfin les yeux.

— Tu n'as pas à t'en faire. Nous sommes des loups, et eux, des agneaux. Ils ne peuvent rien contre nous. Et il fallait bien que j'organise une dernière soirée pour les remercier de leur accueil avant notre départ. Nous sommes des étrangers ici, ne l'oubliez jamais.

Le départ. Papa veut rentrer en Grèce. Il compte fermer la maison cette semaine, définitivement. Mais moi... j'ai encore l'espoir de revoir Megane.

Même si c'est probablement un rêve fou. C'est pas parce qu'elle s'entend plus avec Chris qu'elle va me tomber dans les bras...

Michail tamponne délicatement sa bouche avec sa serviette.

— Ils pourraient nous dénoncer ou faire pression sur nous pour obtenir encore plus d'avantages, Père, objecte-t-il. Mais je ne pense pas que ce soit ça qui rende Damian nerveux.

— On les tient par les couilles, insiste élégamment le Padre. Ce soir, ils vont s'amuser un peu avec mes biches : s'ils parlent, ils plongent avec nous. Il y a des caméras partout, dans le grand salon, et le film est retransmis en direct à ceux du Cercle. Quant à Damian... est-ce qu'il a perdu sa langue ?

Il pose à nouveau ses yeux froids dans les miens.

La langue. L'obsession de mon père, avec les dents. Parce que la parole, et la capacité de mordre, c'est le pouvoir. Viril, notamment. Celui des vampires, des prédateurs. Il détestait me voir muet, quand je refusais de lui parler.

J'ai arrêté de parler pendant plusieurs mois, après mon enlèvement. J'avais moi aussi accepté ce narratif sur les canines qu'on m'avait retiré à la pince, sous prétexte que j'étais un jeune monstre, un « dhampire ». J'ai fini par retrouver la parole, mais j'ai continué à m'exprimer assez peu. La mort de maman et sa tentative pour m'éliminer m'ont rendu encore plus sauvage. Je fuyais les gens, enfermé dans ma chambre pendant des heures, planqué sous des vêtements larges et informes. Ce qui a causé l'immense déception de mon père. Il aurait préféré un fils digne de ce nom, qui s'impose, par la force et l'ironie, les mots qui blessent comme une épée. Mais je n'étais pas ce genre de fils. J'étais faible, et je le suis toujours.

— Qu'est-ce qui te préoccupe, Damian ? finit par lancer papa en posant sa fourchette.

J'évite de le regarder. Mais il va falloir que je le lui dise. Sinon, Chris et Megane vont débarquer en pleine partie fine...

Je m'éclaircis la gorge.

— J'ai des amis qui doivent passer dans le coin... Je m'inquiète qui leur soit arrivé quelque chose, à cause du mauvais état de la route et des conditions climatiques dégueulasses. Est-ce qu'on ne pourrait pas les inviter à passer la nuit à la maison ?

En voyant la tête stupéfaite de mon père, je comprends tout de suite que j'ai dit – et fait, même s'ils ne le savent pas encore - une connerie. Mon frère aussi a l'air choqué par mon audace.

— Damianos, dit mon père lentement. T'es con, ou tu le fais exprès ?

Je soutiens son regard, cette fois.

— Pourquoi ? T'as tes invités, je peux avoir les miens. On ne vous dérangera pas !

— Mes invités, comme tu le dis, viennent participer à une orgie. Et tu veux que tes amis voient ça ? D'où ils sortent, pour commencer ?

— C'est un pote du lycée, marmonné-je.

— Le lycée, grogne mon père avec son mauvais sourire. T'as été viré du dernier il y a deux ans. Et tu n'y allais que quand ça te chantait ! Ne me fait pas croire que tu y avais des amis.

Toujours les mots qui blessent. Les sarcasmes qui sonnent comme des lames. L'humour cassant des Spartiates, qui sait toucher avec précision et cruauté le point faible de l'interlocuteur.

— J'ai gardé le contact avec Chris, répliqué-je. Il m'a envoyé un message pendant que j'étais... là-bas.

Dans ce putain d'asile pour fous dans lequel tu m'as enfermé.

Mon père se tourne vers Michail.

— Tu connais ce Chris ? lui demande-t-il.

— Oui, avoue mon frère avec réticence. Enfin, j'en ai entendu parler.

— Et alors ? C'est quelqu'un de fiable ?

— Mieux vaut qu'il ne vienne pas, murmure Michail.

