Chapitre 5

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La nuit est tombée mais la ville est toujours en ébullition. Les partisans de la mort de Bjorn veulent laisser son corps dans les bois afin qu’il soit mangé par les loups alors que les anciens soutiens du traitre veulent lui offrir le bateau-tombeau des grands guerriers. Plusieurs bagarres se sont déclarées et les témoins viennent nous chercher dans tous les coins de la cité. Tout le monde regarde mais personne n’agit. Flock est obligé d’instaurer un couvre-feu afin de finir la nuit sans mort. Nous parcourons les rues, attendant que chacun ait retrouvé sa couche. Le temps que nous vérifions tout, le soleil pointe déjà à l’horizon. Flock laisse un mot à Hans et à Pohn, les exhortant de tenir les différentes parties à distance l’une de l’autre, le temps que les choses s’apaisent puis nous allons enfin nous coucher et nous nous endormons en quelques secondes.

Des images en noir et blanc avec des taches rouges passent en boucle devant mes yeux : l’incendie de la forge, le sang répandu de Bjorn alors que nous combattons, les cendres de ma maison, les flammes des flambeaux qui éclairent les visages et la torture du condamné avec tout ce sang perdu et les côtes blanches qui sortent du torse. Plus les images repassent, pires elles deviennent. Je me débats, je veux fuir cet enfer mais je n’arrive pas à avancer, comme si mes jambes étaient prisonnières de la neige qui continue de tomber. Je veux hurler ma souffrance mais rien ne sort de ma bouche.

Une voix m’appelle au loin, perdue dans la tempête. Je ne comprends pas ce qu’elle dit. La neige monte le long de mon corps, le bloquant complètement. Vais-je mourir ensevelie ? La voix se fait de plus en plus présente, de plus en plus forte, comme si elle se rapprochait de moi. Flock. Il faut que je trouve Flock. Je me débats de plus belle, retire la neige au fur et à mesure qu’elle m’enfuis. Non ! Flock ! Flock ! Aide-moi ! J’aperçois sa silhouette loin dans les rafales de neige. Mais il n’est pas seul. Bjorn se tient avec lui, le visage ensanglanté et les yeux fous. Bizarrement, ils semblent bien s’entendre. Flock cite mon nom mais se moque de moi. Une femme apparait à son tour et passe les bras autour de la taille du chef. Sa propre taille est arrondie par le port d’un enfant en elle. Non ! C’est impossible ! Flock ne me ferait jamais un coup pareil ! Surtout sans m’en parler d’abord. Je ne suis pas contre le fait qu’il prenne une ou plusieurs concubines mais je ne veux pas qu’il me fasse des cachoteries ainsi dans mon dos. Enragée, je me débat encore plus. Ça ne peut pas être possible ! Je tremble de colère.

La voix de Flock qui crie à mon oreille de me réveiller fini par avoir raison de mon cauchemar. Ses mains sont agrippées à mes épaules et son visage est inquiet. En regardant autour de moi, je remarque que je me suis entortillée dans la couverture assez fort que pour m’immobiliser. Un hématome s’épanouit sur son estomac. Est-ce que je l’ai frappé en dormant. Les larmes me viennent aux yeux en le voyant. Les horribles images de mon cauchemar qui s’accrochent à mes rétines n’arrangent pas les choses, au contraire.

