Cendrillon, du point de vue de Javotte
Mon cher Thémistocle,
Je t’écris cette lettre pour me faire pardonner mon comportement envers toi, après le grand bal organisé par le roi pour son fils. Tu n’auras aucun mal à me pardonner et à me laisser une seconde chance car je saurai trouver les mots pour t’expliquer et te convaincre.
Comme tu le sais, ma sœur Anastasie et moi avons perdu notre père l’année dernière. Et comme c’est aux hommes de travailler, pour nourrir et vêtir la famille ainsi que parer les filles de bijoux plus somptueux les uns que les autres afin qu’elles puissent se marier, notre mère s’est remariée avec ce veuf éploré, un imbécile fini mais un imbécile très riche. Oh le mariage n’a pas duré longtemps, le temps qu’il contracte une maladie mortelle. Bon à rien un jour, bon à rien toujours !
Le problème, c’est qu’il avait une fille, avec laquelle nous avons été obligées de cohabiter. Tu ne peux pas savoir à quel point cette souillon m’énerve. Maman l’a surnommée Cendrillon, tellement elle est sale. Ça nous a bien plu ça, à Anastasie et moi. Car contrairement à nous, elle ne prend pas soin d’elle. Non mais quelle honte, quelle offense à notre rang ! Bien sûr, elle n’a pas ce qu’il faut, maman ne le lui donne pas, c’est sa punition pour oser nous énerver. Tu connais la règle « t’es une fille, et t’as pas de shampoing, allô quoi » ? Toute règle a une exception. Eh bien Cendrillon est l’exception qui confirme cette règle. C’est normal que Cendrillon n’ait pas de shampoing puisque c’est Cendrillon ! « T’es Cendrillon et t’as pas de shampoing » est un pléonasme.
Je m’esclaffe au moment même où je te le raconte. Mais je te parle du shampoing de Cendrillon – c’est plutôt du White Spirit qu’il lui faudrait^^ - alors que ce n’est pas la cause de ce qui est arrivé. Pardonne-moi de passer si facilement du coca light. Tu connais ma passion pour les belles choses et mon ardeur à dénoncer tout ce qui les entache. Tu fermeras donc les yeux sur mes défauts, tels que la spontanéité de ma jeunesse ou ma franchise. Mais tu m’aimes, mon Thémistocle, et tu pourras m’accepter telle que je suis : spirituelle, suprêmement intelligente, extrêmement douée, perfectionniste, drôle quand l’entourage en a besoin, sévère quand c’est nécessaire.
Déjà, quand Cendrillon se réveille le matin, elle attire tous les animaux à la fenêtre. Ça en dit long sur son odeur ! Comme elle n’a aucun goût, elle s’attache les cheveux avec un ruban. Ou plutôt on lui attache les cheveux, car elle est bien trop nulle pour le faire elle-même : elle fait entrer deux piafs dans sa chambre et ils attrapent le ruban à eux deux. Evidemment, elle n’a que ça à faire, de dresser de bêtes volatiles. Tu imagines, un peu. Et puis cette naïve chante « c’est ça, l’amour » en s’habillant, et ça la retarde. On n’a pas idée de rêver à ce point ! Chaque matin, en entendant ça, j’étais hors de moi, car tu sais à quel point je déteste l’arrogance et la suffisance. Et l’ignorance aussi, car elle n’y connait rien à l’amour ! En plus elle a les cheveux jaunes et raides, comme les poils des balais.
Je suis assez fière de cette boutade. Je sais que je te fais rire en ce moment, avec mon humour délicieux. Tu verras : quand nous serons mariés, ce sera comme ça chaque fois que j’aurai un peu de temps à te consacrer. Petit chanceux, va !
Cette manie de chanter, c’était vraiment pénible. Elle chantait tout le temps. Quand elle lavait le sol (enfin… laver est un bien grand mot), à genoux en faisant des bulles avec sa serpillière, elle fredonnait « chante, rossignol, chante ». Du moins elle semblait fredonner ces paroles ; mais moi, je pense que comme elle était fatalement en manque de garçon, elle devait plutôt marmonner « chante, roubignole, chante » !
Je m’épate moi-même par mon propre talent d’humoriste. Enfin tu vois auprès de quelle sorte de monstre j’ai été obligée de vivre. Tu ne pourras qu’en apprécier davantage mon extraordinaire résilience.