Michail connait toute l'histoire. Il m'a conseillé d'oublier Megane, tout en sachant que je n'ai pas réussi. Je ne pourrais jamais cesser de penser à elle. Pas plus que je pourrais oublier la trahison de Chris. Et la seule chose qui me fait tenir, me pousse à me lever le matin depuis que j'ai reçu ce message, c'est la perspective de rencontrer enfin Megane et de me présenter à elle, en espérant qu'elle me choisira, moi. Chris m'a confié qu'il y avait de l'eau dans le gaz... c'est ma seule chance, et il faut que je la saisisse, même si la peur de subir un deuxième rejet me paralyse.

— Il est avec sa copine... plaidé-je en fronçant les sourcils. Ils ont crevé à moins de deux kilomètres d'ici, je vais pas les laisser se démerder, vous avez vu le temps pourri dehors ?

Je ne précise pas que cette galère qu'ils vivent actuellement, c'est à cause de moi. Que j'ai mis des planches à clou pour obliger Chris à s'arrêter ici, pour éviter qu'il ne change d'avis au dernier moment.

— Tu leur a dit que t'habitais à coté ? demande mon père en plissant les yeux.

— Je te le répète, ils sont réglos... je les fais monter à l'étage, et ils ne se rendront compte de rien du tout. Vous pourrez faire votre petite fête tranquilles.

Mon père a l'air furieux.

— Tu te rends compte des risques que tu nous fais prendre ? siffle-t-il. J'ai trois biches actuellement au sous-sol, qui seront utilisées ce soir par mes invités. Et tu crois que tes « amis » ne vont se rendre compte de rien ?

Je garde le silence. Les cochonneries qu'il fait avec ses soumises ne me concernent pas. Je suis déjà suffisamment écœuré qu'il nous impose ça, à Michail et à moi. On ne devrait pas être au courant de ses perversions, être impliqué dans sa putain de vie sexuelle.

— Rappelle tes amis, et dis-leur de ne pas s'approcher de la propriété, ordonne-t-il en se levant.

Frank débarque aussitôt pour débarrasser. Je sais que mon père se grouille car ses invités – des pontes du coin – ne vont pas tarder à arriver. Il regarde sa montre, nerveux.

— C'est trop tard, lui dis-je. Ils sont en route, et je ne peux plus les joindre. Le portable de Chris ne répond plus.

Ce regard qu'il me lance... il se penche en avant, les deux bras sur la table.

— Si tes pseudos amis débarquent ici, Damian... je lance les chiens sur eux. C'est clair ?

Putain. Faut que je les prévienne. Vite.

Je file dans la cuisine. J'essaie d'appeler Chris, plusieurs fois, mais il ne répond pas. Ça sonne dans le vide. Il a peut-être plus de batterie...

Faut que j'aille les chercher. Que je les amène à Auxerre.

Je pensais pas que mon père les recevrait aussi mal. Il est hospitalier, d'habitude. À Paris, il aurait accepté de les voir. C'est Chris qui n'est jamais venu... encore moins avec Megane. Il a cessé de me fréquenter après mon renvoi. Il savait pourquoi j'avais cassé la gueule à son pote. Et il devait avoir enfin compris que mes sentiments pour elle étaient du sérieux.

J'entends une discussion houleuse en grec entre Michail et mon père de l'autre côté du couloir. La réaction féroce, les mots cruels de mon père en réponse aux explications de mon frère : « préféré un autre à mon fils », « petite pute » (c'est de Megane dont il parle ?), « lavette » (là, c'est sûr que c'est moi). Michail doit lui avoir raconté toute l'histoire, avoué ce qui s'est passé entre Chris et moi... Et finalement, je vois mon père débarquer dans la cuisine, tirant sur sa veste de smoking avec cet air dominant et acéré qu'il prend parfois, faisant craquer son cou d'un côté à l'autre.

— J'arrive pas à le joindre, lui précisé-je. Il ne doit plus avoir de réseau !

Mon père sort un cigare déjà coupé de sa poche de chemise, l'allume.

— Laisse tomber. J'ai changé d'avis.

Une lueur d'espoir se ravive en moi. Papa peut être particulièrement dur et obstiné, mais parfois, il se montre généreux et compréhensif. Parfois.

— Chris et Meg peuvent dormir ici ? lui demandé-je.

— Oui. Et ils vont même participer à la fête.

Participer à la... L'horreur me prend les tripes quand je comprends ce que ça implique. Chris et Megane ne sont pas de notre monde. Ce ne sont pas des initiés, ils ne font pas partie du Cercle. Quand ils vont voir tous ces mecs en toge, avec leurs masques de boucs et de satyres, en train de gang-banger trois prostituées sans dents... ils vont flipper, à juste titre. Et qu'est-ce que mon père veut dire, par « participer »... il va les laisser regarder ? Putain, non. C'est pas possible.