  • Fraya ? Ma belle ? Tu m’entends ? C’est fini. Je suis là. Je suis avec toi et je ne partirai pas. Jamais. Que s’est-il passé ? Tu étais si paisible quand je me suis levé puis je t’ai entendue hurler. Ma douce, raconte-moi, ça te fera du bien.
  • Je... Je revoyais les images des deux derniers jours, la mort de Bjorn, son visage en sang quand je l’ai battu, les flammes de l’incendie de la forge et des flambeaux qui éclairent les combattants, les cendres de la mansarde... La neige m’empêchait de bouger. Puis tu es apparu, accompagné de Bjorn, les côtes à l’air et les yeux fous mais vous vous entendiez si bien. Et une femme. Elle était enceinte et te prenait par la taille, comme si vous étiez des amants de longue date. J’ai eu peur, j’étais en colère et... et je voulais te rejoindre mais je n’y arrivais pas. Vous vous moquiez de moi. Je...
  • C’est bon, j’ai compris, ne t’inquiète pas. Je ne me suis jamais bien entendu avec Bjorn. Nos relations ont toujours été conflictueuses. De plus, je ne suis pas prêt à aller voir ailleurs. Je suis heureux avec toi et les autres femmes ne m’intéressent pas. Et me moquer de toi ? Ma déesse, jamais je ne penserais me moquer de toi. Tu es sans doute l’une des jeunes femmes dans les plus courageuses et vaillantes que je connais. La plus compatissante, la plus juste et la plus adorable de toute la ville. Sans compter que tu sais te battre aussi bien qu’un guerrier expérimenté que Bjorn l’était et ce n’est pas une mince affaire. Tu m’entends ? Je t’aime et te faire souffrir est la dernière chose que je voudrais.
  • Je t’entends. Moi aussi je t’aime. Depuis des années, depuis la mort de ton père à vrai dire. Je sais que tu ne me feras jamais de mal. Du moins pas consciemment. Ce n’était qu’un mauvais rêve.
  • Il n’empêche. La plupart des rêves que nous transmet Frigg représentent nos peurs les plus profondes. Tu t’es ouverte à moi, te dévoilant comme personne ne me l’avais jamais fait et je t’en remercie. Pose-moi la question qui est sur le bord de tes lèvres, j’y répondrai sans te mentir.
  • De quoi as-tu le plus peur ?
  • De devenir comme mon père, un idiot trop porté sur la boisson et détesté de tous à la fin de sa vie. De te perdre à jamais. C’est pour ça que je suis allé te chercher il y a quelques jours. Je savais qu’il allait t’arriver quelque chose de mal si je ne te retrouvais pas. Odin m’a offert une vision de la tapisserie que les Nornes ont tissée pour notre clan. Dans cette vision, tu étais mon épouse, la seule femme à réchauffer mon lit et à mettre au monde mes enfants. Tu étais la guerrière qui mettait fin aux conflits entre les héritiers des matelots vengeurs et des descendants des esclaves, porteuse de paix et de fécondité pour toute la ville.
  • Et dans cette vision, combien d’enfants avions-nous ?
  • Plus d’une dizaine. Les enfants couraient dans tous les sens, un sourire éclairant leurs visages. Et tu en portais encore deux dans ton ventre.
  • - Vision plus qu’intéressante mais pour se faire, il faudrait commencer par faire les choses dans l’ordre.
  • Exact. C’est pourquoi tu m’épouseras le lendemain des dernières moissons, juste avant le début de l’hiver.
  • Et donc je n’ai pas mon mot à dire là-dedans ? Que faisons-nous de ma dot ? Je n’ai ni richesses, ni vêtements. Je n’ai rien à apporter à notre maison.
  • Si, tu possèdes des richesses et des vêtements. Ma mère t’avait désignée comme son héritière de dot. Et tu comptes dire non à notre union ? Je n’y crois pas un instant.
  • Je... Elle... Elle m’a tout donné ? Ça me semble irréel. Et bien sûr que non, je ne compte pas refuser. Je serai folle de le faire.
  • C’est bien réel. Ce qui fait que tu es la femme la plus riche de cette ville. Je t’aime. Et même si tu n’avais rien à apporter, je t’aurais tout de même faite mienne.

Sur ces mots, il m’embrasse, posant son corps sur le mien. Parfaitement réveillée, je lui rends son baiser et passe mes mains dans ses cheveux, dénouant le lacet de cuir qui retient ses cheveux. Les siennes courent sur mon corps, s’arrêtant un moment sur ma poitrine pour jouer avec, liquéfiant mon esprit et enflammant mon sang puis continuent de descendre toujours plus bas, jusqu’à l’ourlet de ma robe. Lentement, il la remonte, faisant glisser ses doigts sur la peau de mes cuisses jusqu’à mon entrejambe. Une chaleur jusqu’alors inconnue s’insinue dans le bas de mon ventre. Elle me plait autant qu’elle m’effraie. Flock continue d’embrasser mon cou, sans se rendre compte de la peur qui m’envahit. Que dois-je faire ? L’arrêter ? Continuer même si la terreur me paralyse ?
Mon corps s’arrête de lui-même. Malgré la chaleur, je me suis figée. Sans doute ne suis-je pas encore prête... Flock finit par s’en rendre compte, alors que ses lèvres se baladent sur mes seins. Il relève les yeux et les plante dans les miens. Il a compris. Précautionneusement, il se redresse et remet ma robe à sa place. Son visage exprime la compassion mais la bosse de son pantalon révèle que tout en lui n’est pas d’accord avec cet arrêt. Un sourire contrit étire ma bouche. Je voudrais m’excuser mais de quoi ? De ne pas être prête ? D’avoir pris peur de la chaleur de mon ventre et des conséquences qu’elle aurait pu avoir ?

Inconscient de mon trouble intérieur, Flock sort du lit et passe une tunique avant de m’aider à m’extirper des draps. Il ne semble pas vouloir en parler ni même donner un quelconque crédit à mon hésitation. Ce n’est malheureusement pas mon cas. Je voudrais en parler mais je ne sais pas comment aborder le sujet. Je ne peux pas lui dire tout à coup « Hey ! En fait, j’ai eu peur quand tu as commencé à me toucher. Je ne suis pas encore prête pour passer à l’amour physique avec toi. Aller, on pourra remettre ça d’ici quelques mois, quand tu auras fait de moi une honnête épouse ! » ! Il dépose un baiser sur mes lèvres au moment où la porte d’entrée s’ouvre bruyamment. Les quelques heures de tranquillité sont terminées et il va falloir retourner dans la fosse aux fauves...

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