Sous ses faux-airs véganes, sais-tu qu’elle maltraite les animaux qui ne lui plaisent pas ? L’autre jour, elle a mis dehors ce pauvre Lucifer, le chat bien-aimé de maman, tout ça parce qu’il avait mis des traces de suie sur le sol juste après qu’elle ait passé la serpillière. J’ai tenté de convaincre maman de déposer une plainte contre elle ; mais tu sais comment maman est indulgente et charitable : elle s’est contentée de la punir. Cendrillon a passé trois jours et trois nuits dans le grenier, nue et sans manger, les bras attachés à une poutre au-dessus d’elle, à genoux sur du gravier et du gros scotch sur la bouche. Comme je disais à maman, un jour sa bonté la perdra.
Cependant, elle n’est pas restée plus de trois jours dans le grenier, parce qu’elle s’est libérée, nous ignorons encore par quel maléfice ; à la fois de la chaîne de la poutre, et du grenier. Maman a retrouvé la porte de ce dernier ouverte ; et quand elle est entrée, il y avait plein de souris partout, et toutes ont détalé d’un seul coup dans tous les coins pour se cacher.
Entre les petites choses que maman lui demandait gentiment de faire, c’est à dire la cuisine, la lessive, le ménage, le repassage, la couture, le bricolage, la coupe des branches des arbres, le ciment et le béton pour construire des dépendances, elle n’en glandait pas une. Maman l’a découverte un jour en train de coudre une robe de bal dans sa chambre. En fait, elle avait entendu parler du bal que le roi allait donner pour marier son fils. Et tu sais quoi ? Tiens-toi bien… elle voulait s’y rendre ! Ah ah ah. Elle pensait qu’on irait tous « en famille ». Et puis quoi encore ? Elle aurait été bien fichue de nous faire de l‘ombre. Pire : de mettre le grappin sur le prince ! Parce que tu sais comment sont les hommes, ils sont tellement stupides que n’importe quelle femme peut obtenir d’eux tout ce qu’elle veut. Alors Cendrillon, avec son corps de gamine, ses petits pieds de Barbie et sa voix à endormir un ogre, encore plus que les autres. Et il ne faut pas grand-chose aussi, pour émoustiller un homme.
Et justement, c’est ce qui s’est passé avec ce fichu prince.
Maman espérait que l’une de nous deux l’épouse. Il faut la comprendre : il était le meilleur parti qui soit, aussi bien pour Anastasie que pour moi. C’est un réflexe de mère bien compréhensible, tu ne peux pas comprendre parce que tu ne seras jamais papa tu n’es pas papa. Fais-moi confiance : nous, les femmes, ressentons ces choses-là au plus profond de notre être. Eve n’a-t-elle pas été créée après Adam ? Parce qu’elle était le chef-d’œuvre, Adam n’a servi que de brouillon. Dieu merci, il existe des hommes en spare, tels que toi, pour parer aux manques dans nos vies si riches et complexes de femmes fatales qui dirigent le monde. Heureusement que les marchés et conventions vous prévoient, vois comme la Création est bien faite : Dieu a pensé à tout, même aux hommes comme toi.
Bref, maman ne voulait pas de bâton dans les roues, et donc point de Cendrillon dans le bal. Elle est ingénieuse, maman : elle a autorisé Cendrillon à s’y rendre, mais elle a eu l’idée de la charger de suffisamment de corvées à effectuer impérativement avant, pour qu’elle n’ait pas le temps de se rendre à la fête. En plus, notre cassoc de sœur par alliance avait confectionné sa robe à partir d’éléments volés, qui nous appartenaient, à Anastasie et moi ! Elle avait volé des morceaux de tissu et des perles de colliers cassés dans nos corbeilles à déchets ! Je te laisse imaginer notre colère : nous avons purement et simplement réduit la robe en pièces.