La révélation me frappe comme un uppercut au plexus.

Merde. Megane. Il ne va pas...

La panique monte en même temps que la rage.

— Tu comptes vraiment... non ! ... Je ne te laisserai pas faire !

En une fraction de seconde, je vois les yeux bleus de mon père être remplacés par des yeux de requin sans âme, les pupilles dilatées et entièrement noires. Le même regard de psychopathe qu'il avait quand il est venu me chercher chez les Ionescu, avant de torturer les fils de la vieille folle qui m'avait enlevé pour le faire chanter. Celui qu'il avait avant, finalement, de la flinguer, puis de foutre le feu à sa baraque.

Les yeux noirs et abyssaux de Vassili Kyanos. Ou plutôt de Hadès, le terrifiant exécuteur des « parrains de la nuit ». Ce qu'il était avant de s'élever, en cachette de ma mère. Sa thune, il la doit autant au sang qu'il a sur les mains qu'à son génie entrepreneurial. Et il n'aurait jamais eu de quoi s'acheter son premier bateau s'il n'avait pas « rendu service ». C'est pas la bague, non. C'est sa détermination qui l'a mis là où il est.

Il me saisit au col, me soulevant presque du sol.

— Tu vas fermer ta grande gueule, et m'obéir, pour une fois, susurre-t-il de son ton le plus meurtrier. Il est temps que tu deviennes un homme, Damianos. J'ai décidé de ton initiation : tu vas tuer ce Chris sur l'autel de Dionysos, et te faire la fille. Je te laisserais la garder, ce sera ta biche personnelle : on va rester ici quelques semaines de plus le temps que tu la dresses, sous ma supervision. Mais d'abord, je veux que tu me prouves que tu le mérites en sacrifiant ton ennemi. Compris ?

Sa déclaration horrible me tétanise. Il m'avait parlé d'une « initiation », mais je pensais que ça consistait juste à me dire ce que j'avais deviné depuis longtemps : à savoir, ses activités criminelles, et ses passe-temps douteux avec ses soumises et ses potes fans de BDSM.

— Quoi ? Mais Chris est mon ami, c'est...

— NON, rugit-il. On n'appelle pas « ami » un homme qui nous vole la femme qu'on convoite. Michail m'a tout raconté, et j'ai honte pour toi Damian, vraiment... T'es un Kyanos, oui ou merde ? Alors revendique cette petite pute et tue ton ennemi. Tu les as conduits jusqu'à nous, espèce d'imprudent stupide ! C'est ton problème, c'est à toi de le régler.

Il sort son couteau de sa ceinture, et le pose sur le plan de travail, devant moi.

— Tue les. Je veux pas m'en occuper.

Merde... il me demande de tuer un homme...

Mes oreilles bourdonnent. J'ai chaud, mais aussi des frissons. Autour de moi, la pièce commence à tanguer.

Il veut que je tue quelqu'un... Chris, mon ancien pote de lycée...

Frank ouvre la porte de la cuisine à ce moment-là.

— Des intrus, Monsieur. Je les ai conduits au salon. Deux jeunes : ils disent que leur voiture a crevé. Ah, et... la fille pourrait vous plaire ! ajoute-t-il avec un clin d'œil dégueulasse. C'est votre genre.

C'est eux. Ils sont déjà là. C'est trop tard. Je peux plus les sauver...

Si. Je le peux.

Sans réfléchir, je m'empare du couteau. Et le brandit sur mon père.

La lame ouvre sa chemise et son avant-bras, qu'il a levé pour se protéger. Il me l'arrache des mains et me retourne un coup brutal en plein sur la bouche. Je sens une coulée chaude couler sur ma lèvre inférieure, qu'il a frappé avec sa maudite bague.

J'aurais dû savoir qu'il était plus fort que moi. Ce type a tué des gens, on l'a même payé pour ça, à une époque. Puis il l'a fait gratuitement, pour se venger. Et enfin, il a découvert qu'il aimait ça.

Ton père est un vampire, Damian. Un strigoï, qui se nourrit de sang, de douleur, et surtout de l'âme de ses victimes. On doit s'éloigner de lui. Tu comprends ?

Je le fixe une seconde, les yeux pétillants de haine. Comment lutter contre un vampire, contre le roi des morts ? Comment lutter ? Je peux pas rester là. Je peux pas le regarder tuer mon ancien pote de lycée et faire de la fille que j'aime sa nouvelle soumise. Parce que je sais qu'elle va lui succomber, comme toutes les autres. De gré, ou de force.

