Chapitre 8 : Le Primera, Partie 3

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  • Vois-tu, je suis née avec mon frère jumeau dans une famille de chasseurs de monstres assez célèbre. Mes parents étaient tous deux des exorcistes d’exception. C’est donc tout naturellement que lorsque mon frère et moi avons atteint douze ans, ils nous ont envoyés à la Colonie Six dans l’espoir que nous marcherions sur leurs traces. Malheureusement, je n’étais pas faite pour combattre, contrairement à mon frère. Lui, il adorait ça. Quand nous sommes arrivés là-bas et que nous avons rencontré Sheamon, nous étions à peine plus jeunes que toi aujourd’hui. Bien sûr, lui et mon frère sont rapidement devenus amis. Ils avaient la même volonté de devenir de grands exorcistes. Avec des objectifs légèrement différents ; Mon frère avait l’ambition de grimper les échelons de la hiérarchie des exorcistes, tandis que Sheamon voulait partir à l’aventure. Très rapidement, mon frère est devenu capitaine de notre brigade et il a naturellement choisi Sheamon comme son second. Pendant ce temps, moi… eh bien si je me débrouillais assez bien en magie, je n’avais aucune compétence de combat. Je n’étais ni endurante, ni forte… Un vrai désastre !

Amalia se mit à rire, et Triss sourit. Mais l’expression de la maitresse du Primera changea soudain quand elle reprit :

  • Mon frère s’est mis à me détester pour ça. Rend-toi compte ; lui qui se voulait parfait, sans tâche, avait une sœur incapable de dégainer correctement une épée ! Il ne pouvait pas le tolérer. Il m’assignait plus d’entrainements, me forçait à accomplir toutes les tâches domestiques de la brigade pour me punir et me mettre à l’écart des autres… sauf quand Maitre Shinru était là bien sûr. Dans la brigade, personne excepté Sheamon n’osait prendre ma défense. Ils avaient tous peur de mon frère, sauf lui. Sheamon m’a aidée bien des fois à terminer toutes ces punitions… C’est ainsi que nous avons vraiment commencé à devenir amis. Sans lui, je crois que je n’aurais pas pu supporter la vie à la Colonie Six.

Triss s’aperçut qu’elle était captivée par les paroles d’Amalia. Il était facile de l’imaginer plus jeune, peu intéressé par les armes mais manipulant la magie avec grâce comme elle le faisait actuellement. Imaginer Sheamon plus jeune en revanche… c’était plus difficile.

  • Or l’attention que Sheamon m’accordait aggravait la colère de mon frère. Il devenait encore plus cruel quand son ami n’était pas là, en me prévenant que si jamais je lui en parlais, il s’assurerait que je ne sois plus capable de dire un mot. Était-il sérieux ? Même aujourd’hui je n’en sais rien… Il était intelligent et suffisamment lucide pour comprendre que cela lui aurait coûté cher. Mais quand quelque chose se mettait en travers de son chemin, il se transformait en monstre…
  • Pourquoi n’avez-vous pas avoué à votre directeur que votre frère vous maltraitait ? demanda alors Triss.
  • Je le regrette tellement aujourd’hui, parce que cela aurait peut-être pu éviter ce qu’il s’est pas passée ensuite. Mais j’avais très peur de mon frère à cette époque. J’étais aussi terrifiée à l’idée que Maitre Shinru fasse la sourde oreille, car mon frère était l’un des meilleurs éléments de la Colonie Six. Et celui-ci n’aurait pas manqué de se venger par la suite. Mais surtout, j’avais peur que Sheamon ne me tournât le dos si je dénonçais son ami. Il était la seule personne qui voulait bien me parler, alors que j’étais la ratée, le souffre-douleur de la première brigade. Un jour, mon frère essayait de m’apprendre à manier une épée de bois tandis que Sheamon avait reçu une mission hors de la Colonie. Il n’arrêtait pas de m’humilier en plein combat, se moquant de moi et de mes faibles capacités. Jusqu’à ce moment où profitant qu’il avait baissé sa garde, je réussis à lui porter un coup à la tête. J’avais enfin retenu ses leçon, mais comme tu te doutes, cela ne lui a pas vraiment plut. Il est devenu enragé. Il m’a cassé le bras, puis il a continué à me frapper au sol malgré mes hurlements. Ceux qui étaient autour de nous tentèrent en vain de l’arrêter, mais mon frère s’est déchainé et a utilisé sa magie contre ses propres camarades. Il menaça de faire subir le même sort à quiconque oserait s’approcher. Tout le monde était terrifié…