C’est pourquoi nous ne l’avons pas reconnue lorsqu’elle a malgré tout débarqué dans la salle de bal, seule et désemparée comme une gourde qu’elle est. Cependant, avec ses gestes de nunuche et la somptueuse robe qu’elle portait, elle a ébloui le prince : il est allé droit vers elle, l’a invitée à danser, l’a pécho et ensuite ne l’a plus quittée de la soirée. On se demandait tous qui était cette mystérieuse princesse, car elle ne pouvait être que princesse, avec tant de grâce et un si beau port de tête. Maintenant que je sais que c’était Cendrillon, je me dis que ça ne pouvait être que le fruit d’une magie noire. Elle a certainement contacté une sorcière qui lui a chanté quelque chose de ce genre :
Sale de gadoue, la fille qu’a pas d’goût,
Habit débile, body ripou.
Mélangez tout ça et vous aurez quoi ?
Beauté, be-bop et bisous !
Mais, à notre grande surprise à tous, au moment où sonnaient les douze coups de minuit, la pouffe a brusquement quitté le bal en courant. Dans sa précipitation, elle en a perdu une pompe dans le grand escalier. Nous nous sommes dit que son rencart devait être hyper important pour qu’elle n’ait même pas le temps de la ramasser. Le prince l’a fait à sa place, et il a conservé la foutu grole pour s’en servir pour retrouver sa belle, car c’est tout ce qu’il avait d’elle : il ne connaissait ni son prénom, ni son nom, ni son compte Face de bouc. En plus, bonjour le godillot : la godinette n’avait rien trouvé de mieux que de venir danser avec des escarpins en verre. Je suis sûre que la sorcière a confondu avec le vair !
Et donc, comme tu le sais, le prince a solennellement annoncé qu’il visiterait toutes les jeunes filles célibataires de la région, toutes sans exception (même les grosses), pour faire essayer la chaussure à chacune d’elle. Et que celle à qui le soulier irait deviendrait alors sa femme, la mère de ses enfants, la grand-mère de ses petits-enfants, le fer de son repassage, le bouton « on » de son lave-linge, etc. Bref, du discours bien mièvre et bien glamour à souhait.
Toujours est-il que ça nous offrait une nouvelle chance de séduire le prince. Mais il était hors de question que Cendrillon essaie le soulier : maman n’a voulu prendre aucun risque, aussi a-t-elle de nouveau enfermé la souillon dans le grenier ; cette fois, elle l’y a pendue par les pieds, avec une bassine d’eau juste au-dessous d’elle pour qu’elle soit obligée de lever la tête en permanence pour ne pas se noyer. Ainsi occupée, en principe elle ne pouvait pas en même temps réfléchir à un moyen de se libérer. Et en partant, maman a fermé la porte avec la grosse clef, a fait construire un mur de ciment devant la porte, a jeté la grosse clef dans le trou à caca de la cabane des toilettes, a fermé la cabane avec sa petite clef et a avalé celle-ci. Il était littéralement impossible de sortir du grenier dans ces conditions.
C’est pourquoi, quand le prince est arrivé chez nous, on n’a pas compris. Alors que j’avais presque réussi à enfiler la chaussure (il ne restait plus que le talon à faire passer, mais ça, c’est comme les accouchements : le plus dur, c’est le passage de la tête), l’autre, là, elle a surgi en haut de l’escalier !!! Toute pimpante dans ses vêtements habituels, toute zen comme si elle sortait d’une bonne sieste. Elle a dit, avec sa voix doucereuse de nana de la pub pour le parfum Loulou : « moi aussi, j’ai le droit d’essayer le soulier ! »
Moi aussi j’ai le droit d’essayer le soulier… gna gna gna, pff. Je vais t’en donner moi, des essayages. Je vais te faire essayer ma main dans ta figure. Enfin voilà quoi, c’est comme ça qu’on a su que c’était elle, la princesse mystérieuse du bal, et elle s’est cassée avec le prince.
Maintenant, mon bon Thémistocle, tu connais toute l’histoire, tu sais quelle épreuve je viens de passer, tu as vent des lourdes souffrances qui ont été miennes. Mais c’est moi dorénavant qui serai tienne, voilà mon cher ami, bientôt mon doux époux : j’accepte enfin et solennellement ta demande en mariage ! Alors, quel effet cela fait-il ? Ça fait plaisir, n’est-ce pas ? Savoure. :)
Tu trouveras un RIB joint à ce courrier pour le versement de la dot.
Dans l’attente de ta réponse, je t’adresse de bons baisers.
Cordialement,
Ta chère et tendre Javotte.

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