Tout ça, c'est de ma faute. De mon unique faute. À cause de ma faiblesse, de ma lâcheté.

Alors je fuis. Je file sous la pluie, sans même prendre le temps d'enfiler un manteau. Tout en sachant qu'à un moment donné, je vais devoir revenir. Affronter mon destin.

C'est cette nuit-là que tout a basculé, pour moi. Que je suis devenu, moi aussi, un meurtrier.


*


Grèce, novembre 2025


Le ressac mange les galets, inlassablement. Je n'ai pas laissé la mer m'avaler, au final. Pas cette fois. Ce n'est pas encore le moment. Alors je me suis relevé, lui disant que je la rejoindrais, mais plus tard. Et je me suis relevé, je suis sorti de l'eau. Il va me falloir une sacrée dose de courage, le jour venu, pour aller la retrouver là-dessous, dans ces ténèbres aquatiques où elle repose. La même forme de courage qui m'a fait m'endormir dans cette baignoire, ou laisser partir Megane. L'héroïsme, chez les Anciens, était lié à la beauté du geste et du corps viril, bien sûr, mais aussi à la faiblesse, à la souffrance et à l'émotion. L'ogre – qui n'avait qu'une seule lecture d'Homère - avait tendance l'oublier. Il n'aurait pas hésiter à se jeter dans l'eau, lui. Et à la toute fin, d'ailleurs, il ne voulait pas lâcher Megane.

Je suis rentré à la maison. Sans elle, toujours sans elle.

Pieds nus dans le sable, je marche sur la plage, sous la lune. Les hauts cyprès, les oliviers, le goût salé du vent dans mes cheveux mouillés. Les colonnes blanches de l'embarcadère, les murs carrés, monumentaux et minimalistes, de notre maison, construite sur un plan évoquant à la fois le palais de Knossos et l'église de la Métamorphose de Pondikonissi. Mes parents l'ont dessiné ensemble, et ils ont dormi sur la plage dans les bras l'un de l'autre, sur cette île alors vide, pendant toute la durée de la construction.

Je sais que Megane aimera cet endroit. Bien sûr, elle aura peut-être envie de tout réaménager à son goût. Il y a peu de meubles et de décoration à l'intérieur, car mon père ne voulait toucher à rien des aménagements de ma mère, mais tout est de la meilleure qualité possible, propre, fonctionnel. Quoi qu'il en soit, si elle me fait l'honneur de venir ici, je laisserai ma femme faire comme elle en a envie.

Ma femme. Ma véritable femme. C'est comme ça que je pense à elle dans mon monde rêvé. Megane, celle que les Moires m'ont donnée. Celle que je suis, depuis le début, destiné à aimer. La seule et l'unique.

Sauf que dans un mois, Afrëdita sera ici. Il va falloir que je trouve un moyen pour retarder sa venue le plus possible. Après le mariage – qui aura lieu à Athènes -, en présence des anciennes familles réunies, je vais l'emmener en voyage de noces : c'est la coutume. Afrëdita n'a jamais mis les pieds hors de chez elle, et ses frères tiennent à ce que je lui fasse visiter tous les meilleurs coins de la Grèce et même de la Turquie. Ce que je vais faire. Pas pour satisfaire les Kelmendi – ces gens ont signé leur arrêt de mort en écrivant celui de mon frère -, mais pour avoir la paix.

Je n'ai pas envie de laisser une étrangère à la famille venir profaner ce lieu. J'y ai enterré mon frère, à côté de notre mère. J'ai aussi récupéré la tête de papa, et je l'ai mise dans sa tombe, dans le mausolée familial. Ainsi, il repose avec elle. Après avoir constaté le départ de Megane, ma première impulsion a été de lui courir après. Les chiens étaient déjà prêts à partir. Mais j'ai renoncé et je l'ai laissée s'enfuir, le cœur brisé et les larmes aux yeux. Pourtant, je souriais, car je sais qu'elle va me revenir. Megane ne vit qu'à travers nous, désormais. Elle est liée au clan. C'est déjà une Kyanos, et elle ne le sait même pas. Elle va venir me chercher, pour avoir sa vengeance. Je le sais. C'est écrit dans les étoiles. Aucune force au monde, ni même dans l'univers, ne peut se mettre en travers de cette force d'attraction, ni empêcher le dénouement de se réaliser. Je le sais au fond de mon cœur et de mon âme, tout comme mon père le savait avant moi. Parce que j'ai tout pris de lui, et que Megane m'est destinée.