Amalia parlait avec un sourire résigné. Comme si elle trouvait sa propre histoire ironique. Triss n’arrivait même pas à comprendre comment elle pouvait parler de cela avec un tel détachement ? La jeune fille en éprouva un respect renouvelée pour cette femme. Elle possédait assurément un courage différent, mais égale à celui de Meira Lynn.

  • Il m’aurait probablement battue à mort si Sheamon n’était pas revenu in extremis pour s’interposer. Quelqu’un l’avait prévenu alors qu’il rentrait de sa mission. Normalement quand Sheamon était là, mon frère se tempérait facilement. Mais ce jour-là il était totalement hors de contrôle. Ils ont commencé à se battre, jusqu’à ce que Shinru apparaisse entre eux deux et mettent fin au combat. Jamais je n’avais vu notre directeur autant en colère. Mon frère fut démis de son titre et consigné jusqu’à ce que son sort fût tranché, tandis que je fus emmenée à l’infirmerie. Quand je me suis réveillée, Shinru était là. J’étais effrayée, je ne voulais rien lui révéler, de peur que mon frère se vengeât. Mais il m’a assuré que ce n’était pas nécessaire que je parle, car mon frère avait tout avoué. Il m’a aussi présenté ses excuses, pour ne pas avoir remarqué ce qu’il se passait et ne pas avoir été suffisamment présent pour l’empêcher. Je savais qu’il ne mentait pas. A l’époque, ses devoirs auprès d’Azaël lui prenaient beaucoups de temps, et il lui arrivait de s’absenter de la Colonie pendant de longues périodes. Je dois dire aussi que j’évitais de me retrouver en sa présence, de peur qu’il ne devine ce que mon frère m’infligeait et que ce dernier se retourne contre moi par représailles.

Nouvelle pause. Amalia posa son instrument sur la table et prit sa propre tasse de thé.

  • Quand Sheamon est venu me voir, il s’est lui aussi excusé au moins une centaine de fois. Il a supplié Shinru de l’autoriser à partager la sanction de mon frère, en arguant du fait qu’il était responsable de ne pas l’avoir empêché de me maltraiter. Mais Shinru a refusé. Mon frère l’enfant prodige, a été renvoyé de la Colonie Six et Sheamon est devenu capitaine de la première brigade. A partir de là, les choses se sont grandement améliorées pour moi. Les gens qui évitaient de me parler par crainte de mon frère ont commencé à m’approcher et j’ai pu enfin devenir un membre à part entière de la Colonie. Sheamon et moi sommes restés très proches. Quand nous avons terminé notre apprentissage, Sheamon est rentré dans l’armée où il est rapidement monté en grade. Moi qui n’avait pas une once de compétence guerrière, j’ai traversé l’Atlantique pour faire fortune à Paris, où j’ai finalement monté le Primera et suis devenue assez riche pour être respectée de tout Lutécia.
  • Vous euh… n’avez plus revu Sheamon après cela ?
  • Si, bien sûr. A vrai dire, j’avais un petit faible pour lui à l’époque. Mais Sheamon ne m’a jamais vraiment prêté attention sur ce plan. C’est pourquoi j’ai pris le large, en espérant que dans quelques années, après être devenue quelqu’un qui aurait accompli des choses et qui ne se reposait pas constamment sur les autres, il me remarquerait enfin. Je voulais avant tout changer, devenir quelqu’un d’autre que la pauvre petite fille sans défense. Malgré la distance, nous avons entretenu une abondante correspondance. Je commençais à peine à construire le Primera quand j’ai reçu la lettre de Sheamon m’invitant à son mariage. Alors bien sûr, je suis allée à la cérémonie. C’est d’ailleurs là-bas que j’ai rencontré Layla, qui était absolument charmante. Je ne pense pas que Sheamon aurait pu trouver meilleure épouse… Et après la naissance d’Elly j’ai compris qu’il était impossible pour lui de trouver un bonheur plus grand. Même si je ne pouvais m’empêcher d’être déçue, j’étais heureuse pour lui car il le méritait.

