Cache-cache à Avaricum

3 minutes de lecture

Aujourd’hui, comme il m’arrive régulièrement, j’ai décidé d’aller méditer en forêt, officiellement pour me recentrer, officieusement pour recharger, à l’insu de tous, mon précieux téléphone portable. Lucius s’était absenté pour un rendez-vous avec Toutomaros, une affaire suffisamment importante pour justifier son absence, mais pas assez pour exiger la mienne, ce qui, en y réfléchissant, aurait déjà dû m’inquiéter.

Je quittai donc la ville en crapahutant joyeusement vers une clairière que je connaissais bien, tout en me livrant à cette activité parfaitement rationnelle consistant à vérifier toutes les dix secondes que personne ne me suivait. Il n’y avait rien, bien sûr. Rien d’autre que les arbres, les pierres, et cette quiétude apaisante qu’offrent les forêts.

Arrivé sur place, je m’installai et tentai de méditer, c’est-à-dire de faire semblant d’être en paix tout en surveillant discrètement l’état de ma batterie.

Puis une voix vint, douce mais affirmative, légèrement réprobatrice :

— Lucius ne sera pas content…

Je sursautai.

— Pardon ? Qui est là ?

Silence.

Puis, plus bas, comme un murmure qui me frôlait l’esprit :

— Tu sais très bien.

— Mais je n’ai rien fait, répondis-je aussitôt, avec une sincérité que je jugeais moi-même convaincante. Je médite, c’est tout. Ce téléphone… c’est accessoire. Un simple… accompagnement spirituel.

Le silence s’épaissit.

— Vraiment ?

Je me levai.

— Oui, vraiment.

Je n’attendis pas la suite, et m’enfonçai dans la forêt, d’abord rapidement, puis franchement en fuite, avec cette grâce discutable que l’on adopte lorsqu’on commence à débattre avec une voix invisible. Je jetais des regards derrière moi, sur les côtés, partout. Toujours rien. Et pourtant, la sensation persistait.

Je finis par déboucher sur une autre clairière, où un groupe d’enfants m’observait déjà.

— Eh bah, Gutuater, lança l’un d’eux, t’as l’air tout essoufflé ! T’as quelque chose à te reprocher ou quoi ? On va le dire à Lucius ! Et tu seras obligé d’avouer en chantant !

Les autres rirent.

— Non, pas du tout, répondis-je un peu trop vite.

Ils échangèrent des regards, puis l’un d’eux pointa derrière moi.

— Il est là.

Je me retournai.

Rien.

— C’est le Juge-sous-bois, expliqua une petite fille avec sérieux. Faut prouver que t’es innocent.

— Pardon ?

— Bah oui. Sinon, il te suit.

Je soupirai.

— Très bien.

Je croisai les bras.

— Juge… sous-bois, c’est ça ? Que me vaut ce harcèlement ectoplasmico-judiciaire ? Je suis venu méditer, paisiblement, sans intention particulière.

Un silence.

Puis la voix, de nouveau, plus nette :

— Et cet objet ?

Je levai légèrement mon téléphone.

— Celui-ci ? Un simple outil. Quand on peut joindre l’utile à l’agréable, je ne vois pas où est le problème.

— Tu n’es donc pas venu pour cela ?

— Prouvez-le, répondis-je aussitôt. Pouvez-vous affirmer que mon intention première n’était pas la méditation ?

Il demeura silencieux, tandis que les enfants se penchaient déjà, intrigués.

— Non… finit par admettre la voix.

Je hochai la tête, satisfait.

— Bien. Et si vous avez d’autres questions, adressez-les au… commérodruide, vous savez, celui qui siffle l’hydromel plus vite qu’un chat n’attrape sa proie. Il sera ravi de représenter mes intérêts.

Après un silence qui valut, je suppose, acceptation, la présence disparut.

Les enfants se regardèrent, un peu déçus.

— Ah… t’as gagné alors ?

— Il est parti, dit l’un d’eux.

— Au fait, c’est quoi cet objet étrange dont il parlait ? demanda la petite fille.

Je ne relevai pas, ignorant leurs remarques et leurs questions, quittant l’endroit avec ce qui me restait de dignité et de sanité d’esprit.

Plus tard, je racontai l’épisode à Lucius. Il m’écouta, me fixa longuement, posa ses mains sur mes épaules et déclara simplement :

— Bene.

Ce simple mot qu’il lançait toujours, mais cette fois répété à deux reprises.

Je refermai mon carnet sur cette conclusion provisoire : même deux mille ans en arrière, il est possible de tomber sur des entités paranormales inquisitrices qui s’accrochent à vous.

Si j’avais su, j’aurais emporté avec moi les contes de la grande Birette.

Annotations

Vous aimez lire Aurelian3310 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0