Megane, qui m'a trahi. À nouveau rejeté, pour la troisième fois.

Je devrais sans doute renoncer à tous mes rêves, et laisser les choses suivre leur cours. C'est ce qu'un homme raisonnable, un homme ordinaire, ferait. Mais je ne suis pas un homme ordinaire. Je suis un Kyanos, le dernier encore en vie, le descendant d'Agamemnon, lui-même fils et petit-fils de dieu, tenant son sang des Titans primordiaux. Je ne renoncerai jamais à Megane. Elle m'appartient. À moi, et à moi seul. Bien sûr, je devrais sans doute la punir, et la traîner devant l'autel de Dionysos de force, hurlante et combattive. Mais lorsque le Multiforme aura posé sa main sur elle, elle oubliera tout. Il ne restera que moi, et l'amour que j'aurais demandé en échange de tout ce que j'ai déjà sacrifié.

Megane ne m'aime pas, je l'ai toujours su, et c'est pour cela que je ne lui ai jamais parlé. Aucune femme ne peut m'aimer, à cause de la part de monstre en moi. Mais elle m'aimera. De gré... ou de force.

Mes pieds nus effleurent les marches de la terrasse, les quatre chiens noirs sur mes talons. Leur collier d'or, leurs yeux fauves et leurs crocs racés brillent sous les rayons de la lune. Je franchis la grande porte de la chambre, de style dorique, toujours ouverte, comme une porte de temple, passe à côté de l'immense lit neuf et immaculé dans lequel je coucherai bientôt Megane. Je traverse l'immense pièce au sol frais, le visage effleuré par les voilages pâles et transparents. La pièce s'ouvre sur un grand bassin, dans lequel ma mère aimait se délasser. Tout au fond, il y a un miroir, immense, qui reflète la pièce, et au loin, les cyprès, la mer et la lune. Je me plante devant, face à mon reflet.

C'est la première fois depuis sept ans que j'ose me regarder dans un miroir. Et pour la première fois, je ne vois plus le gros boutonneux et timide qui se planquait sous des vêtements informes, ni le démon aux dents trop longues que je haïssais tant.

Je tends la main sur la surface polie, mouchetée de noir. Ce miroir est ancien. Papa disait qu'il avait au moins quelques siècles : il l'avait déniché chez un antiquaire d'Istanbul, qui prétendait qu'il sortait du palais Topkapi, où vivait le sultan ottoman, directement du harem des femmes. Il l'avait offert à ma mère... qui l'avait mis ici, dans leur chambre. Chambre qui est la mienne, désormais.

Le vent joue légèrement dans mes cheveux. Ils ont poussé depuis mon départ de France, et m'arrivent à l'épaule. Je ne me suis pas rasé depuis plusieurs semaine. Ma peau, qui a retrouvé la caresse du soleil de la Grèce, a repris la teinte hâlée qui était celle de mon père : il ne restait jamais plus de trois semaines d'affilée loin de la terre natale, disant que cela diminuait son pouvoir. Il avait raison. Je l'ai senti, moi aussi, en arrivant ici. La force de ce lieu.

Ce n'est pas moi que je vois. C'est lui. Mon père. Je pensais le haïr suffisamment pour me passer de lui, mais il me manque, presqu'autant que Michail. Son intelligence acérée, ses remarques cyniques, son humour noir. Et surtout, l'ambiance chaleureuse, familiale, qu'il savait instaurer lorsque nous n'étions que nous trois.

Mais il fallait que tu meures, dis-je à mon reflet dans le miroir. Pour que moi, j'ouvre mes ailes et vive.

Je trace son visage du doigt. Le mien a disparu. Il s'est estompé, pour laisser la place à cet homme, aux longs cheveux noirs encore mouillés par l'eau de la mer Égée, à la barbe de deux semaines, à la peau hâlée et aux yeux bleu turquoise.

Et il sourit dans un éclair de dents blanches et pointues. Et il me répond.

Je sais, mon fils. Tu devais me tuer. C'est le cours des choses. Les fils tuent leur père : ça a toujours été ainsi. Kronos, l'Avaleur, le dieu au pensées fourbes, a castré son père Ouranos. Et si son fils Zeus ne l'avait pas tué, il aurait dévoré tous ses enfants.

Je hoche la tête.

Je suis heureux que tu le comprennes. Megane est à moi. Si tu avais accepté de me la laisser...

Megane est à toi, dit-il de sa voix rauque. Rien qu'à toi. Car c'est toi, désormais, Hadès.

À suivre...

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