Le visage d’Amalia s’assombrit soudainement.

  • Et puis, la tragédie est arrivée… La mort de sa famille a conduit Sheamon à se refermer sur lui-même, à chercher agressivement les responsables de son malheur. Finalement le désespoir l’a conduit à commettre ce crime ignoble… J’étais à son procès, et déjà il n’était plus que l’ombre de lui-même. Quand il a été banni, Il s’est tout simplement volatilisé. Je l’ai cherché partout, impossible de le retrouver. Mais je n’arrivais toujours pas à croire qu’il était coupable... Ensuite, quelques années ont passé sans que je puisse découvrir quoi que ce soit sur lui, et je commençais à croire qu’il était mort. Mais un soir, il s’est présenté au Primera. Il avait changé, et pas en bien ; il avait l’air d’un véritable vagabond. Je l’ai recueilli et Sheamon m’a raconté tout ce qui s’était passé.
  • Il vous a expliqué que c’était un mensonge ? supposa Triss en sentant naitre un espoir, comprenant soudain que tout s’imbriquait. Qu’il avait été accusé à tort du meurtre de ce capitaine Indomptable ?
  • Non, Sheamon m’a confirmé qu’il l’avait bel et bien tué. Jamais il ne m’a expliqué pourquoi. Sheamon m’a juste dit qu’il n’avait pas voulu ça, et il paraissait réellement meurtri. Je l’ai cru. Je connaissais mieux que personne sa gentillesse et c’était mon ami. Cela m’a suffi. Sheamon m’a révélé qu’il chassait l’assassin de sa famille. Il m’a demandé de l’héberger pendant quelques jours et j’ai accepté sans hésiter. Puis il a repris sa traque et j’ai bien cru qu’il allait disparaitre de nouveau, mais il est revenu quelques mois plus tard. Ce petit manège dure depuis des décennies à présent. De temps en temps, Sheamon fait escale ici et il repart pratiquement aussitôt, toujours hanté par le spectre de sa famille. Je l’aide du mieux que je peux pendant la durée de son séjour pour lui changer les idées, l’égayer… nous parlons du passé aussi… Quelquefois, j’ai l’impression que son esprit trouve un peu de paix. Mais très vite, sa soif de vengeance le reprend et il repart toujours…

Amalia but une nouvelle gorgée de son thé, puis reposa la tasse.

  • Ne trouves-tu pas cela étrange, Triss ? Les exorcistes sont à la base un peuple de bannis. Condamnés à mourir, jetés sur Terre pour y mourir lorsque la guerre de l’Aube Ecarlate déchirait le monde. Pourtant, ils ont tiré parti de ce châtiment, et ont évolué jusqu’à devenir aujourd’hui une nation rivalisant avec les démons et les anges. Alors Sheamon, qui a été banni par des bannis, ne devrait-il pas lui aussi finir par atteindre le bout du tunnel ?
  • Que voulez-vous dire ? s’étonna Triss, hésitante. Je… Je ne suis pas très sûre de comprendre.
  • Sais-tu pourquoi je t’ai raconté mon histoire, éluda Amalia. Alors que je viens juste de te rencontrer ?

La jeune fille ne sut pas quoi répondre.

  • Sheamon m’a parlé de toi. Enfin, du peu qu’il savait. Comme je connaissais une partie de ton histoire, j’ai pensé que ce serait équitable si tu connaissais une partie de la mienne. Je sais que ton univers s’est effondré il y a peu, et que tu ne sais plus à quelle prise t’accrocher pour ne pas tomber. En ce moment, Sheamon est probablement ton seul repère en ce monde, et tu restes méfiante à accorder la moindre once de confiance à une autre personne. Cependant… j’aimerais te remercier. Cela fait un siècle que je n’avais pas vu cet idiot sourire.
  • Sourire ? répéta Triss, interdite.
  • Il ne tarit pas d’éloges sur toi ; « Cette gamine est assez impressionnante, Amalia. », cita la directrice en prenant une voix volontairement plus grave afin d’imiter Sheamon. Ce qui pour lui je t’assure, équivaut à de chaleureux compliments.

Triss baissa la tête en rougissant. Depuis leur rencontre à l’hôtel, la jeune fille avait senti que Sheamon n’avait eu que très peu de considération pour elle. Il la traitait avec un brin de condescendance et elle le trouvait exaspérant. Sa façon de l’appeler « Gamine » lui donnait envie de le bombarder de rayons incandescents. Mais lors de la bataille de Nice, Triss avait senti que l’opinion du mercenaire avait commencé à changer. Les paroles d’Amalia la rendaient heureuse en un sens. Sheamon avait reconnu son courage. Elle n’était pas une jeune fille sans défense, et ça, le renégat le savait.

  • Ce n’était qu’un mince sourire, mais c’est un début, déclara Amalia. Et pour cela, tu mérites mes plus sincères remerciements. Quoi qu’il arrive plus tard, j’espère que votre voyage s’achèvera paisiblement, même si j’en doute en connaissant vos poursuivants. Ils ne sont pas du genre à renoncer. Mais je ferais au mieux pour vous aider.
  • Même si nous venons de nous rencontrer ? s’étonna Triss. Vous… vous me faites confiance ? Ma simple présence ici pourrait vous attirez de graves ennuis, vous en êtes consciente ? Ceux qui en ont après moi ne reculeront devant rien pour accomplir leur mission, je vous assure… Ce sont de véritables monstres.

L’image du Quartier Umbrella, tel qu’il était avant sa destruction, ressurgit dans l’esprit de Triss. Son oncle en avait fait un endroit de haute sécurité pour protéger au mieux ses habitants ; pourtant les shinobis de la reine étaient parvenus jusqu’au cœur de la ville et avaient tout détruit… Forlwey n’hésiterait pas un instant à réduire également le Primera en poussière.

  • Bien sûr que je vais vous aider ! répondit Amalia. Sheamon, même s’il est idiot, reste mon ami et il a confiance en toi. Donc le moins que je puisse faire, c’est de vous aider au mieux. Je ne suis pas une combattante et mes pouvoirs magiques ne sont pas astronomiquement puissants… Mais en revanche, je suis une femme d’affaires très riche et respectée ici, j’ai beaucoup d’influence. Je vous aiderai à rejoindre les Enfers en brouillant au mieux les pistes de vos poursuivants.

Triss se sentit alors extrêmement reconnaissante. Elle en aurait presque pleuré. Après avoir enduré le mépris à peine voilé des anges à Nice, rencontrer quelqu’un qui, tout en connaissant sa véritable identité, ne la traitait pas en erreur de la nature lui redonnait confiance en elle.

  • Merci… murmura-t-elle en inclinant la tête.

Amalia lui sourit.

  • En attendant, considère cet endroit comme chez toi, continua la directrice. J’ai donné des instructions claires pour que toi ou Sheamon ne soyez pas importunés par les employés. Pour eux, vous êtes des cousins éloignés venus me rendre visite de Deltaros. Tu as été mordue par un vampire et Sheamon, ton oncle, parcourt le monde avec toi dans l’espoir de te guérir. Je te conseille de t’en tenir à cette histoire pour tous les autres. Mérissa s’occupera de toi. Si tu veux essayer les machines de jeux, elle te donnera une carte platine de client à crédit illimité, mais évite quand même d’attirer l’attention avec. Je lui ai aussi demandé de t’acheter une garde-robe complète, puisque tu comprends bien qu’il est impossible pour toi de te promener ici avec des vêtements humains. Beaucoup de personnes trouveraient cela étrange. Et il faudra quand même qu’on te déguise un peu, au cas où des espions des Nocturii t’apercevraient. Parce que les vampires ne courent pas non plus les rues, ici. Sheamon aussi a dû faire quelques efforts pour se transformer…

Des éclats de voix s’élevèrent soudain de l’autre côté de la porte.

  • Monsieur Wave, vous ne pouvez pas rentrer comme cela ! protesta la voix de Mérissa.
  • Je n’ai pas le temps de prendre un rendez-vous ! répliqua une voix masculine que Triss connaissait bien.

La porte s’ouvrit brutalement, livrant le passage à un homme qui semblait avoir la quarantaine, aux cheveux argentés noués en queue de cheval. Il arborait un bouc taillé avec soin, ainsi qu’une longue cicatrice le long de sa joue gauche. Cet homme, qui avait pourtant parlé avec la voix de Sheamon, paraissait totalement différent. Il avait l’air plus vieux et pourtant son regard était aussi vif et aiguisé que celui de l’exorciste. Derrière lui, se mouvant avec une grâce toute féline, Ryku en profita pour rentrer à son tour dans la pièce. Il marchait au côté de cet inconnu comme il l’aurait fait avec Sheamon.

L’étranger retira alors un pendentif semblable à un point d’interrogation autour de son cou. Aussitôt, son visage parut se brouiller avant que celui de Sheamon ne réapparût à sa place. Il défit sa queue de cheval et ses cheveux reprirent alors leur forme d’origine.

  • C’est encore un échec, Amalia, annonça-t-il, Mérissa et Noémy derrière lui tentant vainement de le retenir. Encore un charlatan de plus, qui s’est révélé incapable d’ouvrir la barrière. Demain j’irais voir un enchanteur dans le district des anges pour…

Son regard se posa alors sur Triss qui s’était levée, et il s’interrompit. La jeune fille lut la surprise et un bref soulagement se succéder sur son visage quelques instants mais il effaça rapidement ses sentiments derrière un masque impassible.

  • Madame, nous sommes terriblement désolés ! s’excusa Mérissa en s’inclinant tandis que Noémy l’imitait. Il a forcé le passage et…
  • Ce n’est pas grave, Mérissa, intervint Amalia. Vous pouvez disposer toutes les deux, je suis navrée de vous avoir fait attendre dehors. Ce n’est plus nécessaire de faire le guet. Allez dire à Parvis que je dinerai en compagnie de monsieur Wave et miss Aleyran ici même, s’il vous plait.

Les deux servantes s’inclinèrent de nouveau respectueusement avant de s’éclipser en refermant silencieusement la porte derrière eux. Un silence gênant s’installa alors dans la pièce tandis qu’Amalia portait tranquillement sa tasse de thé à ses lèvres et que Ryku, qui avait sauté sur le canapé près de Triss, s’afférait à nettoyer ses pattes à grand renfort de coups de langue.

La jeune fille en profita pour examiner Sheamon en détails. Elle remarqua qu’il avait changé de tenue, probablement pour passer inaperçu alors que sa tête était mise à prix. A la place de son long manteau d’exorciste, Sheamon avait opté pour une grande cape brune avec une large capuche, ainsi qu’un robuste gilet en cuir par-dessus des vêtements en toile. Gants, ceinture et bottes complétaient sa tenue d’aventurier. Son épée accrochée à sa hanche, il ressemblait ainsi à n’importe quel mercenaire. En revanche, il ne paraissait pas avoir son arbalète sur lui. Peut-être était-elle trop reconnaissable.

  • Tu va mieux, gamine ?

La question inattendue de Sheamon fit tressaillir Triss.

  • Je suis en pleine forme ! répliqua celle-ci, un peu plus durement qu’elle n’aurait voulu. De quoi parliez-vous ? Qu’est-ce qui est encore un échec ?

Sheamon grimaça. Il ignora la question de Triss pour s’adresser à Amalia :

  • Tu ne lui as pas dit ?
  • J’ai préféré attendre que tu sois là, répondit-elle. Mets-toi à sa place, elle s’évanouit à Nice et se réveille dans une ville complètement inconnue chez une étrangère qui prétend te connaitre. Elle est suffisamment perturbée par tout ça. La guérisseuse nous a déconseillé de la brusquer juste après son réveil, le temps qu’elle s’habitue à ces changements. Et par-dessus tout le goût du thé aurait été gâché.

Le renégat leva les yeux au ciel.

  • J’ai plutôt décidé de faire la connaissance de Triss en bonne et due forme avant que tu ne me l’arrache. Nous avons un peu parlé de la ville, du passé… Ce fut une conversation très nostalgique.
  • Le passé ? répéta Sheamon.

Amalia hocha silencieusement la tête. Sheamon fronça les sourcils, puis haussa les épaules, comme s’il y avait plus urgent.

  • Peu importe. La situation ne s’arrange pas. Les groupes de mercenaires sont de plus en plus nombreux à sillonner les rues. Et la milice multiplie les contrôles d’identité. Ils passent la ville au peigne fin. Nous devons rejoindre les Enfers au plus vite.
  • Je t’ai déjà dit que ce serait inutile, répondit Amalia. Tu croyais sincèrement que l’enchantement serait aussi facile à contourner ? Le maire n’a pas lésiné sur les frais pour avoir la mainmise sur la gare et les portes. Il a fait appel à des enchanteurs expérimentés pour créer cette barrière et son pouvoir lui vient de l’Etoile de Cristal. On dit que même un dragon ne parviendrait pas à forcer les portes maintenant. La seule alternative qu’il nous reste, c’est…
  • C’est trop risqué, la coupa Sheamon. C’est du suicide, même. Sans compter que tu pourrais toi aussi te retrouver en danger.
  • Le problème, c’est que nous n’avons pas vraiment le choix.
  • Mais de quoi vous parlez ? explosa Triss, en sentant l’irritation la gagner.

Les deux adultes tournèrent leurs regards vers elle. Amalia fit un signe de tête en direction de Sheamon.

  • Tu commences.

Le renégat soupira, puis il s’adressa à Triss :

  • L’accès aux Enfers est bloqué, gamine. Le maire Thénardier a profité d’un incident récent pour renforcer ses pouvoirs et ceux de la milice. Sous prétexte d’empêcher les criminels d’échapper à la justice en fuyant en Enfer, le maire a ordonné la fermeture des portes depuis maintenant deux mois. Il a fait installer autour une puissante barrière magique qui empêche de passer quiconque n’ayant pas reçu la Marque. Seules quelques rares personnes peuvent désormais emprunter le train qui descend aux Enfers.
  • Comme tu t’en doutes, continua Amalia. La Marque n’est pas qu’un simple symbole. C’est un véritable enchantement, inimitable. La Barrière ne se laissera pas tromper par une pâle copie. Elle est administrée par un sceau magique qui permet à leur porteur de franchir l’enchantement entourant la porte sans se faire… désintégrer.
  • Je ne vois pas où est le problème, lâcha Triss. Il nous suffit de nous emparer d’un de ces sceaux magiques et d’apposer la Marque sur nous. Ensuite il ne nous restera plus qu’à nous infiltrer dans les Enfers.
  • Si c’était aussi simple, je n’aurais pas perdu une semaine à chercher une autre solution ! maugréa Sheamon en levant les yeux au ciel. Le problème, gamine, c’est qu’il n’y a qu’un seul sceau et qu’il quitte rarement le cou du maire. Ensuite, il faut que ce soit la main de Thénardier elle-même qui appose la Marque, sans cela elle ne fonctionnera pas…
  • Et le plus gros problème, termina Amalia. C’est que depuis que le maire a accru ses pouvoirs, il est devenu paranoïaque. La population n’a pas apprécié qu’il ferme les portes et réduise l’accès aux Enfers, à cause des répercussions économiques. Enfin il faut dire que Thénardier était déjà dans leur collimateur à cause de ses dernières réformes, mais là, la coupe menace carrément de déborder. Donc le maire craint une grosse révolte. En réaction, il a considérablement renforcé la sécurité de la forteresse de Lutécia où il loge, et depuis il ne la quitte plus. Autrement dit, il est pratiquement intouchable…

A suivre...

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